Notes sur Mephisto circus, une uvre à venir de Michel Jaffrennou
Pourquoi les artistes sintéressent-ils tant aux mythes ?
Les artistes et les mythes : Levi-Strauss
*Les mythes dans le quotidien des artistes
*Le mythe et la réception de luvre
*Le mythe et la mémoire
*Le mythe et la réception de luvre
*Le cas du peintre qui représente une scène de la mythologie
*Le cas du musicien qui choisit de mettre en musique un mythe
*Le mythe, la construction de luvre
*Le mythe, le sens - un support dinterprétation
*Faust
*La mort, le pacte avec le diable
*Le mythe, support de la réflexion philosophique
*Le diable et la musique
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Pourquoi les artistes sintéressent-ils tant aux mythes ?
La mythologie a été largement exploitée par les artistes.
Les salles des musées, les répertoires des compagnies théâtrales, les catalogues duvres musicales sont pleines de référence à la mythologie. Il sagit en général de mythes antiques, mais les mythes modernes sont également largement exploités.
Une musicologue dont on trouve les travaux sur internet a compté plus de 420 uvres consacrées à Faust, à Méphistophélès ou à Marguerite, trois personnages dun mythe né en Allemagne au 16ème siècle. Ces uvres sont de tous les genres musicaux, du plus sérieux au fox-trot, de tous les compositeurs, de Berlioz et Gounod, bien sûr, mais aussi de Liszt, Schuman, Schubert, Mahler, et, plus près de nous, de Koechlin, Henze
Lopéra, la peinture, le théâtre ont massivement exploité le fonds de situations, de personnages, de récits que constitue la mythologie.
Pourquoi ?
Les artistes et les mythes : Levi-Strauss
Les relations de lart et de la mythologie ont fait lobjet de nombreux développements. Levi-Strauss, qui est le grand théoricien des mythes sest intéressé à plusieurs reprises à cette question. Dans la Pensée sauvage, lun des livres clefs pour comprendre sa pensée, il explique que " lart sinsère à mi chemin entre la connaissance scientifique et la pensée mythique ou magique ; car tout le monde sait que lartiste tient tout à la fois du savant et du bricoleur : avec des moyens artisanaux il confectionne un objet matériel qui est en même temps objet de connaissance. " (La Pensée Sauvage, p.33).
Artisan, le peintre lest lorsquil crée son uvre, qui nest quun objet avec des moyens limités, des brosses et des couleurs, savant il lest lorsquil nous donne à voir la réalité, lorsquil fabrique un modèle réduit de la réalité, ce qui pourrait être la définition de toute lactivité scientifique : créer des modèles de la réalité, modèles réduits puisquils ne représentent quune partie de cette même réalité.
Les mythes dans le quotidien des artistes
Mais si lon quitte lunivers de la réflexion philosophique pour se rapprocher des pratiques, on verra que le mythe a longtemps joué, et continue de jouer pour les artistes, plusieurs rôles :
Le mythe et la réception de luvre
Le mythe fait partie de ces récits que lon retient. On peut donner à cela plusieurs explications :
Le mythe et la réception de luvre
Mais après tout peu importe la raison, les mythes font partie de notre patrimoine commun, nous les partageons avec les artistes et lon peut supposer que ce savoir commun joue un rôle dans la réception de luvre, que lartiste qui choisit de lutiliser le fait parce quil lui permet de résoudre des problèmes quil rencontre dans son travail.
" Je ne comprends pas ce quil a voulu dire ", " je ny comprends rien ", sont sans doute quelques unes des phrases que lon entend le plus souvent lorsque lon parle dart. Ces phrases ne sont pas forcément appliquées au seul art contemporain ou davant-garde. On les entend également devant des uvres venues dautres cultures, voire des uvres appartenant à notre culture comme les uvres musicales. Ces remarques signalent lune des difficultés que rencontre lartiste : comment obtenir de son destinataire (spectateur, auditeur) quil " comprenne " ce quil a voulu dire ou faire.
Le mot comprendre peut être source de confusion. Une uvre dart nest pas un raisonnement mathématique ni un objet logique, mais lartiste a un projet et cest de la compréhension de ce projet quil sagit.
En quoi, donc, le mythe peut-il aider à la compréhension de ce projet. Je prendrai pour répondre à cette question deux exemples :
Le cas du peintre qui représente une scène de la mythologie
Le peintre figuratif qui veut représenter un sentiment particulier, la souffrance, le désir peut construire lui-même une scène, il peut également emprunter à un mythe.
