Bernard Girard
Peut-on réhabiliter les obstacles au licenciement?
Ou, comment la protection de l'emploi a transformé l'industrie française
Résumé : les obstacles au licenciement sont régulièrement critiqués. Les économistes leur reprochent de favoriser le chômage. Un examen attentif montre qu'ils modifient en profondeur les pratiques du management dans de nombreux domaines (recrutement, politiques salariales, organisation ) et qu'ils favorisent le développement d'une flexibilité interne tout aussi efficace que la flexibilité par le marché, quoique dans des domaines différents.
Les organisations internationales, le FMI, l'OCDE, le patronat et les économistes dénoncent régulièrement les marchés du travail. Ils visent par là un ensemble très large de dispositifs : salaire minimum, obstacles au licenciement, obligations de créer des comités d'entreprise ou de financer la formation professionnelle Sont concernées toutes les règles qui encadrent les relations entre salariés et employeurs, soit, en définitive, l'ensemble du droit du travail, dont on a pu dire qu'il était "la négation même du principe de l'économie de marché" (1).
A l'inverse de la flexibilité que l'on présente toujours comme un avantage, les rigidités limiteraient la liberté de mouvement du management et gêneraient des agents économiques rationnels dont nous savons, depuis Adam Smith, que c'est en poursuivant leur intérêt privé qu'ils concourent, involontairement, à l'intérêt public.
Les critiques de ces multiples rigidités sont souvent pertinentes et bien venues. On ne peut, cependant, à les lire échapper à un triple malaise :
Ce malaise est renforcé par ce que l'on sait des limites d'une approche des institutions par le marché. Les économistes ont toujours eu les plus grandes difficultés à développer une théorie de la firme convaincante (3). Ils n'ont, à quelques rares exceptions près (dont Coase et Knight), pas apporté d'interprétation satisfaisante de la relation hiérarchique. Or, comme toute institution basée sur un modèle hiérarchique, l'entreprise fonctionne à partir de règles. Le premier acte d'un dirigeant est de rédiger un règlement intérieur qui définit les comportements attendus des salariés ainsi que les sanctions appliquées à ceux qui ne les respecteraient pas. Ces règlements déterminent les comportements réels des agents économiques. Il y a de bonnes règles qui favorisent la réussite économique de l'entreprise et d'autres qui vont dans le sens contraire (4).
Lorsqu'elle existe, la réglementation se substitue à ces règlements d'atelier que les entrepreneurs rédigent dans la solitude de leur bureau ou négocient avec leurs partenaires sociaux. Elles s'en distinguent sur quatre points :
Lorsque l'on analyse une réglementation, il ne suffit donc pas de la critiquer parce qu'elle limite les marges de manuvre du management et des directions, il faut également examiner son impact réel sur les comportements des agents et, par suite, sur les organisations.
C'est ce que nous allons tenter de faire dans cet article en prenant comme angle d'attaque les obstacles au licenciement souvent présentés comme l'une des principales rigidités des marchés du travail européens.
Les obstacles au licenciement
Les économistes ont souvent expliqué le chômage massif en Europe et, notamment en France, par lexistence de ces obstacles. La loi, la réglementation mais aussi les pratiques de gestion rendraient les licenciements extrêmement difficiles voire, aux dires de quelques auteurs, carrément impossibles. Les entreprises qui savent quelles ne peuvent licencier hésiteraient donc à recruter lorsque leurs perspectives de croissance les y invitent (5).
Quelques auteurs ont fait remarquer que ces obstacles nétaient pas infranchissables, comme en témoignent les licenciements massifs des années 80 et 90 (6), dautres ont pu rappeler quils freinaient également la montée du chômage, mais la profession économique partage, pour lessentiel, lidée que les mesures prises pour lutter contre les réductions demploi vont à lencontre de leurs objectifs affichés.
Cette protection de lemploi est lune des caractéristiques majeures des systèmes sociaux de lEurope continentale. Cest lune des contraintes qui sexercent le plus fermement sur le système de gouvernance des entreprises tant en France quen Allemagne ou dans les pays scandinaves. Elle est relativement récente.
L'autorisation administrative a été introduite par ordonnance en 1945. La plupart des mesures auxquelles font aujourd'hui allusion les économistes datent de la première moitié des années 70. Elles ont été introduites lorsqu'il est apparu que la crise économique menaçait sérieusement le modèle de l'emploi à vie devenu une norme pendant les trente glorieuses. Comme le souligne Jean-François Paulin, le souci de la protection de l'emploi n'apparaît dans le code du travail qu'en 1973 (7). Tout se passe comme si la puissance publique avait voulu, en les rendant obligatoires, pérenniser des pratiques spontanées des entreprises que la crise économique menaçait.
Ces obstacles sont extrêmement variés puisqu'ils vont de l'obligation de verser des indemnités financières à l'obligation de passer par une autorisation administrative, et sont plus ou moins difficiles à franchir. Leur création a été conçue dans le cadre des politiques de lutte contre le chômage, ce qui explique que l'on observe autant d'écarts entre des pays de développement comparables.
