Poésie phonétique, poésie sonore
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D’Isidore Isou à Isidore Ducasse
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Critythme dédié à Jean-Louis Brau
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Une affaire de peintres?
La poésie phonétique n’est pas une nouveauté, on en trouve des traces dans à peu près toutes les traditions poétiques. Elle est rarement prise au sérieux. La nouveauté au vingtième siècle est qu’elle ait fait l’objet de développements qui sont sortis de l’univers traditionnel où on la considérait comme une manière d’introduire de l’humour dans le texte poétique (tradition macaronique) ou du rythme comme dans les traditions slaves des langues phonétiques (zaoum…).
Elle a fait l’objet de développements dans plusieurs directions. D’abord, un certain nombre de peintres ont tenté de sortir de leur univers propre et d’appliquer à un genre littéraire, la poésie, certaines des techniques qu’ils utilisaient par ailleurs. C’est ainsi qu’on a vu les dadaïstes mais aussi les futuristes produire une poésie sonore en appliquant à la parole les techniques qu’ils appliquaient à l’écriture, notamment à l’écriture imprimée dans les leurs tableaux lorsqu’ils pratiquaient le collage. On trouve cela dans les poèmes phonétiques de Kurt Schwitters, de Raoul Haussman ou dans ceux de Camille Bryen.
L’originalité de Kurt Schwitters, aura été de tenter une oeuvre musicale dans laquelle les notes sont remplacées par des lettres. C’est l’Ursonate, sans doute l’une des oeuvres poétiques phonétiques les plus connues, tout simplement parce qu’on l’entend dans les musées.
Les affichistes ont procédé au lendemain de la guerre de la même manière. Si Hains et Villeglé se sont intéressés à la transformation des caractères typographiques avec leurs verres cannelés, Rotella a produit des poèmes phonétiques.
La tradition poétique
Un deuxième axe relève de la tradition poétique. Isou et les lettristes ont voulu s’inscrire dans une tradition poétique, ce sont des poètes qui écrivent des poèmes et qui se revendiquent comme tel. Isou affirme très nettement cette filiation dans une multitude de textes théoriques mais aussi dans des poèmes comme dans D’Isidore Isou à Isidore Ducasse, qui est conçu comme un hommage d’un poète à un de ses prédécesseurs.
Cette volonté de s’inscrire dans une tradition poétique n’interdit pas le passage de la ligne de la poésie à a musique, comme on peut le voir dans le “Rituel somptueux pour la sélection des espèces” d’Isidore Isou, d’abord lu par Isou récemment, en 2001. Isou a, d’ailleurs, produit des oeuvres qui ont une dimension musicale affirmée comme la Symphonie la guerre, qui date de 1947, ou Juvénal, cette symphonie 4, qui date de 2001.
Cette insertion dans la tradition poétique peut s’autoriser des travaux des formalistes russes qui ont mis en évidence le rôle du signifiant dans la poésie. Pour certains de ces auteurs, c’est le travail sur le son des mots et des phrases qui fait le poème. On reconnaît, dit Polivanov, un poème à ce qu'il obéit à une organisation phonétique. C’est cette organisation, qui peut être très variée, qui distingue la prose de la poésie. “Dans notre définition de la poésie il n'est, explique-t-il, tenu aucun compte du contenu sémantique de la pièce. Seuls des traits formels nous servent de critère. Mais on pourrait dire davantage : pour notre définition de la poésie, ce n'est pas seulement le caractère mais c'est même la présence d'un contenu sémantique qui est sans importance. C'est-à-dire qu'il peut y avoir des pièces de poésie dépourvues de contenu sémantique.” Comme Jakobson, mais aussi quelques années plus tard Isou, Polivanov distingue la fonction poétique de la langue de sa fonction de communication.
On retrouve cette même volonté de s’inscrire dans la tradition poétique chez des auteurs comme Bernard Heidsieck, qui utilise des techniques d’écriture assez proches de celles que l’on rencontre dans les oeuvres radiophoniques, avec des textes écrits mais aussi et surtout des oeuvres enregistrées, avec des montages au magnétophone. Le montage étant une méthode de composition que l’on retrouve dans le peinture, dans la musique, dans la poésie… Il y a quelque chose du collage cinématographique ou pictural dans, par exemple, “couper n’est pas jouer”.
D’autres utiliseront le magnétophone de manière plus systématique pour produire des oeuvres qui pourraient être de la musique concrète, il reste très proche de la poésie, d’une poésie de la rue.
Le corps et les performances
La poésie phonétique est à dire. Les lettristes ont publié des livres, on écrit, mais c’est dans les récitals qu’ils donnaient le meilleure d’eux-mêmes. Ce qui les a rapidement conduits sur deux voies :
- celle du spectacle, qu’a bien illustré François Dufrêne avec des poèmes pre-lettristes tout à fait dans la tradition macaronique,
- celle de l’improvisation complète dans une tradition qui aurait pu les rapprocher du jazz et du scat et qui a plutôt menés les plus doués d’entre eux, François Dufrêne et Gil Wolman du coté du body art, de cet art, qui était leur contemporain, qui faisait du corps l’objet même de l’oeuvre.
La poésie phonétique et les musiciens
Les rapports des musiciens et de la poésie sonore sont étranges. Ils auraient pu travailler ensemble, cela a été rarement le cas. Plusieurs compositeurs ont utilisé des parties phonétiques dans leurs travaux, c’est le cas, par exemple, d’Ivo Malec. Pierre Henry a travaillé avec au moins deux poètes phonétiques, François Dufrène et Jacques Spacagna, mais il les a plus traités en collaborateurs, en fournisseurs de sons qu’en véritable co-auteurs. Sur son catalogue, il apparaissent au même titre que les comédiens qui lisent des textes dans ses oeuvres.
Toute une série de poètes ont travaillé la voix sur magnétophone, ont introduit la technologie dans la production poétique. C’est le cas de Chopin, qui a beaucoup travaillé avec des magnétophones et des ordinateurs, qui a été proche de compositeurs, comme Bernard Parmegiani. Ces poètes ont une descendance inattendue chez tous ceux qui font de la poésie avec des machines, qui écrivent des programmes pour produire des poèmes comme Jean-Pierre Balpe… ou qui demandent à des programmes de les aider à écrire. Ce qui se fait de manière assez courante dans le monde musical et se fait relativement dans celui de la musique.
Tout se passe comme si les deux univers restaient, malgré leur proximité, bien autonome. Il y a, pourtant, eu des passages d’un champ à l’autre. Tom Johnson a commencé par produire des poèmes sonores avant de devenir compositeur. En sens inverse, Emmanuel Miéville a été formé au GRM avant de se tourner vers la poésie sonore. Il est vrai que la frontière entre les poèmes sonores réalisés sur bandes magnétiques et les oeuvres musicales est à ce point que je ne suis pas sûr qu’un auditeur non averti la voie.