Discriminations
Une série de quatre émissions qui traitent successivement du regard des économistes, des discriminations dans le logement, dans le travail et à l'école.
Les discriminations vues par les économistes
Bernard Girard, bonjour. Vous avez choisi de nous parler pendant quatre émissions de discriminations. Et je voudrais en introduction vous demandez pourquoi vous avez choisi ce mot de discrimination plutôt que celui, plus franc, de racisme.
Ce n'est certainement pas par souci d'euphémisme. C'est parce que la réflexion sur ces questions a évolué ces dernières années. Le racisme est dans beaucoup de pays, à commencer par le notre, combattu par la loi. Le chef d'entreprise qui publierait des petites annonces indiquant qu'il refuse de recruter des noirs ou des arabes serait immédiatement poursuivi en justice et sanctionné. Et ces lois ont porté leurs fruits. Le racisme a reculé dans la presse, dans les conversations courantes. Il suffit pour s'en convaincre de lire ce qu'écrivaient les journaux des années 30. Ce qui ne veut pas dire que le racisme a disparu, mais il a changé de nature, il s'est fait souterrain, discret. Il a pris de nouvelles formes plus insidieuses que le mot discrimination décrit, je crois, bien.
Mais on emploie également ce mot pour parler des discriminations sexistes
C'est un de ses avantages. Le problème n'est plus aujourd'hui de combattre le racisme franc et massif, nous avons pour cela des lois et des tribunaux, mais d'identifier et de démonter ces mécanismes qui mettent à l'écart et pénalisent des pans entiers de la population : les blacks et les beurs, comme on dit, mais aussi les femmes, les jeunes, les plus âgés Vous observerez d'ailleurs que ces différentes discriminations s'additionnent souvent.
Vous êtes économiste. Avant même d'aller plus loin, je voudrais vous demander ce qui peut inciter un économiste à s'intéresser à ces questions?
Le racisme est pour l'économiste un paradoxe. Vous savez que notre discipline repose, pour l'essentiel, sur l'idée que nous sommes tous rationnels et guidés dans nos actions quotidiennes par notre intérêt, ce que l'on pourrait appeler notre égoïsme. Ce ne sont naturellement que des hypothèses de travail, mais elles permettent d'expliquer la plupart de nos choix, de nos comportements. Or, le racisme fait partie de ces comportements qui échappent à cette rationalité.
Que voulez-vous dire par là?
Prenez le commerçant qui refuse de vendre un produit à un noir. Il perd une vente, ce qui est de son point de vue, je veux dire celui de son porte-monnaie, absurde. S'il était rationnel, il oublierait ses réticences pour vendre à ce client. Or, ce n'est pas ce que fait le raciste. Son antipathie est si forte qu'il choisit d'aller contre son intérêt.
Des cas de ce type sont fréquents?
Bien sûr. Je me souviens d'avoir rencontré il y a quelques années un marchand de fuel marseillais qui avait fait fortune en vendant son mazout aux hôteliers originaires d'Afrique du Nord que ses collègues refusaient de fournir. La bêtise de ses collègues l'avait enrichi. Et comme il y a une morale, la progression de ses ventes lui avaient permis d'obtenir des conditions avantageuses de son fournisseur et de racheter de fil en aiguille leurs fonds de commerce.
Dans ce cas, la morale est donc sauve : les racistes font de mauvaises affaires et celui qui n'est pas raciste fait fortune
La morale serait sauve si les discriminations avaient disparu. Or, on sait bien que ce n'est pas le cas. On voit toujours des employeurs refuser de recruter des noirs ou des arabes alors même que si l'on s'en tient à la théorie ces discriminations devraient disparaître.
Et pourquoi?
Mais tout simplement parce que quand on a du mal à trouver un travail, on est en général prêt à faire des sacrifices financiers On devrait donc trouver des patrons qui recrutent ces salariés qui acceptent d'être moins bien payés. Ce qui leur permettrait d'être plus compétitif et devrait de fil en aiguille amener à la disparition des discriminations. Or, on voit bien que ce n'est pas le cas puisque le chômage des jeunes issus de l'immigration est, à qualification équivalente, toujours plus élevé que celui des jeunes d'origine française.
Autant dire que les modèles économiques ne permettent pas de comprendre les discriminations raciales?
