L'économie de la fessée et l'échelle des peines

 

 

Drôle de sujet que celui que vous avez choisi pour cette veille de Noël…

De saison en tout cas. A quoi vous fait penser Noël? Aux enfants? Et à quoi vous font penser les enfants? A l'exaspération qu'ils suscitent et aux fessées qu'on voudrait leur donner… vous voyez, il y a une logique.

Les enfants ne font pas toujours penser aux fessées…

Pas toujours, mais souvent. Vous vous souvenez sans doute de W.C.Fields qui disait que quelqu'un qui n'aimait pas les enfants ne pouvait pas être foncièrement mauvais… Mais je m'éloigne de mon sujet. Si je parle ce matin de la fessée, c'est qu'un économiste, Bruce Weinberg de l'Université d'Ohio, vient de publier dans un des grands journaux de la profession, le Journal of Political Economy, un article sur la fessée ou, plutôt, sur l'exercice de la discipline dans l'éducation.

C'est un sujet d'économie cela?

Ce n'est certainement pas un sujet canonique, je n'ai jamais entendu parler de cours d'économie sur la discipline, mais, je vous l'ai souvent dit, les économistes ont la fâcheuse tendance à vouloir appliquer leur modèle de l'homme rationnel à un champ toujours plus vaste d'activités humaines. En ce sens, cet article relève de ce que l'on pourrait appeler l'impérialisme économiste que beaucoup critiquent, à juste titre, je crois. Mais cela ne rend pas pour autant la réflexion inintéressante et c'est ce qui, outre le plaisir de vous surprendre, m'a amené à en parler ce matin.

Bruce Weinberg est un économiste réputé, connu dans la profession?

Ce n'est certainement pas une vedette, mais c'est quelqu'un qui a manifestement choisi de faire carrière en traitant de sujets qui sortent de l'ordinaire et amènent à parler de lui. Avant d'analyser les fessées, il s'était intéressé avec David Galenson, dont je vous ai parlé il y a quelques mois, à la production de chefs d'œuvre chez les peintres parisiens et new-yorkais. Il aurait certainement sa place dans une analyse de type marketing des choix de sujet de recherche.

Revenons donc aux fessées…

Weinberg a donc fait une enquête sur l'utilisation de la fessée comme moyen de discipliner les enfants d'où il a ressort que plus un enfant vit dans une famille pauvre, plus il a de chances de recevoir des fessées.

Il tire cela de chiffres?

Oui. En bon économiste, il a comparé les probabilités qu'avait un enfant de recevoir des fessées et les revenus de ses parents. D'après ses données, les familles dont le revenu annuel est inférieur à 6000$, soit à peu près autant d'euros, donnent une fessée à leurs enfants toutes les 6 semaines. Celles dont les revenus annuels sont supérieurs à 17 000$ ne donnent une fessée que tous les quatre mois.

Avec 6000$ par an, on est très pauvre…

C'est effectivement un revenu inférieur au SMIC, mais avec 17 000$, on n'est pas non plus très riche. C'est dire que le seuil à partir duquel les comportements changent est relativement bas.

Et comment explique-t-il ces différences de comportement?

Weinberg commence d'abord par éliminer les explications culturelles auxquelles on pourrait penser. Il montre que même si l'on tient compte des comportements culturels (les familles noires sont plus sévères que les familles blanches, elles-mêmes plus sévères que les familles hispaniques), la corrélation entre comportements et revenus subsiste. L'explication doit donc être liée aux différences de comportement qu'entraînent les différences de revenus. Les parents les plus aisés offrent à leurs enfants des jouets, ils leur donnent de l'argent de poche, ils les emmènent au cinéma. S'ils veulent punir leur enfant, ils ont le choix entre plusieurs sanctions : ils peuvent confisquer un jouet, réduire l'argent de poche, supprimer une sortie… Les familles les plus pauvres n'ont pas autant de choix : on ne peut pas confisquer la gameboy ou la play station d'un enfant qui n'en possède pas, on ne peut pas réduire l'argent de poche lorsqu'on n'en donne pas…

La pauvreté réduit donc la palette des sanctions…

C'est exactement cela. Lorsque les plus pauvres veulent punir leurs enfants, ils n'ont guère d'autre choix que les châtiments physiques, alors que dans les familles plus aisées, on peut graduer les sanctions. Ces analyses ne font que reprendre celles de Beccaria, un juriste italien du 18ème qu'on considère aujourd'hui comme le père de la théorie pénale et qui a justement mis en évidence les vertus d'une gradation des peines. Il n'y a donc pas, dans les travaux de Weinberg, d'innovation, mais plutôt une confirmation, au travers de l'analyse économique, de thèses classiques.

Mais je voudrais revenir à cette gradation des peines. Elle permet de punir de manière appropriée, de sanctionner légèrement les actes sans gravité et plus sévèrement les actes graves. Elle informe sur la gravité des actes et permet d'enseigner aux enfants la différences entre par exemple manger en cachette de la confiture et voler de l'argent dans le portefeuille de sa mère. Dans les deux cas, il viole un interdit et, cependant, ce n'est pas la même chose. La gradation des peines évite que les enfants se disent : petites ou grosses bêtises, c'est la même chose, puisque je suis puni de la même manière, pourquoi se priver de faire de grosses bêtises?