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Protection faible des salariés (de 1 à 9)* |
Protection forte (de 10 à 15) |
Protection très élevée (de 16 à 21) |
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Etats-Unis Nouvelle-Zélande Canada Australie Danemark Grande-Bretagne Pays-Bas |
Finlande Irlande Suède France Allemagne |
Autriche Belgique Grèce Portugal Espagne Italie |
*Sur l'échelle de la protection de l'emploi de Bertola, Bri & Cazes, in Employment protection and labour
market adjustment in OECD countries : Evolving institutions and variable enforcement, BIT, 1999
A l'inverse de ce que l'on pouvait peut-être attendre, il n'y a pas de corrélation entre la puissance syndicale et la protection de l'emploi : un syndicalisme très dynamique n'a pas favorisé, en Australie, Nouvelle-Zélande ou au Canada le développement d'une législation sociale protectrice. On observe, par contre, une relation avec les pratiques syndicales :
Même là où ils sont le plus développés, ces obstacles concernent rarement l'ensemble des travailleurs. S'il est à peu près impossible de se séparer de fonctionnaires ou de salariés du secteur public, l'expérience montre que l'on peut très bien le faire dans le secteur privé pour peu que l'on respecte quelques règles et que l'on accepte de verser des indemnités.
Ajoutons enfin que les pays qui offrent les protections les plus fortes ont souvent aussi laissé se développer une économie informelle qui n'offre aux salariés que très peu de protection. On pense à l'Italie. En France, les contrats de travail flexibles ou "atypiques", l'intérim, les contrats à durée déterminée, les formules de régie permettent aux entreprises d'échapper aux rigidités du marché du travail. Ils sont d'ailleurs apparus au moment même où l'on renforçait la protection : la loi qui réglemente et légalise le travail intérimaire date de 1972, elle est à quelques mois près contemporaine des mesures prises pour contrôler les licenciements. Tout se passe comme si les pouvoirs publics avaient accepté de laisser se développer dans les années 70, une société duale, avec d'un côté des salariés relativement bien protégés et de l'autre, des salariés en prise directe avec les aléas de la vie économique. D'où des inégalités sur le marché de l'emploi qu'ont soulignées plusieurs auteurs (Bentolila, Saint-Paul ou Bri qui montre que les obstacles au licenciement donnent un avantage aux salariés en place qui peuvent mener une recherche d'emploi tout en restant protégés). D'où également la possibilité pour les entreprises de choisir entre plusieurs types de contrats selon leurs préoccupations et contraintes du moment (9).
Deux paramètres : la durée et les anticipations
Les économistes se soucient exclusivement de l'impact de ces obstacles au licenciement sur le marché du travail. Ils nenvisagent le licenciement que comme une manière doptimiser les effectifs, de les ajuster aux besoins de lentreprise qui varient selon ses marchés et ses technologies et mettent donc l'accent sur les arbitrages des dirigeants dans leur rôle d'employeur mais les obstacles au licenciement transforment également les comportements des salariés, qu'ils soient employés ou cadres. Ils agissent sur deux paramètres clef : la durée des contrats et les anticipations des acteurs.
C'est l'effet des variations de ces deux paramètres sur les méthodes de management et les organisations que nous allons examiner en regardant successivement :
Ces analyses se situent dans la lignée des travaux d'Atkinson, Piore et Sabel sur l'opposition entre flexibilité par le marché et flexibilité interne ("job churning" et flexibility). Tout au long, nous ferons les hypothèses de la rationalité (les agents poursuivent leur intérêt), du comportement stratégique (lorsqu'il prend une décision l'agent tient compte du futur), de la rationalité limité (l'agent arrête sa recherche lorsqu'il trouve une solution qui lui paraît satisfaisante) et du mimétisme (par souci d'économie, les agents se copient les uns les autres et cherchent à adapter ce qui a réussi chez d'autres plutôt que d'inventer des solutions originales).
Turnover et recrutement
La première chose que l'on peut attendre des obstacles au licenciement est qu'ils freinent la mobilité sur le marché du travail. Les entreprises ayant plus de difficultés à licencier conservent plus longtemps des collaborateurs qui, de leur côté, hésitent à quitter leur emploi sachant qu'il leur sera difficile d'en retrouver un nouveau : la plupart des postes offerts sur le marché correspondant à des départs volontaires ou involontaires, freiner ceux-ci revient à limiter le nombre d'offres d'emploi.
De manière logique, c'est dans les pays dans lesquels les obstacles au licenciement sont les plus élevés et dans les secteurs dans lesquels on emploie le plus de personnel avec des contrats de travail "atypiques" que les taux de turnover sont le plus élevé. Ils sont aux Etats-Unis et au Canada, deux pays qui n'offrent que peu de protections contre les licenciements, le double de ce qu'ils sont en moyenne en Europe (10).