Si le modèle classique s'appliquait, il suffirait effectivement d'attendre que les comportements discriminatoires disparaissent d'eux-mêmes. Or, ce n'est pas le cas. Les statistiques nous donnent la preuve que les discriminations se maintiennent dans tous les domaines, que ce soit dans celui du logement ou dans celui de l'emploi. C'est donc qu'il y autre chose. Mais quoi? Cette question a naturellement suscité la curiosité et l'intérêt des économistes qui ont proposé deux grandes pistes :
Cela mérite quelques explications
Le raisonnement est assez simple. Imaginons que nous ayons deux populations, les noirs et les blancs et que nous sachions qu'en moyenne les blancs ont une meilleure productivité que les noirs. Ce n'est qu'une moyenne, certains noirs ont une meilleure productivité que beaucoup de blancs mais on ne sait pas les identifier, les sélectionner. Le chef d'entreprise qui n'a pas de moyen de trier les candidats selon leur efficacité, peut être tenté de choisir ses collaborateurs dans la population qui a en moyenne la meilleure productivité. A défaut d'autres informations sur les performances réelles de chacun, il va utiliser la couleur de la peau comme instrument de sélection. Ce n'est pas un raciste au sens classique, il n'a pas de haine particulière pour les noirs, mais il a des comportements discriminatoires. Pour peu que tous les employeurs se comportent de la même manière, les noirs auront un taux de chômage beaucoup plus élevé qui ne reculera que s'ils acceptent des rémunérations assez basses pour compenser l'écart de productivité.
Tout cela est un peu théorique puisque aucune étude n'a jamais montré que la productivité des noirs était plus faible que celle des blancs
Sans doute, mais on peut utiliser des raisonnements de ce type pour expliquer les difficultés que rencontrent les jeunes issus de quartiers difficiles. Vous savez qu'il est très difficile de trouver un emploi lorsqu'on habite certains quartiers. On peut imaginer que les chefs d'entreprise se disent : les gens qui habitent ce quartier ont constamment des problèmes avec la police, ce qui veut dire qu'ils ne respectent pas les règles. Et comme il est difficile de savoir, au terme d'un entretien de quelques minutes, si une personne est ou non capable de respecter la discipline du travail, il évitera de prendre des risques et préférera un candidat venu d'un quartier plus calme. Cela n'en fait pas forcément un raciste, le candidat venu du quartier plus calme peut, lui-même, être arabe ou noir, mais il ne prendra pas de risque.
Ce qui est gênant dans cette analyse est qu'elle s'appuie sur des préjugés. Les noirs auraient une plus faible productivité que les blancs, les jeunes issus des quartiers difficiles seraient moins fiables que ceux issus de quartiers plus calmes mais rien ne le prouve.
Vous avez raison, c'est la faiblesse de cette analyse. J'ajouterai que si les préjugés existent, ils ne sont pas forcément éternels. Les employeurs qui ont recruté des noirs ou des jeunes gens issus de quartier difficile pourraient dire : mais non, vous vous trompez! Et, ainsi, de fil en aiguille renverser la vapeur. Et c'est ce qui a amené différents auteurs à aller un peu plus loin et à proposer d'autres pistes. Certains ont mis en avant ce qu'on appelle les prédictions auto-réalisatrices. Ce n'est pas vrai que les noirs aient une plus faible productivité que les blancs, mais ce préjugé fait qu'ils ne trouvent de travail que dans les activités qui se contentent d'une faible productivité, ce qui, naturellement, renforce le préjugé.
Ce qui n'était à l'origine qu'un préjugé devient vérité
C'est un peu cela.
Si je vous entends bien, le problème n'est plus seulement celui du petit chef raciste ou sexiste
C'est ce que je voulais dire lorsque je parlais tout à l'heure de mécanismes de discrimination discrets, souterrains qui sont, d'une certaine manière beaucoup plus pernicieux puisqu'ils ne sont plus seulement le fait de racistes avérés, mais de gens qui ne le sont pas et ne l'ont jamais été.
Ces mécanismes ne s'appliquent pas qu'au monde du travail. On connaît tous les relations tendues que la police entretient avec les jeunes issus de l'immigration. Est-ce que cela veut dire que tous les policiers sont racistes? Non. Bien sûr que non. Mais le travail de police exploite systématiquement ces mécanismes de discrimination statistique dont je parlais tout à l'heure. Les contrôles d'identité au faciès ne sont rien d'autre que cela : les policiers partent de la constatation toute simple qu'il y a beaucoup de blacks ou beurs en prison. Et comme ils ne savent pas faire le tri entre ceux qui ont quelque chose à se reprocher et les autres, ils s'en prennent à tous les jeunes d'origine maghrébine ou africaine. Et, de la sorte, on voit émerger un double cercle vicieux :
Vous remarquerez que ces discriminations peuvent se développer sans qu'il y ait à l'origine de racisme au sens propre. Ce n'est qu'après coup, lorsque l'on raisonne et que l'on cherche à justifier les pratiques existantes que l'on développe des arguments de type raciste qui prêtent à telle ou telle population des traits de caractères particuliers. Les jeunes arabes sont arrogants, les africains retors
Les discriminations dans le logement
Le logement est, avec le travail, le domaine dans lequel les discriminations sont les plus fréquentes. Pourquoi?
