Bernard Girard
chronique du 1701/07/08
Crise : les pays riches plus affectés que les pays émergents?
Bonjour, vous souhaitez ce matin nous parler de la crise que nous traversons, mais sous un angle un peu différent.
Oui. Nous avons déjà parlé ici des différentes dimensions de cette crise : crise financière et immobilière, aux Etats-Unis et aujourd’hui en Europe, en Grande-Bretagne et en Espagne, retour de l’inflation, montée des prix du pétrole, des matières premières, de la nourriture. Je n’y reviendrai donc pas. Je voudrais, ce matin, aborder cette crise sous un autre angle, celui de son impact sur les différents pays et sur ce qui sera probablement l’une des caractéristiques dont on se souviendra dans les années qui viennent. Pour la première fois, sans doute, les pays pauvres ont de bonnes chances de mieux s’en tirer que les pays riches…
Quand vous dites les pays pauvres…
Je parle d’abord, bien sûr, des pays émergents, le Brésil, la Russie, la Chine, l’Inde, mais aussi de beaucoup de pays en développement qui devraient souffrir moins, au moins dans les statistiques, d’une crise qui est mondiale et qui devrait se traduire par une diminution de 1 point de la croissance du PIB mondial, qui devrait passer de 3,7% en 2007 à 2,7% en 2008.
C’est, d’une certaine manière, plutôt une bonne nouvelle. Si les pays émergents connaissent toujours la croissance, ils vont continuer de nous acheter des produits industriels…
D’acheter à ceux des pays développés qui fabriquent les produits dont ils ont besoin et, d’abord, bien sûr, à l’Allemagne. Mais vous avez raison, cela pourrait compenser, au moins pour partie, les ventes perdues sur les marchés des pays industrialisés et, notamment, des Etats-Unis. C’est toute la carte économique du monde qui va, à l’occasion de cette crise se redessiner, avec probablement une perte d’influence des Etats-Unis, que le dollar faible qui favorise les exportations américaines masque, et des tiraillements au sein de l’Europe entre ceux qui ont des produits à vendre aux pays émergents et ceux qui n’en ont pas ou en ont moins.
Revenons aux pays émergents. Pourquoi s’en tireraient-ils tellement mieux?
Parce que tous les mécanismes qui ont contribué ces dernières années à leur croissance très rapide vont continuer d’agir. La croissance de leur PIB va bien sûr être affectée, mais elle restera extrêmement forte. La Banque Mondiale a calculé que la croissance du PIB des pays en développement progresserait de 6,8% en 2008, ce qui est moins que les 7,5% de 2007, mais infiniment mieux que ce que l’on nous promet. Une croissance de 6, 8% veut dire création d’emplois, amélioration du pouvoir d’achat des salariés… toutes choses qui vont nous glisser entre les mains si la croissance est chez nous, comme on l’annonce, de 1,7% pour l’année en cours.
J’ajouterai que ces taux de croissance, même réduits, sont plus importants que ceux que ces pays ont connu dans les années 80 ou 90. Ce qui contribuera probablement à donner à leurs habitants le sentiment que les choses continuent d’aller bien.
Au moins pour ceux qui n’auront pas trop à souffrir des augmentations de prix de la nourriture!
C’est vrai. La croissance des pays en développement ne profite pas également à tous. À tous les pays et, surtout, à tous leurs habitants. L’Egypte est un bon exemple de ces pays qui ont un taux de croissance élevé, de l’ordre de 7% l’an, avec une partie de la population très durement affectée par les hausses des pris des produits alimentaires, avec des risques d’émeute de la faim…
D’où ces émeutes de la faim d’il y a quelques semaines…
Exactement! Émeutes que l’on peut mater par la force, ce qu’a fait le gouvernement égyptien, mais l’usage de la force a un prix qui, dans un pays comme l’Egypte se traduit par la montée de mouvements islamiste qui, lorsqu’ils arrivent au pouvoir, ne sont pas les meilleurs alliés de la croissance économique. Cette crise devrait amener ces pays très inégalitaires à trouver des solutions pour réduire des inégalités et donner aux plus pauvres la possibilité de bénéficier, eux aussi, des fruits de la croissance.