Une forte rotation du personnel est, en général, présentée comme un inconvénient. On lui reproche une augmentation des coûts puisqu'il faut recruter et former les remplaçants des salariés dont on se sépare. On souligne également les risques de dégradation de la qualité des prestations. L'impact économique peut être très élevé. Pour ne donner qu'un exemple, on a récemment calculé que le turnover de son personnel coûtait chaque année à la distribution britannique plus de 300 millions deŁ. Ce chiffre élevé comprend le coût des recrutements, de la formation mais aussi les sureffectifs qu'un turnover élevé et rapide impose : les salariés en formation sont peu efficaces, une rotation rapide interdit la sélection des meilleurs, la productivité moyenne est donc faible et il faut, à production équivalente, plus de personnel. On comprend, dans ces conditions, que la littérature sur le management soit pleine de recommandations pour lutter contre ce phénomène, surtout dans les périodes de croissance et donc de tensions sur les marchés du travail.
Pourtant, les entreprises paraissent peu s'en préoccuper. Beaucoup s'en satisfont. Ce paradoxe suggère que les effets économiques de la rotation du personnel sont plus complexes qu'il peut paraître de prime abord.
Un turnover élevé n'a pas que des inconvénients. Il modère la masse salariale qu'il rend plus sensible à la conjoncture. L'entreprise ayant plus d'occasions de négocier les salaires peut plus facilement les ajuster au coût réel du travail sur le marché et donc les réduire lorsque le chômage augmente. A contrario, dans les périodes de croissance, les salariés quittent massivement les entreprises qui les ont recrutés dans les périodes difficiles pour trouver de meilleures rémunérations. Ce pourrait être un handicap pour les directions, mais ce n'est pas le cas : les salaires augmentent mais de manière modérée, du fait même de la concurrence que se font les travailleurs à la recherche d'une meilleure rémunération. Dans les pays qui mettent des obstacles au licenciement, la situation est toute différente : les salaires se maintiennent à un niveau élevé dans les périodes de crise tandis qu'un faible turn-over les tire vers le haut dans les périodes de croissance.
Un turnover élevé facilite également le changement. Le management qui souhaite modifier sa stratégie, son périmètre, ses méthodes de travail ou ses outils n'a pas à se soucier des résistances au changement là où le renouvellement rapide des effectifs facilite le départ de ceux qui seraient susceptibles de s'opposer à ses décisions. La rapidité avec laquelle les entreprises américaines changent de technologie est à rapprocher des mouvements de personnel dans les départements concernés (11).
Les entreprises ont, enfin, la possibilité d'alléger les coûts d'un turnover trop élevé en ajustant leur organisation et leurs méthodes, ce qu'elles peuvent faire de plusieurs manières :
Une analyse plus fine des données confirme cette analyse. Lorsque l'on examine non plus les chiffres du turnover, mais les durées des contrats de travail, la principale différence porte sur les plus courts, ceux qui durent moins d'un an.
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Durée des emplois, 1995 |
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Pays |
< 1 an |
>10 ans |
Moyenne |
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Italie |
8,5 |
45,6 |
11,6 |
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Allemagne |
16,1 |
35,4 |
9,7 |
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France |
15 |
42 |
10,7 |
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Grande-Bretagne |
19,6 |
26,7 |
7,8 |
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Canada |
23,5 |
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7,8 |
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USA |
28,8 |
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6,7 |
*1991 for Canada - Source : Eurostat, OECD.
Le très fort turnover pendant la première année est particulièrement élevé au Canada, aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. Ce qui peut s'expliquer de deux manières. On peut y voir un des effets de la dualité du marché du travail qui opposerait des entreprises aux taux de turnover extrêmement élevés et d'autres qui conservent plus longtemps leurs salariés. On peut également l'analyser comme un effet de l'absence d'obstacles au licenciement. Les entreprises adapteraient alors leurs méthodes de recrutement aux règles du marché du travail. Là où l'on peut licencier sans limites, on sélectionne rapidement les candidats, sachant que l'on pourra corriger ses erreurs et facilement se séparer de ceux que l'on a mal recrutés. Là où les employés sont mieux protégés, on est plus exigeant lors de la sélection.
Cette exigence contribue probablement à l'augmentation du nombre de chômeurs de longue durée : l'ancienneté dans le chômage pouvant être considérée comme un signal de qualité, les entreprises préfèrent les candidats qui ont un emploi à ceux qui n'en ont pas.
Régime disciplinaire et organisation
Les réglementations conçues pour protéger les salariés ont également un impact sur les pratiques disciplinaires des entreprises. Le licenciement est aussi une sanction. On se sépare d'un collaborateur parce qu'on n'est pas satisfait de son travail ou de son comportement. On pourrait même dire que c'est en ce sens qu'il est le plus souvent utilisé par le management, les licenciements collectifs étant, en définitive, des événements exceptionnels.