Le problème est récurrent. Il y a quelques semaines, la presse a raconté les problèmes rencontrés en Isère par des gens aux noms d'origine maghrébine ou turque qui souhaitaient acheter des pavillons. Systématiquement la ville préemptait ces logements ce qui gênait tout à la fois les futurs acheteurs et les vendeurs qui étaient contraints de céder leur propriété à un prix inférieur. La pratique est semble-t-il assez banale puisque les agents immobiliers en parlent librement aux journalistes. Dans un registre voisin, de nombreuses sociétés de HLM ont été accusées de pratiquer la ségrégation, de refuser des locataires africains ou arabes
On en parle plus souvent que des refus de vente
Il semble qu'il y ait effectivement plus de discriminations sur le marché de la location que sur celui de la vente. C'est avéré aux Etats-Unis et c'est probablement le cas en France si j'en juge par le grand nombre d'affaires qui concernent des locations et le faible nombre de celles qui concernent des ventes.
Et comment l'expliquer?
Le propriétaire qui vend son bien se soucie surtout de trouver un client solvable, qui a de quoi payer son appartement ou sa maison. Il ne se soucie pas de ce que peuvent dire ses voisins. A l'inverse, le gestionnaire d'une société de HLM se préoccupe des réactions des locataires déjà présents dans l'immeuble. Il peut hésiter à louer à des jeunes s'il pense qu'ils vont faire du bruit et gêner les autres locataires de l'immeuble. Il peut craindre des protestations, une diminution de la valeur de son bien (il lui sera plus difficile de demander des augmentations à des locataires qui se plaignent régulièrement) ou un turn-over plus élevé : les locataires mécontents partant pour trouver un logement plus calme. J'ai pris l'exemple des jeunes pour montrer que ce mécanisme n'est pas propre aux immigrés, mais ils en sont naturellement les premières victimes.
Pour se défendre lorsqu'ils sont accusés de discrimination, les gestionnaires de HLM disent qu'ils veulent éviter la ghettoïsation
C'est effectivement un argument qu'on entend beaucoup depuis quelques années, depuis en fait la loi Besson. Si j'en crois les spécialistes du logement social, il y a eu deux moments :
Ces quotas sont légaux
Non et c'est le paradoxe de ces politiques. Le désir de recréer la mixité sociale a favorisé dans nombre de villes la création de plafonds pour limiter le nombre de familles immigrées : pas plus de 10, 15, 20, 30% d'immigrés dans un quartier, et on a bricolé des mécanismes de tri et de sélection basés sur l'origine nationale ou ethnique.
Vous faites allusion à ces fichiers que l'on a trouvés dans des sociétés de HLM et qui donnent des informations sur la couleur des candidats à un logement
Ces fichiers sont illégaux et ils nous choquent, mais il faut, je crois, distinguer deux choses :
Même s'ils sont illégaux?
Ils sont illégaux et on soupçonne ceux qui les fabriquent de racisme. Mais en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis, c'est exactement le contraire. La collecte de ces données est obligatoire et ce sont ceux qui s'y opposent qui sont accusés de racisme. Pourquoi? Parce que ces données sont justement utilisées pour mener des politiques de discrimination positive : il faut qu'il y ait à l'Université, dans tel quartier ou dans tel département ministériel tel pourcentage de noirs En France, c'est tout le contraire, c'est totalement interdit. Or, je ne vois pas comment on peut mettre en place des politiques de mixité sans informations sur l'origine nationale, ethnique des populations qu'on loge, qu'on forme, qu'on emploie. C'est un point dont on parle peu, mais les politiques de discrimination positive vers lesquelles on s'oriente vont nous amener à remettre en cause l'un des fondements de notre modèle républicain. Et c'est un débat difficile qui risque de diviser tous ceux qui luttent contre les discriminations. Lorsqu'il s'agit de loger des immigrés les choses sont relativement simples, il suffit de leur demander leur nationalité, mais faut-il distinguer les français issus de l'immigration des autres? et sur quels critères? La couleur de la peau? L'origine nationale? Ethnique? Ce n'est pas dans nos traditions. Et on risque de pérenniser les discriminations sous couvert de les combattre.