Sil fait si souvent ce deuxième choix, cest que le mythe lui permet de résoudre une difficulté propre à son art : la représentation du temps. Le peintre est, presque par définition, démuni lorsquil sagit de montrer des actions qui se déroulent dans le temps. Les sentiments quil souhaite représenter ne prennent en général leur sens que de ce qui sest passé avant ou de ce qui se passer après. Sil veut que lon " comprenne " son uvre, il lui faut la mettre dans la durée, linscrire dans un récit que le spectateur connaît et peut compléter de lui-même.
On voit la difficulté lorsque lon est dans un musée devant des tableaux qui représentent des scènes religieuses. Si on ne connaît pas lhistoire du saint représenté, on ne comprend pas de quoi il retourne, on napprécie pas luvre à sa juste valeur. On va, par exemple, trouver grotesques les tableaux qui présentent un homme dont les intestins sont grillés sur un tournebroche si on ne connaît pas lhistoire de Saint-Laurent qui a justement été martyrisé sur un gril. Ce nest que lorsque lon a appris, en lisant le cartel quil sagit de la représentation dun supplice et non dun fantasme que lon saisit la dimension dramatique de la scène.
Lartiste qui utilise des mythes peut travailler par ellipse, il nest pas obligé de tout raconter, il peut faire appel à la mémoire du spectateur qui va reconstituer de lui-même le contexte de luvre, le caractère des personnages, lintensité de leurs sentiments Il peut demander au spectateur de travailler, de reconstruire le tableau en même temps quil le regarde.
Dans cet exemple, le mythe guide le spectateur dans sa lecture de luvre, il complète luvre, il fait intervenir le spectateur, sa connaissance des mythes, dans la production du sens de luvre
Lexemple de
lAndromède de RembrandtLe cas du musicien qui choisit de mettre en musique un mythe
Le musicien rencontre également des problèmes de compréhension de son uvre, mais dune nature différente puisque son uvre se déroule en effet dans le temps, mais le mythe peut aider à sa réception.
Une meilleure perception de la progression dramatique
La connaissance du mythe que luvre exploite permet danticiper laction, de donner un sens à ce que lon entend. La conclusion éclaire la séquence que lon regarde, aide à sa lecture. Lauditeur qui connaît le mythe sait où il va, où le compositeur le conduit. Et cela participe directement de la compréhension.
La préparation dune écoute éclairée
Dès lorsquune partie de la surprise tombe lauditeur peut se concentrer sur autres chose que le récit, sur toutes les subtilités de la composition. Lutilisation du mythe libère lauditeur du souci de construire le récit musical, elle libère son attention pour lappliquer à la finesse de lécriture, à la subtilité dune partie. Nous savons que telle ou telle scène est particulièrement dramatique et nous pouvons apprécier la manière dont lartiste la effectivement rendue, dont il exprime par sa musique (ou par ses mots, car cest la même chose dans la littérature) les émotions des personnages.
La mémoire de luvre musicale
Luvre musicale pose également des problèmes de mémorisation pour qui nest pas un professionnel. Il nest pas facile de se souvenir dun morceau musical surtout lorsquil est complexe. Le mythe qui découpe luvre en séquences, en segments peut être une manière de la mémoriser plus rapidement. On ne se souvient pas de la mélodie, on ne serait pas capable de la reproduire, mais on sait que lair dOrphée descendant aux enfers dans lopéra de Haydn est particulièrement beau. Le sujet (la descente aux enfers) est sombre, impressionnant, ce sont les caractères mêmes du morceau Le mythe agit, en ce sens, comme un moyen mnémotechnique pour se souvenir de morceaux musicaux. Ce qui permet à lauditeur de sapproprier les morceaux, et de lutter contre la disparition de luvre au fil du temps qui est lun des risques quencourt le compositeur.
Le mythe, la construction de luvre
Si le mythe apporte des solutions aux problèmes que rencontre lartiste, celui-ci ne lutilise que parce quil conserve sa liberté. A linverse de la pièce de théâtre ou de la partition que lon doit jouer, interprété, le mythe nest pas contraignant, il se laisse transformer, compléter, amputer. La seule chose qui compte est quon puisse le reconnaître. Ce qui tient à la structure mêmes des mythes.