Plus facile à dire qu’à faire…
C’est vrai. Tous ces pays émergents qui ont des taux de croissance qui nous font rêver sont socialement fragiles. Et la situation actuelle met en évidence cette fragilité.
Tous connaissent un taux d’inflation élevé. Il est de l’ordre de 8% en Chine, de 19% en Egypte avec une hausse des prix des produits alimentaires de 27%.
Ce qui explique ces émeutes…
Bien sûr. Mais, les émeutes de la faim ne sont pas le seul risque que courent ces pays. Qui dit inflation dit aussi revendications salariales. La conjonction de ces deux mouvements, grèves d’un coté, émeutes contre la vie chère de l’autre peut créer une forte instabilité sociale.
Instabilité qui existe déjà, probablement dans plusieurs de ces pays. Les salaires chinois ont augmenté en moyenne de 19% en 2007. Cela ne s’est certainement pas fait sans bagarres. Les patrons chinois ne sont pas différents des autres : ils ne cèdent que sous la pression.
Il faut ajouter que ces fortes augmentations peuvent déclencher une spirale salaire/prix qui nourrit l’inflation qui, à son tour…
Lutter contre l’inflation est donc une priorité de ces pays…
C’est aujourd’hui leur priorité. C’est en luttant contre l’inflation qu’ils peuvent éviter ces révoltes, ces émeutes, ces mouvements sociaux à répétition qui les menacent. Ce qui explique, d’ailleurs, le blocage des prix qu’ils pratiquent sur de nombreux produits et, notamment, les produits pétroliers, blocage qui présente de multiples inconvénients dont celui de supprimer l’information sur la rareté des produits qui amènerait les consommateurs à freiner leur consommation.
Beaucoup d’experts disent aujourd’hui que le blocage des prix des produits pétroliers dans les pays émergents, notamment en Chine, contribue au moins autant sinon plus que la spéculation à l’augmentation des prix du brut.
Nous sommes aujourd’hui très admiratifs devant les succès des pays émergents, alors même que d’autres pays ne réussissent pas à sortir de la pauvreté, du sous-développement. Comment expliquer le succès de ces économies qui ont patiné pendant tant de décennies?
Ce succès tient, pour l’essentiel, à l’injection massive de capitaux dans ces pays. Les financiers des pays développés ont commencé il y a quelques années à investir massivement dans ces pays. Pour vous donner un ordre de grandeur, les capitaux privés investis par le monde industrialisé dans les pays émergents ont représenté l’année dernière 1 trillion de dollars, soit 1000 milliards de dollars, soit 10 fois plus que l’aide publique au développement, qui est de l’ordre de 100 milliards de dollars. C’est, évidemment considérable…
Est-ce que la crise que nous traversons ne risque pas de tarir ces flux financiers?
Ils risquent de diminuer. L’étude de la Banque Mondiale à laquelle je faisais allusion à l’instant, prédit qu’ils reculeront et seront de l’ordre de 800 milliards en 2009. Ce qui reste très important. Mais il est vrai que c’est sans compter avec des troubles sociaux qui pourraient affoler les investisseurs.
Mais pourquoi maintenant? Pourquoi cet afflux d’argent privé aujourd’hui plutôt qu’hier?
Parce que le système financier et bancaire de ces pays s’est développé, s’est modernisé et s’est ouvert : les banques internationales s’y sont installées massivement ces dix dernières années. Elles l’ont fait parce que ces pays ont modifié leurs réglementations, leur ont ouvert des portes qui étaient jusqu’alors fermées.