Je vous devine plutôt sceptique sur ces tentatives de réintroduire la mixité sociale dans le parc immobilier
Non, non Cette volonté de réintroduire la mixité sociale est importante. Je crains seulement qu'elle soit à l'occasion détournée et qu'elle serve alors à rendre l'accès au logement beaucoup plus difficile pour les familles immigrées. Le retour des bidonvilles qui avaient disparu dans les années 70 et qu'on observe dans de nombreuses villes est un signe inquiétant. Les roms qui s'y installent seraient sans doute mieux dans ces barres que l'on détruit que dans des cabanes ou des mobiles home, leurs enfants seraient mieux scolarisés
Mais je voudrais revenir à ces pratiques discriminatoires. On insiste beaucoup sur les politiques de quotas, sur les fichiers mais il y a des discriminations plus subtiles.
A quoi pensez-vous?
Mais, par exemple, à la taille des logements. On sait que les familles immigrées ont plus d'enfants que les familles de souche. Le taux de fécondité des femmes immigrées d'origine maghrébines est à peu près le double de celui des françaises. Il leur faut donc des logements plus grands. Il suffit donc de ne pas en construire pour limiter le nombre de familles immigrées. Et ceci avec la meilleure conscience du monde : on ne refuse pas les immigrés parce qu'immigrés, mais parce qu'on ne peut pas leur offrir le confort auquel ils auraient droit. J'ajouterai que ces décisions sont prises très en amont, bien avant que les immeubles soient construits et que l'on peut donc mener des politiques discriminatoires sans violer la moindre règle.
On peut également penser à la discrimination par l'argent. On voit souvent des bailleurs refuser de louer à des gens qui ont des sources de revenus jugées trop fragiles, qui vont de CDD en CDD, par exemple Les bailleurs privés sont là dessus très rigoureux et pour de bons motifs : ils veulent des locataires qui paient régulièrement leur loyer. Mais comme les immigrés ou les enfants issus de l'immigration sont plus souvent ouvriers que cadres, comme ils ont plus souvent des emplois précaires que des emplois durables, on voit comment ils peuvent être plus facilement exclus du logement que des français de souche. Les discriminations s'additionnent : celles rencontrées dans le monde du travail entraînent celles dans le monde du logement.
Les discriminations dans le logement conduisent en somme à une ségrégation dans l'espace
Ces discriminations accompagnent, renforcent une ségrégation de l'espace que l'on a observée dans de nombreux pays. On a vu aux Etats-Unis un mouvement de concentration des plus pauvres, des noirs dans le centre des villes alors que les plus riches s'installaient à la périphérie et que les entreprises, c'est-à-dire les emplois s'installaient plus loin encore en deuxième couronne. En France, le mécanisme a été différent, puisqu'on a eu un double mouvement de ségrégation spatiale, entre, d'abord, les riches et les pauvres, puis entre les français et les étrangers :
Et c'est en ce sens que la bataille pour le vote des étrangers aux élections municipales est importante. Si les étrangers votaient, la tentation de les reléguer un peu plus loin, de leur refuser des aides sociales, des logements disparaîtrait naturellement.
Vous disiez que les discriminations dans le logement renforcent les discriminations dans le travail
Du fait de ces mécanismes de ségrégation, les plus pauvres se sont installés dans des quartiers très éloignés des centres d'activité où se trouvent les entreprises et le travail. Or :
Toutes ces difficultés expliquent les taux de chômage très élevés que l'on rencontre dans les quartiers les plus éloignés. Vous savez qu'il est supérieur à 20% dans les quartiers difficiles, ce qu'on appelle en langage administratif les ZUS, les zones urbaines sensibles.
Nous avons jusqu'à présent surtout parlé de location, mais au tout début de cet entretien vous nous disiez qu'il y a plus de discrimination dans ce domaine que dans celui de l'accès à la propriété. Les difficultés rencontrées par ces couples qui voulaient acheter dans l'Isère montre que ce n'est pas forcément le cas
Il faut d'abord dire que beaucoup de familles d'immigrés accèdent à la propriété. C'est surtout vrai des européens, des espagnols, des portugais, et des asiatiques, les maghrébins et les africains préférant en général la location. Certaines familles n'y accèdent que forcées et contraintes, parce qu'il est parfois plus facile d'acheter que de louer.
Les discriminations franches, de type raciste, sont plus rares sur le marché de la vente, tout simplement parce que le vendeur a intérêt à vendre le plus vite possible son logement et que seule la solvabilité de son client l'intéresse. Il faut ajouter que les tensions sur le marché sont moins fortes. On fait rarement la queue pour acheter un appartement et les possibilités de trier entre différents candidats sont plus faibles. Mais ces discriminations existent. Elles sont surtout financières et sont plutôt le fait des banquiers, des sociétés de financement que des vendeurs. C'est un domaine peu connu sur lequel existent peu de travaux en France. Il y en a eu plusieurs aux Etats-Unis qui ont montré que 40% des noirs et 29% des hispaniques voient leurs demandes rejetées quand ce n'est vrai que de 20% des demandes des blancs. Si on tient compte des critères qui peuvent faire rejeter une demande (taux d'endettement ), on s'aperçoit qu'un noir a 50% de chances de plus qu'un blanc de voir sa demande retoquée. Il y a donc bien une discrimination de type racial dans un domaine qui est beaucoup plus soumis à concurrence que chez nous.