En l'absence totale d'obstacles, cette sanction est utilisée régulièrement. Le moindre incident, le plus petit conflit peuvent conduire à la séparation. Le salarié n'a pas de moyen de se protéger et son responsable hiérarchique de motif de contenir sa colère.
Dès lors qu'existent des obstacles, le licenciement ne peut plus être utilisé de façon aussi systématique. Il faut inventer des peines plus douces pour les comportements qui demandent une sanction mais ne justifient pas que l'on tente de sauter les obstacles introduits par la réglementation. Enrichissement du catalogue des peines (avertissement, blâme ) et protection de l'emploi vont logiquement de pair.
Ces changements ne sont pas sans effets sur le management. A l'inverse du licenciement qui coupe les ponts, les peines intermédiaires n'engagent pas complètement l'avenir, favorisent le dialogue et les échanges : le supérieur qui sanctionne est appelé à justifier, à expliquer sa décision, le salarié peut se défendre et faire valoir ses arguments. Cet échange donne à la hiérarchie la possibilité de rappeler (ou préciser) ses attentes et aux salariés celle de faire connaître ses difficultés. L'espace d'un compromis peut être trouvé. Les sanctions étant faibles, la hiérarchie peut revenir en arrière sans se déjuger tandis que le salarié peut adapter son comportement à ce qu'on attend de lui (12). Il suffit souvent d'agiter la menace d'une sanction mineure pour obtenir des modifications sensibles d'attitude.
La plus grande difficulté d'utiliser le licenciement comme sanction modifie également l'organisation. Pour peu que le salarié conteste sa décision et obtienne gain de cause auprès des tribunaux, l'entreprise peut se trouver dans l'obligation de lui verser de lourdes indemnités. L'éviter demande des compétences que ne possède pas et ne possédera probablement jamais le management de proximité. Le licenciement devient affaire de spécialiste, de juriste. La décision n'est plus prise sur l'instant par un manager excédé mais négocié avec ce professionnel de la gestion des ressources humaines qui évalue tout à la fois la faisabilité du licenciement (on peut prendre la décision sans risque d'être condamné) et sa pertinence (la situation, les comportements justifient bien d'un licenciement). Ce faisant, ce spécialiste juge des compétences du management : le responsable qui vient trop souvent le voir avec des demandes de licenciement risque d'être rapidement catalogué comme manquant de l'une ou l'autre de ces qualités qui font les bons chefs : charisme, autorité naturelle, sens de l'animation Le management agressif et brutal que l'on tolère si bien dans les entreprises américaines est sévèrement jugé là où on ne peut se séparer rapidement des salariés (13).
La présence d'obstacles au licenciement favorise donc le développement d'une fonction ressources humaines qui prend à son compte une partie des missions confiées ailleurs au management.
Contrôle, autorité et relations hiérarchiques
Dans la mesure où ils allongent la durée séjour du salarié dans l'entreprise, les obstacles au licenciement ont un impact sur la nature des contrôles exercés sur son activité et sur la qualité des relations qu'il entretient avec sa hiérarchie.
Le contrôle du travail
La durée du contrat de travail ou, plutôt, sa fragilité a un influence directe sur le contrôle du travail. On peut contrôler le travail d'un salarié de deux manières : en vérifiant, au fil de l'eau, qu'il exécute bien les procédures qui lui ont été indiquées, ou en contrôlant, a posteriori, les résultats de son action (on vérifie alors qu'ils correspondent bien aux objectifs qui lui avaient été fixés).
Cette seconde méthode a de nombreux avantages : elle donne aux salariés plus d'autonomie, elle incite à faire des efforts comme l'ont souvent souligné les psychologues, elle évite la rédaction de consignes trop rigides, mais elle exige que les salariés restent assez longtemps présents dans l'entreprise pour que l'on puisse mesurer les résultats de leur action : s'ils partent trop tôt, on n'a plus de moyen de sanctionner leurs faiblesses et donc de les inciter à bien faire. Pour ce motif, contrats de travail flexibles et contrôles tatillons et procéduraux vont souvent de pair.
Les contrôles procéduraux exigent une structure hiérarchique adaptée, avec des superviseurs très proches des salariés chargés de vérifier la bonne exécution de toutes les consignes. Ainsi, dans les grands hôtels, une chambre ne peut être donnée à un client qu'une fois le travail des femmes de chambre contrôlé par une responsable qui s'assure que toutes les procédures ont bien été respectées.
Ce type de contrôle impose un taux d'encadrement élevé (14). Ce qui a un coût : les économies réalisées sur les salaires des travailleurs recrutés avec des contrats flexibles sont, en partie au moins, dépensées en salaires de chefs d'équipe et d'agents de maîtrise. Comme l'ont montré les théoriciens du salaire d'efficience, il peut être plus avantageux pour l'entreprise de verser de meilleurs salaires et réduire le taux d'encadrement.