Un mythe est un récit que lon peut analyser comme Propp faisait des contes populaires et décomposer en briques, en éléments de base :
Ces briques élémentaires sont réunies dans des cellules :
Ce quon appelle mythe cest la combinaison de ces éléments : Faust passe un pacte avec le diable, Faust abandonne Marguerite, Marguerite abandonne son enfant cest un peu comme une boite à outils, mais à géométrie variable : il y a quelques éléments indispensables, sans lesquels on ne pourrait avoir de mythe (signer un pacte avec le diable, coucher avec sa mère ), mais pour le reste, on peut ajouter ou retirer des éléments : Marguerite nexiste pas dans toutes les versions du mythe. On peut transformer un mythe, le mêler à dautres mythes, le transformer, mettre Faust en présence dautres personnages mythiques voire même le confondre avec dautres comme avec celui de Don Juan comme lont fait Byron, Grabbe ou Théophile Gautier qui fait dialoguer ces deux personnages dans un poème " La comédie de la mort ".
On peut représenter ces différents éléments sous forme dun tableau :
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Faust |
Méphistophélès |
Marguerite |
Enfant |
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Signer un pacte |
Actif |
Actif |
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Séduite |
Actif |
Passif |
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Abandonner |
Actif |
Passif |
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Tuer |
Actif |
Passif |
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On pourrait construire des tableaux comparables pour beaucoup de récits simples : cest ce que fait Propp avec les contes populaires russes, Todorov avec les nouvelles du Décaméron où ils montrent comment on peut construire de multiples récits en faisant simplement varier quelques éléments. On peut remplacer le diable par un dragon, par un sorcier, et on aura des contes populaires, on peut remplacer par un soldat et on aura un conte populaire russe qui a servi à Stravinsky et Ramuz pour Lhistoire du soldat écrit en 1918 (un soldat vend au diable son violon en échange d'un livre qui contient la réponse à toutes les questions. mais le deal nest pas très avantageux, puisquil devient étranger à toutes les personnes qu'il connaissait. Après avoir regagné son instrument aux cartes, le soldat guérit une princesse et l'épouse. Le héros accompagné de sa femme retourne alors dans son village où le diable l'attend et finit par l'emmener en enfer en jouant du violon.).
Mais revenons à cette structure, ce qui distingue le mythe dautres récits, cest lactivation de cases interdites parce que :
Et ce sont justement ces combinaisons interdites qui font loriginalité du mythe. Au fond : on pourrait dire des mythes que ce sont des récits qui tournent autour de combinaisons interdites. Il ne sagit pas seulement de délits ordinaires (voler, tuer ), il sagit toujours de délits extraordinaires, qui sont vraiment interdits parce quils sont impossibles (signer un pacte avec une divinité) ou quils violent un tabou (dipe ).
Ce sont des récits qui violent les règles du récit. Je citerai de nouveau Levi-Strauss, dans un article consacré aux mythes publié dans Anthropologie Structurale : " Tout peut arriver dans un mythe ; il semble que la succession des événements ny soit subordonnée à aucune règle de logique ou de continuité. Tout sujet peut avoir un quelconque prédicat ; toute relation concevable est possible. "
Le mythe, le sens - un support dinterprétation
Ces violations des règles du récit transforment le mythe : ce nest plus seulement un récit, comme peuvent lêtre une fable ou un conte populaire, cest également une invitation au commentaire, à linterprétation.
Il existe de nombreux textes qui suscitent le commentaire. Cest le cas de la fable qui se termine par une moralité, des dits de Nostradamus qui sont en permanence revisités par des " spécialistes ", des discours de certains hommes politiques quil faut interpréter à la loupe, des textes religieux dont des générations dinterprètes se disputent le sens. Tous ces textes obéissent à des règles décriture que lon connaît : lambiguïté, lobscurité
Dans le cas du mythe, il sagit de tout autre chose : le commentaire ne naît pas dun effet de style, mais de la multiplicité des sens que lon peut donner à la violation des règles.
Une même violation des règles peut en effet être interprétée de plusieurs manières :
Lartiste qui reprend luvre à son compte peut choisir linterprétation qui lui convient le mieux. Ces violations des règles sont si brutales, si énigmatiques que lon peut sans cesse revenir dessus pour leur donner un sens nouveau. Cest cette malléabilité qui fait la survie des mythes, qui explique que lune des disciplines phares du XXe siècle, la psychanalyse ait fait dun mythe, celui ddipe, le cur de sa réflexion.
Cest une uvre étrange, rédigée sur une très longue période, qui combine des éléments de toutes sortes, qui mêle plusieurs mythes, qui combine scène de rêverie, réflexion philosophique, remarques sur léconomie (p.227). Cest une uvre globale, complète qui rappelle des uvres contemporaines comme les Cantos dEzra Pound. Faust a accompagné Goethe tout au long de sa vie, qui a une forme théâtrale mais quil est à peu près impossible de jouer sur une scène de manière intégrale.