Ce qui est vrai des Etats-Unis l'est semble-t-il également de la France. Deux économistes de l'université de Cergy, Robert Gary-Bobo et Sophie Larribeau, ont comparé les conditions de financement faites aux acheteurs de maison. Et ils ont montré que les banquiers proposaient, à revenus équivalents, des conditions bien moins avantageuses aux ouvriers et aux membres des minorités ethniques qu'aux cadres et aux cols blancs. Il y a donc bien, disent-ils une discrimination liée au statut qui va avoir un impact direct sur l'accès au logement. On retrouve cette collusion entre discriminations que je soulignais tout à l'heure : une discrimination bancaire favorise une discrimination dans le logement.
Les discriminations au travail
Nous allons aujourd'hui parler des discriminations au travail. C'est un thème que nous avons déjà abordé à plusieurs reprises dans les précédentes émissions
C'est un thème central. Le monde du travail est certainement l'un de ceux où les questions de discrimination sont le mieux connues et le plus étendues. Elles concernent les immigrés, les enfants de l'immigration, mais aussi les femmes, les jeunes, les vieux
Mais surtout les immigrés et les enfants issus de l'immigration. Vous nous citiez dans votre précédent entretien des chiffres impressionnants sur le chômage dans les cités
Ces chiffres sont effectivement effrayants. La difficulté est de les analyser. Il y a probablement l'accumulation de plusieurs phénomènes :
Ce sont celles dont parlent le plus volontiers les jeunes issus de l'immigration
Ce sont les plus flagrantes, les mieux connues et les plus choquantes. L'institut Louis Harris a réalisé en 2001, c'est-à-dire dans une période où le chômage reculait vivement, une enquête auprès de 601 jeunes français dont la moitié originaires d'Afrique du Nord ou d'Afrique noire qui montre de manière évidente qu'il y a des discriminations à l'embauche et que tous les jeunes en ont conscience. 72% des jeunes issus de l'immigration disent qu'il est difficile de trouver un emploi quand on est black ou beur, une opinion que partagent 61% des jeunes français de souche interrogés.
Comment expliquer que les français de souche soient aussi sensibilisés à ces questions?
Les blacks et beurs sont des copains, des amis de classe, ils savent ce qu'ils valent et voient directement les effets de ces discriminations qui les condamnent à accepter des emplois mal rémunérés, à travailler dans des entreprises fragiles, dans des métiers qui offrent des conditions de travail médiocres, des contrats à durée déterminée plutôt que des contrats classiques, dans la grande distribution, dans la restauration rapide, dans les métiers de la téléphonie, de l'informatique, des médias
Ce qui a, naturellement, des conséquences :
Si je voulais d'un mot résumer tout cela, je dirai que les blacks et beurs rencontrent des obstacles pour trouver du travail, et lorsqu'ils en trouvent, c'est souvent dans des entreprises qui offrent des conditions médiocres. Ce qui est vrai des jeunes gens issu de l'immigration l'est également des femmes qui rencontrent tout à la fois des discriminations à l'embauche que l'on peut mesurer en comparant les taux de chômage des jeunes (18% chez les garçons, 23% chez les filles) et ce que les féministes appellent le "plafond de verre".
C'est une jolie formule
Mais qui décrit un phénomène qui ne l'est pas tellement. Ce plafond, ce sont tous ces obstacles à peu près invisibles qui bloquent les promotions des femmes et les maintiennent dans des emplois de cadres moyens. Comme ces obstacles sont à peu près invisibles, les femmes ne s'en rendent compte qu'assez tard, vers la quarantaine quand elles voient leurs collègues masculins monter dans la hiérarchie alors même qu'elles restent bloquées.
Et comment l'explique-t-on?
C'est un sujet qui a fait couler beaucoup d'encre et qui continuera je crois encore d'en faire couler encore beaucoup parce qu'il n 'est pas du tout certain que ce plafond de verre disparaisse.
Qu'est-ce qui vous permet de le dire?
Je suis très frappé par la faible mixité du monde du travail. Connaissez-vous beaucoup d'hommes qui occupent un emploi de secrétaire? D'infirmier? Qui tiennent une caisse dans une grande surface? Non! Il y a aujourd'hui comme hier des emplois réservés aux hommes et d'autres aux femmes. Et il suffit que les promotions soient accordées aux salariés qui tiennent des emplois d'homme pour que les femmes restent coincées au bas de la hiérarchie. Le plafond de verre n'est, au fond, qu'une conséquence de la ségrégation des emplois selon le sexe.