Contrôle et qualité : le cas de l'informatique
Contrôle procédural et turnover élevé vont donc de pair. Mais que se passe-t-il lorsque ce contrôle est impraticable? La situation est fréquente. Il est, par exemple, très difficile de contrôler de cette manière les tâches intellectuelles comme l'écriture de programmes informatiques. L'entreprise risque de se retrouver confrontée à des problèmes de qualité. C'est bien, d'ailleurs, ce qui se produit. Les difficultés de l'industrie informatique, les bogues multiples des nouveaux logiciels, les dérapages dans les projets viennent souvent de là.
Toute la réflexion du management porte alors sur la recherche de solutions pour :
L'autorité
La durée du contrat joue également sur la manière dont la hiérarchie affirme son autorité.
De nombreux observateurs ont noté les différences de comportements des responsables en France et aux Etats-Unis, soulignant la tentation aristocratique des premiers et le tropisme démocratique des seconds. Plus que des traditions historiques, la plus ou moins grande pérennité des contrats de travail aide à comprendre ces différences.
Plus un salarié reste longtemps dans une entreprise, mieux il connaît sa hiérarchie, ses qualités, mais aussi ses défauts, ses succès et ses échecs, ses grandeurs et ses petitesses. Mieux il sait anticiper ses attitudes, se comportements L'autorité qu'un supérieur hiérarchique peut tirer de son expérience, de son charisme, de sa personnalité résistent mal au temps. Les entreprises qui protègent le mieux leurs salariés sont aussi celles dans lesquelles l'autorité est le moins respectée. Ce que le supérieur hiérarchique pouvait avoir d'autorité naturelle s'est effiloché avec le temps. Max Weber parle à ce propos de "routinisation du charisme".
Une hiérarchie qui sait son autorité menacée doit la protéger. La mettre en scène est sans doute l'une des techniques les plus efficaces. Les signes de statut, le mobilier, les décorations, les doubles portes tout ce qui autorise à parler de comportement aristocratique n'est probablement que moyen de préserver une autorité menacée par une trop grande familiarité. Sans aller jusqu'à dire que les obstacles au licenciement modifient sur ce point les comportements des hiérarchies, ces analyses aident à comprendre ce que l'on pourrait appeler le "paradoxe de la convivialité" : les organisations les plus conviviales sont souvent celles qui protègent le moins bien leurs salariés alors que les plus à cheval sur le respect des statuts sont souvent aussi celles qui donnent à leurs salariés les meilleures garanties d'emploi.
La gestion des conflits qui durent
La gestion des conflits est un autre domaine dans lequel la pérennité de la relation peut jouer un rôle déterminant. Là où le licenciement est facile, le moindre conflit peut entraîner un départ. Le salarié qui ne partage pas les vues de sa direction a donc le choix entre se taire et partir, comme dans le modèle du Voice et de l'Exit d'Albert Hirschman.
La présence d'obstacles qui protègent le salarié contre les réactions brutales de leur hiérarchie modifie la donne. Le salarié peut prendre la parole et exposer son point de vue puisqu'il ne risque plus d'être sanctionné. Ce faisant, il améliore l'information de la hiérarchie, ce qui favorise les performances économiques de l'entreprise (15).
Le risque d'un licenciement en cas de désaccord prolongé limite cependant cette prise de parole. Le salarié peut dire son désaccord, mais s'il ne convainc pas sa hiérarchie, il doit s'incliner. Ce qui crée une situation très particulière. Critiquer une décision, c'est signaler son opposition, c'est attirer l'attention et susciter une certaine méfiance. S'il veut éviter une mise à l'écart ou un contrôle renforcé, le salarié qui a affiché son opposition doit "surjouer" son accord et prouver, par ses actes, qu'il partage les objectifs de sa direction. Les meilleurs avocats d'une cause sont souvent ceux qui l'ont, à l'origine, le plus critiquée. On retrouve là un mécanisme que les psychologues de la soumission ont souvent décrit : la liberté laissée aux salariés de donner leur opinion les amène en pratique à s'engager plus vivement dans des actions qu'ils n'approuvaient pas au début (16).
Là où le licenciement est en pratique impossible, comme dans le secteur public, le salarié peut persévérer dans son opposition, il peut même se chercher des alliés pour le soutenir. C'est ainsi que l'on voit apparaître des clans qui s'opposent durement. Les directions qui n'ont pas de moyen de faire céder les récalcitrants puisqu'elles ne peuvent s'en séparer, ont le choix entre deux solutions également coûteuses :
Deux situations que l'on a souvent observées dans les entreprises japonaises qui garantissaient à leurs salariés l'emploi à vie.
Salaires et contrats de travail
Nous n'avons jusqu'à présent traité qu'incidemment de la question salariale. Mais on peut également se demander si les rémunérations sont, elles aussi, sensibles aux variations du contrat de travail, si les entreprises qui garantissent à leurs salariés une certaine sécurité de l'emploi les rémunèrent autrement que celles qui acceptent un turn-over élevé.