Ces analyses nous rappellent tout simplement que les punitions les plus sévères sont inefficaces lorsqu'elles sont appliquées sans discernement. Ce n'est pas en multipliant les fessées que l'on empêche les enfants de faire des bêtises.

Ce sont des choses que l'on sait aujourd'hui tous…

En êtes vous si sûre? C'est ce que je pensais, et c'est une erreur. En 1999, il n'y a donc pas si longtemps, la Sofres a fait un sondage sur la question avec des résultats qui laissent rêveurs :

On ne peut donc pas dire que les châtiments corporels aient disparu. Ils n'ont pas disparu dans les familles, mais, plus surprenant, ils n'ont pas, non plus, disparu de l'enseignement. Une enquête réalisée en 1987 par un spécialiste de ces questions, Bernard Douet, auprès de 231 instituteurs et 320 élèves montrait que :

Une autre étude, contemporaine (Jubin, 1988), indique que 93% des professeurs interrogés ont eu envie de malmener physiquement leurs élèves.

Bien loin d'avoir disparu, les châtiments corporels existent. Ils sont tolérés, voire même reconnus comme utiles par la société dans son ensemble. On en a eu un témoignage lors de la dernière campagne présidentielle : la cote de popularité de Bayrou a augmenté après une gifle donnée à un gamin qui fouillait ses poches. Le discours ambiant sur le laxisme des parents va un peu dans le même sens. Mais il faut souligner que de ce point de vue, nous sommes plutôt une exception en Europe.

C'est différent ailleurs?

Plusieurs pays européens, ont interdit les gifles et les fessées. C'est le cas de la Suède, depuis la fin des années 70, de la Finlande, mais aussi de l'Autriche, de l'Allemagne ou de l'Italie qui les a interdits en 1996.

Vous voulez dire que dans ces pays, des parents qui giflent leurs enfants peuvent être sanctionnés par la justice?

La justice ne traite probablement que très rarement de ces cas, mais ces loi auraient, d'après leurs partisans, contribué à diminuer les violences familiales. Le nombre d'enfants placés en foyer pour échapper à un milieu familial trop violent aurait diminué de 26% en Suède depuis le vote de la loi.

C'est considérable…

Effectivement. J'ai voulu vérifier si c'était le cas dans les autres pays qui ont également interdit gifles et fessées. Je n'ai pas trouvé de chiffres qui permettent de le dire, mais la loi suédoise est la plus ancienne, ce qui pourrait expliquer son efficacité.

On sait que les enfants qui ont reçu de nombreuses punitions corporelles reproduisent les comportements de leurs parents et donnent gifles et fessées à leurs enfants. Il est possible que la discussion et la promulgation de ce texte il y a une trentaine d'années en Suède ait protégé des fessées et gifles des enfants qui sont aujourd'hui devenus à leur tour parents. Et comme ils n'ont pas reçu, enfant, de punitions corporelles, ils n'en donnent pas à leurs enfants.

La loi aurait donc eu un double effet : immédiat et retardé…

Ce n'est une hypothèse, mais elle confirmerait l'impact des châtiments corporels sur les comportements. Je faisais à l'instant allusion à la manière dont les enfants battus reproduisent les comportements de leurs parents, mais les effets des punitions corporelles ne se limiteraient pas à cela. C'est du moins ce qu'affirment plusieurs spécialistes.

Une étude réalisée en France, auprès de 300 personnes, met en évidence une corrélation entre la fréquence et la force des coups reçus dans l'enfance et la fréquence et la gravité des accidents des enfants et adolescents. Les enfants qui reçoivent beaucoup de fessées ou de gifles auraient plus souvent des accidents que ceux qui ne sont jamais battus. D'autres études montrent que les enfants les plus durement sanctionnés sont aussi les plus agressifs.

Il n'est jamais facile d'établir des relations de cause à effet, mais ces études suggèrent que les châtiments corporels favorisent la prise de risque et, donc, les accidents…

Et quel pourrait être ce rapport de cause à effet ?

Nous disions tout à l'heure que les châtiments corporels appliqués systématiquement ne permettaient pas aux enfants de faire de différence entre les petites et les grosses bêtises. On sait que les punitions servent souvent à sanctionner des prises de risques : on gifle aussi un enfant parce qu'on a eu peur pour lui. Pour peu que les familles qui utilisent abondamment les châtiments corporels sanctionnent de la même manière des petites et des grosses prises de risques, leurs enfants ne font pas la différence, d'où la multiplication de risques inconsidérés et donc d'accidents.

Si je vous entends bien, il vaut mieux éviter les sanctions corporelles…

C'est bien mon avis, mais il faut le reconnaître, ce n'est pas toujours facile.


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