Pourtant il y a depuis longtemps mixité à l'école
Oui, mais cela n'a manifestement pas suffi à supprimer des stéréotypes. Partant de l'idée que l'éducation des enfants est l'affaire des femmes, on leur réserve les emplois à temps partiel qui interdisent toute promotion : jamais un patron ne nommera chef quelqu'un qui n'est là qu'à mi-temps. Toujours pour le même motif, on réserve aux homme les emplois qui imposent des déplacements réguliers en province ou à l'étranger. Pour peu que l'expérience acquise dans ces déplacements soit utile dans des postes de responsabilité, ils pourront obtenir des promotions auxquelles ne pourront accéder des femmes restées sédentaires.
Il est vrai qu'il n'est pas très commode de se déplacer quand on a des enfants
C'est vrai, mais toutes les femmes n'ont pas d'enfants et tous les enfants n'ont pas besoin de leur mère en permanence, ils grandissent, peuvent être confiés à leur père cela n'explique ni qu'un tiers des femmes soient, en France, à temps partiel ni que 83% des personnes qui travaillent à temps partiel soient des femmes. Je dis en France, parce que les chiffres sont plus élevés dans d'autres pays.
Mais comment expliquer que le temps partiel soit réservé aux femmes ?
Il y a, je crois, un effet boule de neige. Le temps partiel appelle le temps partiel : dès qu'on donne à un salarié un temps partiel, il faut compenser par un autre temps partiel pour réaliser un temps plein. Pour peu que ce type de contrat attire plutôt les femmes les activités qui l'offrent se féminisent rapidement. Les femmes qui tiennent un emploi invitent leurs amies à les rejoindre et dès que la part des femmes dans un groupe atteint un certain seuil, les hommes s'éloignent spontanément. Ils hésitent à prendre des travaux de femme quant aux responsables du recrutement, ils vont naturellement au plus facile.
Encore faut-il que le temps partiel attire les femmes
C'est bien le cas :
On dit beaucoup que les femmes choisissent le temps partiel parce qu'il leur permet de mieux concilier vie personnelle et vie professionnelle, il serait plus juste de dire qu'elles s'en accommodent.
Ce qui surprend, c'est que les femmes ne progressent pas plus vite dans leur carrière alors qu'elles ont de meilleurs résultats scolaires que les garçons
Et qu'elles sont plus diplômées! C'est effectivement un paradoxe puisqu'on nous dit toujours que plus on a de diplômes plus on a de chance de trouver un emploi et de faire une belle carrière. Mais on rencontre là un autre phénomène qui concerne également les jeunes issus de l'immigration.
Les jeunes femmes qui savent qu'elles auront plus de difficultés que les hommes pour trouver un emploi ont tendance à investir plus massivement dans la formation. Elles intègrent les discriminations dans leur stratégie scolaire et se disent : essayons de compenser ce handicap par des diplômes supplémentaires. Et puisque les obstacles sont à l'entrée, elles s'orientent vers des études qui leur permettent d'acquérir des compétences professionnelles approfondies. Beaucoup de celles qui faisaient des études littéraires dans les années 70 ou 80 sont ainsi devenues documentalistes. Grâce à ces études elles ont trouvé rapidement du travail, elles ont donc échappé aux obstacles à l'embauche des femmes qui existaient encore, mais elles se sont retrouvées dans des services spécialisés dont elles n'ont plus pu plus sortir. Et du coup, elles ont rapidement été dépassées par des garçons qui avaient fait des études plus courtes, mais qui ont plus bougé dans l'entreprise, qui ont changé d'emploi, de service, qui se sont, du coup, mieux fait connaître, qui ont acquis des compétences spécifiques à l'entreprise, toutes choses qui favorisent les promotions
Lorsque l'on veut nommer quelqu'un à un poste plus élevé on évalue sa capacité à prendre rapidement en main de nouvelles fonctions, à sortir de son univers de référence, à s'ouvrir aux autres. Toutes choses auxquelles ne préparent pas les spécialisations trop poussées. On pourrait, je crois, appliquer le même raisonnement aux jeunes gens issus de l'immigration qui choisissent des métiers techniques, je pense à l'informatique ou à la logistique, qui leur permettent de trouver du travail mais qui en même temps bloquent leur carrière
Vous voulez dire qu'ils sont les femmes prisonniers de leurs études.