Cest une uvre qui se prête à de multiples interprétations. Nous allons reprendre deux thèmes : celui du pacte et celui de la création dun homme artificiel. Mais il y en a bien dautres, comme ce qui a trait à la source de jouvence et à la jeunesse.
La mort, le pacte avec le diable
Prenons ce pacte avec le diable qui est au cur du mythe de Faust. Il relève dune thématique récurrente dans le monde mythologique. On la trouve dans un très grand nombre de mythes, dans celui dOrphée qui ne peut ramener à la vie Eurydice quà la condition de ne pas se retourner sur le chemin pour la voir. On le retrouve dans Idoménée qui pour échapper aux dangers dun orage violent alors quil en mer promet à Neptune de lui offrir en sacrifice le premier être humain dont il croisera le regard après avoir mis pied-à-terre. Ce premier être humain est son fils qui court à sa rencontre. On le trouve dans Alceste (à ne pas confondre avec le personnage de Molière) qui a négocié avec les divinités la mort de sa femme contre la sienne
Dans le cas de Faust, ce pacte entre un homme et une divinité est une violation particulièrement grave des codes du récit dans loccident chrétien qui établit une grande distance entre Dieu et les croyants, à linverse de ce qui se passait dans lAntiquité où les humains entretenaient de multiples relations avec les divinités : ils les trompaient, les séduisaient, en tombaient amoureux, couchaient avec Le mythe de Faust offre en fait une double violation :
Ces violations répétées peuvent donner lieu à des interprétations contradictoires :
Cette dernière interprétation est redoublé par lobjet même du pacte, ou plutôt ses conséquences, ce qui donne à Goethe, la possibilité de développer à plusieurs reprises une thématique anti-religieuses. Faust choisit le monde dici-bas contre le ciel. " Que mimporte à moi lautre monde " dit-il dans la scène du pacte.(p.78)
Un pacte qui signe la révolte de lhomme
Ce pacte est un moment de révolte contre lordre chrétien, comme une affirmation hautaine, audacieuse de la liberté de lhomme face à Dieu :
" Que peux-tu donner, pauvre diable ?
Jamais lesprit de lhomme en sa plus haute fin
A-t-il été compris de ton semblable ? " (p.79)
Et qui est ce semblable sinon Dieu lui-même ?
Cette révolte de lhomme qui puise en lui-même sa force, sans aller chercher ailleurs, du coté, par exemple de la divinité qui la créé rappelle la démarche de Descartes allant chercher la vérité et lexistence du coté de son expérience la plus intime dans les Méditations Métaphysiques.
Mais là où Descartes allait chercher le sujet, lego dans la conscience, Goethe va le chercher dans le désir, dans un passage qui lie le désir amour, richesses, connaissances (p.79).
Cest le désir sans fin, qui se renouvelle sans jamais sépuiser que Faust négocie avec le diable. Le désir sans fin du savant, naturellement, qui peut mourir lorsque ce désir séteint, lorsquil a enfin découvert le plaisir, la jouissance :
Si je métends jamais sur un lit de paresse,
Mes désirs apaisés, que cen soit fait de moi. (p.79
Cette logique du désir va donner lieu tout au long du texte à une multitude de rêveries érotiques à tonalité mythologique comme dans la scène du laboratoire(p.303 : Léda et Zeus transformé en cygne dont les amours donnèrent naissance à Castor et Pollux - daprès le mythe Léda eut la même nuit deux relations amoureuses, la première avec son mari qui donna naissance à un mortel, Castor, et la seconde avec Zeus déguisé en cygne qui donna naissance à un immortel, Pollux).
La connaissance et lhomme artificiel
Dans plusieurs scènes, on parle de connaissance. Cest dailleurs par un constat de faillite de la connaissance scientifique que commence la pièce (p.35) qui rappelle assez le " tout ce que je sais, cest que je ne connais rien " de lantiquité.
Mais la scène de ce point de vue la plus intéressant est celle du laboratoire où Faust essaie de construire un homme artificiel, un homunculus, un modèle réduit de lhomme. Cette recherche était un thème traditionnel des alchimistes, mais on remarquera quil est aujourdhui repris par les spécialistes des sciences cognitives qui utilisent volontiers le même mot pour décrire un de leurs concepts. Notamment une erreur logique qui consiste à expliquer le fonctionnement du cerveau par linvention de petits personnages, les homunculus, qui sont comme autant de petits personnages à lintérieur de notre cerveau. Mais pourqueux-mêmes fassent ce quils font, faut-il leur imaginer des petits homunculus dans le cerveau ?