Répondre à ces questions n'est pas facile. Les rémunérations sont très complexes, elles varient beaucoup d'une entreprise à l'autre et sont, de ce fait, peu étudiées (17). Les projets de changement qui éclaireraient les pratiques sont rares. Dans beaucoup d'entreprises le réglementaire de paie est un véritable conservatoire des métiers et pratiques de l'entreprise. Il n'est pas rare de trouver des primes qui n'ont plus de sens depuis longtemps mais que l'on conserve parce que tout changement est difficile : les salariés craignent en effet que la modification du modes de calcul ne cache une tentative de réduire leur rémunération.
Salaires et emploi à vie
La liaison salaire/contrat de travail paraît cependant bien établie comme le suggère l'argument souvent utilisé pour justifier les rémunérations plus faibles des fonctionnaires. Le raisonnement est connu : la garantie d'emploi a un prix que les fonctionnaires seraient disposés à payer : ils accepteraient de faire une remise sur leur salaire en échange de la sécurité de l'emploi. Il est souvent utilisé, il n'en est pas moins triplement contestable.
Il est historiquement faux. L'emploi à vie des fonctionnaires obéissait, au moins à l'origine, à d'autres logiques : il s'agissait de les mettre à l'abri des pressions des politiques, comme le montre bien l'étude de Fayol sur les PTT. Il est économiquement inexact : c'est le poids des salaires des fonctionnaires dans le budget de l'Etat, beaucoup plus qu'un quelconque contrat, qui freine les augmentations salariales (pour ne donner qu'un chiffre, l'augmentation de 1% du point d'indice représente 7 milliards de francs, soit le prix de 140 collèges) (18). Et il est, enfin, psychologiquement contestable : un salarié qui accepterait une remise sur son salaire en échange de la garantie de l'emploi, n'aurait de cesse d'exploiter son avantage (on ne peut ni le licencier ni contrôler son effort) pour récupérer sa mise.
La garantie de l'emploi n'a, du point de vue de l'employeur, de sens qu'associée à un mécanisme qui incite les salariés à faire des efforts. C'est bien ainsi, d'ailleurs, qu'il fonctionne dans les entreprises commerciales qui l'ont mise en uvre.
Les entreprises japonaises, que l'on donnait tant en modèle il y a quelques années, l'associait à un calcul de la rémunération sur la vie, avec des salaires faibles en début de carrière pour financer la formation des salariés et des salaires plus élevés en fin de parcours pour récompenser la fidélité et l'expérience accumulée au fil des ans (système nenko). Le décalage entre les uns et les autres introduisant une marge d'incertitude qui incite les salariés à faire des efforts : leur emploi est garanti mais leur revenu futur dépend de ses efforts présents puisque leurs promotions dépendent de la hiérarchie.
Les entreprises coréennes avaient, elles, choisi de lier garantie de l'emploi et prospérité de l'entreprise : le sort des salariés et celui de l'entreprise étant intimement lié, une partie importante des salaires étaient indexés aux résultats financiers de l'entreprise et versés sous forme de bonus. Ce dispositif très incitatif a résisté jusqu'à ce que la crise et l'intervention du FMI ne le fassent voler en éclats.
Dans ces exemples, la politique salariale est largement déconnectée des prix du travail sur le marché. Dans les entreprises qui protègent moins bien leurs collaborateurs, c'est l'inverse.
La différence est d'importance puisque salariés comme employeurs ne jugent jamais d'une rémunération dans l'absolu. Quel salaire donner à un collaborateur? Ai-je un bon ou un mauvais salaire? On ne répond à ces questions que par comparaison avec d'autres salaires. Et les décisions que l'on prend, les jugements que l'on porte dépendent des références utilisées :
Le choix de l'un ou l'autre de ces référents a un effet sur les politiques salariales et les comportements des agents, des salariés et des managers.
Référents et inégalités salariales
Le choix du référent a un effet direct sur la distribution des salaires. C'est dans les entreprises qui prennent pour référence les salaires qu'elles versent déjà que les inégalités salariales sont le plus faibles. La méthode de fixation des salaires s'y appuient en effet sur la méthode des moyennes. Prenons le recrutement d'un spécialiste d'une nouvelle technologie. Ses compétences sont rares, il vaut donc très cher. Plutôt que de payer ce prix, l'entreprise qui prend comme référent les salaires qu'elle verse déjà, lui propose une rémunération comparable à celle de ses collaborateurs qui exercent des responsabilités comparables. D'où un manque à gagner pour le candidat que le recruteur compense en mettant en avant garanties d'emploi et opportunités de carrière En un mot, on demande aux candidats d'arbitrer entre revenus immédiats et revenus futurs.
Ces entreprises suivent donc des politiques plus égalitaires que celles qui s'en remettent au marché. Ce qui ne veut pas dire qu'elles échappent aux critiques. Bien au contraire. La sensibilité aux inégalités est plus vive là où l'on se compare d'abord avec des collègues. D'où ce paradoxe : c'est dans les entreprises qui offrent les rémunérations les plus équitables que l'on proteste le plus contre les différences de traitement.