C'est cela. Ceux qui font des études plus générales ne savent rien d'utile lorsqu'ils entrent dans l'entreprise, ils doivent apprendre, mais du coup, ils peuvent facilement bouger, changer de poste et comme ce sont les mobilités qui font les promotions, ils montent plus facilement dans la hiérarchie.
Les discriminations dont sont victimes les jeunes issus de l'immigration et celles dont sont victimes les femmes vous paraissent donc comparables?
Quand on pose la question aux jeunes, comme l'ont fait les enquêteurs de Louis Harris dans le sondage que je citais tout à l'heure, on voit qu'ils rencontrent les mêmes difficultés : obstacles à l'entrée, rémunérations plus faibles, promotions plus difficiles ou plus lentes. Et tout simplement parce que les mêmes causes produisent les mêmes effets : il y a les stéréotypes dont nous avons parlé et l'école. Les chances de trouver un emploi dépendent des filières choisies à l'école. les filles ont plus de mal à trouver du travail que les garçons parce qu'elles s'orientent plutôt vers des filières littéraires qui ouvrent moins de portes que les filières scientifiques. De la même manière, les jeunes issus de l'immigration arrêtent souvent assez tôt leurs études ou choisissent des filières professionnelles qui ne favorisent pas l'entrée dans le monde du travail dans les meilleures conditions.
Les discriminations et l'école
Nous nous sommes quittés sur une critique du système scolaire qui aurait, à votre avis, une part importante dans les discriminations
Oui, parce qu'il pérennise les disparités, les différences. Les enfants n'arrivent pas à l'école avec le même capital culturel et bien loin de réduire ces écarts, le système scolaire les maintient, voire dans certains cas les creuse. Les enfants qui ont du mal à apprendre à lire ou écrire ont au collège des difficultés et parce qu'ils ont des difficultés on les oriente vers les filières courtes Le destin scolaire se dessine très tôt. Or, plus il se dessine tôt, plus il dépend de l'environnement familial.
Mais ce que vous dites va à l'encontre de tous les objectifs assignés depuis des décennies au système scolaire
C'est bien pourtant ce qui se produit dans la plupart des cas. Non pas parce que les enseignants seraient racistes, mais parce que notre système y pousse. Prenez la notation des devoirs. Les professeurs sanctionnent de manière assez systématique les fautes d'orthographe ou les défauts de présentation des devoirs, toutes choses qui dépendent pour beaucoup des parents. Lorsque vos enfants vous montrent leurs devoirs, vous vous contentez souvent de relire, de corriger les fautes, d'insister sur la présentation. Vous ne faites pas plus, mais cela suffit à faire la différence entre une copie qui reçoit 11 et une autre notée 8 alors même que le contenu est identique. Le professeur qui sanctionne ces erreurs juge sans même s'en rendre compte l'enfant d'après son origine sociale, d'après l'attention que ses parents prêtent à sa scolarité A ce jeu, l'enfant dont les parents parlent mal français, n'ont pas été scolarisés ou lisent peu est défavorisé
Mais cela ne vaut pas pour les filles
C'est le même phénomène, mais inversé. Les filles qui lisent plus que les garçons, qui sont souvent plus soigneuses, ont, à qualité de travail équivalente, de meilleures notes dans les matières littéraires. Et lorsqu'il leur faut choisir une orientation, elles se dirigent naturellement vers les filières qui leur donnent, à effort comparable, les meilleures notes, c'est-à-dire vers les filières littéraires plus sensibles que les filières scientifiques à l'orthographe et à la qualité de la présentation.
Mais là il ne s'agit pas de discriminations mais de choix volontaires, libres
Les deux vont ensemble. Les filles font d'autant plus volontiers ces choix qu'on leur explique qu'elles ne sont pas faites pour les mathématiques, que les sciences et les techniques sont l'affaire des garçons. Les stéréotypes féminins les confirment dans leur projet de s'orienter vers les filières littéraires.
Nous avons parlé des discriminations dans le logement, de celles que l'on rencontre dans l'emploi. Nous avons vu à plusieurs reprises qu'elles allaient ensemble
Oui, les discriminations s'additionnent et se renforcent mutuellement.
La discrimination sur le logement favorise la discrimination dans l'emploi
On habite loin dans des quartiers mal desservis par les transports en commun, on a donc du mal à trouver un emploi, on accepte donc des postes mal rémunérés, des temps partiels, des contrats précaires qui rendent plus difficile l'accès au logement.