Ce que Faust veut connaître, cest ce quil ne peut justement pas connaître, cest le sens des choses, cest la vie, cest tout ce qui échappe au scalpel du savant, tout ce que la science ne peut pas trouver. En cet autre sens, Faust est une réflexion sur les limites de la science.
Le mythe, support de la réflexion philosophique
Cette malléabilité du mythe en fait un excellent outil de réflexion philosophique. Reprenons limage du diable de Faust. Prendre Faust comme sujet peut être une manière de réfléchir sur le mal. Cest ce que fait Murnau dans son film où il annonce le nazisme. Ce peut aussi être une manière de réfléchir sur le diable lui-même, sur sa place dans notre imaginaire.
Ce peut être une manière de réfléchir à la contradiction dans les termes, à loxymore quest le diable et que montre très bien le grand texte philosophique du 17ème siècle : les Méditations Métaphysiques. Dans ce texte Descartes qui veut fonder sur un sol solide la science se heurte aux erreurs de perception : nos sens nous trompent. Lorsque je plonge un morceau de bois dans une rivière il paraît cassé, ce quil nest pas. Lorsque je rêve il me semble vivre des événements qui ne sont, je le découvre lorsque je me réveille, que des illusions. Il décide donc de douter de tout, de pousser le doute à ses extrémités pour voir sil reste quelque chose qui résiste. Et pour cela, il imagine que Dieu le trompe, mais naturellement cest contradictoire, comment Dieu qui est par définition si bon et si juste, pourrait-il le tromper ? Cest impossible et comme il a cependant besoin dun guide dans sa démarche il imagine ce quil appelle un " malin génie " qui consacrerait toute son énergie à le tromper. Ce malin génie, cest le diable, cest une divinité contradictoire, une divinité mauvaise, trompeuse. Vous savez comme les choses se terminent. Descartes découvre que même si ce malin génie existait, il ne pourrait faire quil reste quelque chose de solide : le fait que lui-même y pense. Et sil y pense, il existe, naturellement puisquon ne peut concevoir la pensée sans lexistence.
En mettant en relation la vérité et le diable, ce texte de Descartes ouvre dailleurs dautres pistes pour comprendre le mythe de Faust et ce quil a de plus étonnant : cette relation quil établit entre la connaissance et le mal, entre la jeunesse et le mal.
Le mythe peut encore être une manière dexplorer un champ dexpression. Cest particulièrement vrai des musiciens qui travaillent souvent à partir de contraintes quils se donnent. On sait, par exemple, que beaucoup duvres sont construites autour dune cellule sonore composée à partir des lettres qui servent en allemand à nommer les notes. BACH donne par exemple : si bemol, la, do, si.
Les musiciens ont pu de la même manière jouer autour de ce que lon appelle le diable dans la musique : le triton qui est un intervalle de trois tons entiers : do-fa dièse ou do-sol bémol.
Ils ont, encore pu jouer avec le violon quon a souvent appelé linstrument du diable comme dans le conte russe utilisé par Ramuz et Stravinsky (le soldat vend son violon au diable) ou dans cette chanson de Charles Trénet : Le violon du diable, Paroles et Musique: Charles Trenet
C'est un violon qui joue dans la nuit.
C'est le violon du diable
Qui vient bercer nos rêv's, nos ennuis.
C'est le violon du diabl' qui rit.
Sa chanson, je ne la crains pas.
Dans la nuit, le diabl' joue pour moi.
Venez, ma mie, en robe de bal.
Partons pour la kermesse.
Le diable y joue un air triomphal.
Venez, ma mie, en robe de bal.
Pour y aller, marchons sur les eaux.
Il n'est pas de prodige plus beau.
D'or et d'azur, palais merveilleux
Flambant de ses richesses,
Bal de l'orgueil, étrange milieu,
Jouez, tziganes aux doigts de feu.
Tourne la valse. Emporte mon amour.
Joue, tzigane, à me rendre sourd.
Le diable a plus d'un tour dans son sac.
Il nous a pris au piège.
Nous n'pourrons plus marcher sur le lac
Pour nous enfuir au ciel de Pâques.
Sonnez, cloches, au matin d'avril
Et plaignez ceux qui meurent d'exil.
Ma mie, ma mie, nous sommes au jardin.
Le rossignol qui chante
Nous berce bien mieux qu'l'infernal crin-crin.
C'est le miracle du destin.
Chante, chant', rossignol d'été.
Chante, Merlin : nous sommes enchantés.