Et s'il est vrai, comme l'a montré S.Adams, que les salariés limitent leurs efforts lorsqu'ils se jugent victimes d'un traitement inéquitable, c'est dans ces entreprises que le sentiment d'injustice menace le plus directement la productivité (19).
Nous n'avons, jusqu'à présent, envisagé que les inégalités salariales entre égaux, ce qui est légitime : ce sont celles qui suscitent le plus de protestations, mais lorsque l'on parle d'inégalités on pense surtout à la différence entre petites et gros salaires.
Là encore, on rencontre la pérennité du contrat de travail. La flexibilité accompagne, en effet, le creusement des inégalités :
Anticipations, salaires et compétences : le point de vue du salarié
Nous avons jusqu'à présent envisagé les choses sous l'angle du management et de ses méthodes de travail. Mais les obstacles au licenciement réduisent l'incertitude des salariés quant à leur avenir, ils modifient leurs anticipations et donc leurs stratégies professionnelles.
Et on peut explorer ces anticipations sous deux angles : celui des rémunérations et celui des compétences.
Anticipations et salaires
Lorsque l'on analyse les évolutions des salaires, on privilégie les confrontations, individuelles ou collectives, entre les salariés et les directions : négociations, protestations individuelles, conflits collectifs. C'est effectivement là que se décident pour l'essentiel les augmentations de salaires, mais ce faisant, on n'épuise pas le sujet. Les salariés peuvent agir sur leurs revenus de plusieurs manières.
Certains modes de rémunération leur donnent la possibilité de manipuler leurs recettes. Ainsi, le commercial dont le bonus est calculé sur un chiffre d'affaires annuel peut le faire varier en plus ou en moins : il lui suffit de demander à ses clients d'avancer ou de retarder de quelques jours ou semaines en fin d'année le paiement d'une facture pour faire varier dans un sens ou dans l'autre son bonus. Ses choix dépendent de la manière dont il envisage son futur.
S'il sait son emploi menacé, il a tout intérêt à anticiper ces paiements puisqu'un bon résultat le protège dans l'immédiat du licenciement. S'il envisage de quitter son entreprise, il a également intérêt à gonfler son bonus puisque cela augmente sa valeur sur le marché du travail.
S'il est, à l'inverse, assuré de conserver son emploi, il peut repousser ces paiements à l'année suivante pour lisser ses revenus, réduire ses impôts et diminuer la pression de la hiérarchie qui calcule les objectifs futurs d'après les résultats passés (20).
Les contrats flexibles tendent donc à gonfler les résultats immédiats. C'est ce que souhaitent les dirigeants qui doivent satisfaire des actionnaires exigeants et éviter la sanction du marché. Mais ces manipulations déforment les données économiques, réduisent la qualité de l'information sur les résultats réels et exposent à des déconvenues. Les projets, budgets et anticipations étant basés sur les résultats passés, si ceux-ci sont artificiellement gonflés, les entreprises se donnent des projets trop ambitieux qu'elles ne peuvent pas tenir alors que les marchés financiers sanctionnent toujours très vivement celles qui n'atteignent pas leurs objectifs. Le turnover extrêmement élevé des entreprises de la nouvelle économie a probablement participé au retournement de tendance de ces derniers mois : des salariés que la fragilité de leur contrat de travail incitait à anticiper les résultats, ont favorisé la tendance à l'optimisme des entrepreneurs. D'où des projections de ventes trop ambitieuses qu'il était impossible de réaliser. Ce mécanisme est particulièrement pernicieux dans les activités en forte croissance : bien loin d'être pondérés par l'expérience, comme ce peut être le cas dans les industries plus mûres, les progrès enregistrés sont exclusivement attribués à la progression naturelle du marché.
Les stratégies de compétences
Si les agents peuvent agir sur leurs salaires, ils peuvent également contrôler leurs compétences. Et ils n'hésitent pas à le faire. On peut parler, à ce propos, de comportement stratégique.
Le salarié que rien ne protège contre le licenciement doit se mettre en situation de retrouver rapidement un emploi dans l'hypothèse où il perdrait le sien. Il est de son intérêt bien compris de prendre en compte sa valeur future sur le marché dans ses décisions quotidiennes. Faut-il accepter une mutation ? une transformation de son poste de travail ? une formation ? quelle technologie nouvelle retenir? les occasions de se poser la question sont multiples.