Mais ces discriminations ne se contentent pas de s'additionner, elles favorisent également le développement de nouvelles discriminations, notamment des discriminations sexuelles. Les contrats précaires et l'éloignement du logement favorisent le maintien des femmes au foyer. On l'a dit, il arrive un moment où il est économiquement plus avantageux de rester chez soi que d'aller travailler. Or, le maintien des femmes au foyer renforce la division traditionnelle du travail domestique : aux femmes le ménage et les enfants, aux hommes la vie à l'extérieur. On s'étonne du retour du machisme et de la misogynie dans les banlieues, mais il ne faut pas chercher plus loin : les discriminations dont sont victimes les familles immigrées favorisent le repli des femmes et des mères sur la sphère domestique et, du même coup, le rejet de celles qui se rebellent et refusent ce modèle
C'est le retour à la tradition
On oublie trop que la libération des corps et des murs est allée de pair avec la généralisation du travail féminin. On dit beaucoup que le travail donne aux femmes plus d'autonomie, il les libère également de la maternité et de ses contraintes. Les femmes cessent d'être mères lorsqu'elles sont au travail
On ne peut pas dire cela. Elles restent mères
Bien sûr. Et elles en paient le prix puisqu'elles doivent en permanence arbitrer entre les contraintes professionnelles et les contraintes domestiques mais leurs collègues ne les considèrent non pas comme des mères, mais comme des collègues avec les mêmes droits et les mêmes devoirs, les mêmes avantages et les mêmes contraintes. Grâce au travail, le sort des femmes n'est plus seulement la maternité et le travail domestique et c'est pour cela que tant de femmes souhaitent travailler, même dans des conditions médiocres, difficiles, avec des salaires dérisoires. C'est leur liberté qui est en jeu alors que le repli sur le foyer les condamne au choix entre la soumission et la mauvaise réputation.
Ni putes ni soumises disaient les organisatrices de la marche des femmes
C'est exactement cela!
Et vous ramenez tout cela aux discriminations?
Les discriminations à l'embauche explique le chômage massif des immigrés et de leurs enfants :
Des jeunes filles musulmanes en viennent à porter le voile pour se protéger, pour échapper aux réflexions désobligeantes, à la mauvaise réputation. C'est souvent sans doute un choix volontaire, mais ce faisant elles ne rendent service :
Peu de filles portent le voile
Il y en a beaucoup plus qu'hier. Et le phénomène peut s'étendre voire même se généraliser dans certains quartiers. Une minorité peut imposer sa loi à la majorité. Cela se produit très souvent. Il y a des effets de seuil, à partir desquels une minorité active impose ses valeurs et comportements à une majorité.
Vous nous disiez à l'instant toute l'importance du travail pour libérer les femmes du joug masculin et, en même temps, tout au long de ces entretiens vous avez beaucoup insisté sur les discriminations dans le travail. N'est-ce pas un peu contradictoire
Le travail libère les femmes de l'enfermement dans le monde domestique, mais il n'abolit pas pour autant tout stéréotype. Il y a, on l'a dit, des emplois réservés aux hommes et d'autres aux femmes. Or, donner aux femmes des travaux jugés féminins, c'est favoriser l'apprentissage et le développement de compétences qualifiées de féminines, tout comme confier à des hommes des travaux jugés masculins, c'est les aider à développer ces compétences jugées masculines. Les discriminations renforcent les stéréotypes. Et c'est tout cela qu'il faut casser.
Mais comment lutter contre cela?
A des systèmes de quota, un peu dans l'esprit de ce qui s'est fait en politique. C'est, naturellement, beaucoup plus difficile dans le secteur privé, mais l'objectif pourrait être de forcer les entreprises à faire des efforts, à diversifier leurs sources de recrutement et à supprimer les règles qui bloquent les recrutements . Il y a dans les grandes entreprises publiques, des règles, des pratiques qui favorisent systématiquement les enfants des agents, des salariés. Les stages leur sont réservés, ils sont favorisés lorsqu'ils passent les concours d'entrée, on hésite à s'en séparer lorsqu'ils ne sont pas très efficaces Tous ces mécanismes qui n'ont en eux même rien de raciste favorisent la reproduction et interdisent en pratique l'embauche de jeunes issus de l'immigration dont les pères n'ont pas pu, par définition, ils n'étaient pas français, entrer dans ces entreprises.
Mais comment en pratique imposer des quotas dans les entreprises?
Les syndicats ont un rôle important à jouer dans cette affaire. Ne serait-ce qu'en forçant les entreprises à intégrer dans leurs réflexions les questions de parité et de mixité sociale. Mais les quotas ne sont qu'un des éléments de la solution. L'expérience montre que d'autres mesures plus discrètes sont également très efficaces.
A quoi pensez-vous?
Je vous donnerai deux exemples :
Ce qui nous ramène à l'école
Bien sûr, elle joue un rôle déterminant dans la lutte contre les discriminations, même si, comme on a pu le voir, elle n'échappe pas complètement à leur production.