Ces banques sont arrivées avec leurs méthodes, leurs outils, leurs réseaux et ont dynamisé ces économies. À coté des investissements étrangers, les industriels locaux se sont multipliés et développés. C’est une des dimensions majeures et souvent négligées de la libéralisation, de la déréglementation financière engagée dans les années 90. Les banques des pays développés ont pu s’installer librement dans les pays en développement là où auparavant, c’était très compliqué : il leur fallait investir dans une banque locale, n’avoir que des positions minoritaires… Tout cela a progressivement changé dans les années 90 et a contribué au développement de ces pays. On observe, d’ailleurs, que ceux dont le développement est le plus lent, le plus difficile sont souvent aussi ceux qui mettent le plus de restrictions à l’installation de banques étrangères.
Mais pourquoi? comment? Quelle relation y a-t-il l’installation des banques étrangères et le développement?
Les mécanismes sont au fond relativement simples. L’arrivée de banques étrangères dans ces pays a tout simplement contribué à la modernisation des outils financiers, à la baisse des prix des opérations bancaires.
L’arrivée des banques étrangères a multiplié les sources de crédit tant pour les particuliers que pour les entreprises. Là où vous aviez deux ou trois banques, vous vous retrouvez avec plusieurs qui se font concurrence. Tout cela a contribué à l’expansion du crédit qui favorise le développement économique, le lancement de nouveaux projets, de nouvelles entreprises. C’est le facteur déterminant. Ce sont toutes les forces latentes, dormantes de ces pays qui se sont réveillées, qui ont trouvé le moyen de financer leurs projets. Les industriels dont le développement était bloqué par le manque de moyens financiers les ont trouvés… ils ont pu se développer, augmenter leur production, mieux satisfaire la demande…
Mais ce crédit, il faut bien trouver de l’argent pour le financer… D’où vient-il?
De l’épargne locale, d’abord, ces banques étrangères ont su mieux l’attirer parce qu’elles proposaient des produits plus avantageux, plus intéressants. Dans beaucoup de pays en développement, les gens qui avaient un peu d’argent avaient tendance à le thésauriser, à le garder chez eux, à le dépenser en produits de luxe, bijoux… Dès lors que les banques leur ont proposé des garanties et des produits financiers leur permettant de tirer un meilleur parti de leur capital, ils ont tout simplement déposé leur argent à la banque.
Mais l’épargne locale ne suffit pas…
Non, mais le crédit est alors financé par des emprunts à l’étranger. Ces banques étrangères ont des capacités d’emprunts sur les marchés internationaux plus élevés, tout simplement parce qu’elles y ont une présence plus importante. Et c’est tout cela qui a favorisé ces flux financiers qui ont contribué plus que tout autre au développement de ces pays.
Mais est-ce que tout cela ne risque pas d’être mis en cause avec la crise?
Si l’on met de coté les risques politiques, sociaux dont nous parlions il y a un instant, il y a peu de chance que ces flux se réduisent. Tout simplement parce que les nouveaux marchés, ceux de demain sont dans ces pays. Prenez un constructeur automobile qui veut se développer. Où va-t-il construire ses usines? En Europe? Aux Etatas-Unis? Non, il va les construire en Chine, en Inde, au Brésil… dans tous ces pays dont les marchés automobiles vont être en pleine croissance pendant des années quand les nôtres connaîtront au mieux une croissance faible.
Ceci dit, beaucoup va dépendre de la capacité de ces pays, de leurs gouvernements à gérer cette crise, à éviter des troubles sociaux qui inquiètent les investisseurs. Tous ne s’en tireront probablement pas également ni de la même manière. Et il sera intéressant de regarder les politiques que les uns et les autres vont mettre en place. Et quand je parle de politiques, il faut entendre le mot au pluriel, puisque cela concerne aussi bien la politique monétaire, les taux d’intérêt, pour lutter contre l’inflation, que la politique sociale, comment éviter que les plus pauvres souffrent trop de l’inflation, et la politique répressive : comment éviter que les revendications salariales et les émeutes de la faim se rejoignent?