Chaque fois qu'il se pose la question, le salarié peut être amené :
Lorsque, à l'inverse, son contrat de travail le protège contre les risques de licenciement, le salarié peut accepter plus facilement des modifications de ses compétences, il abandonne plus facilement certains de ses savoir-faire, modifie le périmètre de ceux quil possède, en acquiert de nouveaux. La garantie de l'emploi apporte donc aux entreprises une flexibilité interne qui donne à la hiérarchie la possibilité :
Les entreprises qui offrent les meilleures garanties demploi à leurs collaborateurs sont souvent aussi celles qui utilisent des compétences sans valeur sur le marché du travail. Un conducteur de TGV est certainement très qualifié mais ses connaissances professionnelles et son savoir-faire sont inutiles en dehors de la SNCF. On comprend dans ces conditions que celle-ci nait dautre choix que de former elle-même ses conducteurs et de leur proposer des contrats à très longue durée. La garantie de lemploi joue alors un double rôle : elle incite les travailleurs à investir dans une formation sans valeur marchande et garantit à lentreprise quelle récupérera ses investissements dans la formation de ses collaborateurs.
Lorsque l'entreprise ne peut pas offrir cette garantie à des salariés qui doivent apprendre des métiers spécifiques, elle se heurte rapidement à des problèmes de compétences et, donc, de qualité. Les difficultés répétées des services publics britanniques depuis leur privatisation viennent de là : les contrats de courte durée que les entreprises privatisées ont passé avec les pouvoirs publics leur interdisent d'offrir une garantie d'emploi à leurs salariés. Elles ne peuvent attendre d'eux qu'ils investissent dans des formations qui ne leur serviront à rien lorsqu'ils se retrouveront sur le marché du travail. D'où la multiplication des incidents liés au "facteur humain".
Les limites de la spécificité
Si la spécificité des compétences présente des avantages, elle a aussi des inconvénients. On en citera ici trois :
La spécificité a donc un impact sur la conflictualité, sur les politiques de formation, sur le processus de division du travail et de spécialisation. Elle se développe là où le contrat de travail garantit expressément l'emploi à vie, mais également là où l'étroitesse du marché du travail le rend implicite. Lorsque le bassin d'emploi est trop étroit les entreprises n'ont pas le choix : elles ne peuvent se séparer de collaborateurs qu'elles auraient les plus grandes difficultés à remplacer.
Flexibilité interne vs. flexibilité par le marché
On oppose en général la flexibilité aux rigidités. On voit au terme de ces analyses, qu'il n'y a pas une mais plusieurs manières de créer de la flexibilité dans les organisations. On peut l'obtenir par des aller-retour sur le marché du travail, comme on fait là où il y a peu d'obstacles au licenciement, ou par une certaine souplesse du contrat de travail, comme là où la loi protège mieux les salariés.
Cette seconde flexibilité, que l'on pourrait appeler interne, n'a que peu à voir avec les contrats flexibles puisqu'elle repose sur la garantie de l'emploi. Elle présente de vrais avantages. Elle donne au management des marges de manuvre tant pour optimiser loutil industriel que pour adapter le portefeuille de compétences de ses collaborateurs aux besoins changeants de lentreprise. Elle permet :
Cette flexibilité interne explique que soient restées compétitives des entreprises que les rigidités du marché du travail auraient du condamner. On remarquera, à ce propos, que les économistes si prompts à dénoncer les effets des rigidités sur l'emploi se gardent bien de critiquer leur impact sur les performances des entreprises.
Mais cela ne veut pas dire que ces flexibilités sont substituables. En témoignent, d'ailleurs, les innovations en matière de management. Bien des concepts nouveaux qui viennent aujourd'hui des Etats-Unis ne sont que la redécouverte de pratiques banales dans des économies qui pratiquent la flexibilité interne. Pour ne prendre que cet exemple, "l'empowerment" aujourd'hui très à la mode, n'est que l'autonomie que pratiquent depuis longtemps les entreprises qui vivent dans des environnements où l'on protège l'emploi.
Il est probable que selon qu'elle est interne ou externe, la flexibilité amortit plus ou moins bien certains chocs. La flexibilité interne semble avoir bien amorti celui des taux d'intérêt sur les entreprises françaises très endettées au début des années 80 : il fallait pouvoir très rapidement modifier les postes de travail et les méthodes pour réduire les encours. La flexibilité externe a sans doute accéléré dans les années 90 une modernisation de l'industrie américaine qui a été beaucoup plus lente dans les économies qui privilégient la flexibilité interne.
Conclusion
Au tout début des années 70, l'Etat a, d'un même geste, renforcé la protection de l'emploi des salariés bénéficiant d'un CDI en créant des obstacles au licenciement et favoriser le développement de nouvelles formes de contrat de travail plus flexibles, comme l'intérim. Les entreprises ont donc pu organiser la flexibilité de deux manières différentes : en faisant appel aux contrats atypiques et en créant une flexibilité interne. C'est cette deuxième piste qu'a exploré cet article.
Il est apparu, au fil de ses analyses que bien loin de rester inerte, le management a fait de grands efforts pour adapter méthodes et organisations aux comportements nouveaux que suscitait une meilleure protection de l'emploi. Bien loin d'être de surface, ces aménagements ont souvent touché profond, ils ont affecté le dessin des postes de travail, la nature des relations hiérarchiques, les pratiques du recrutement, voire les préférences des solutions informatiques
Sans doute le management fait-il bien ce travail d'adaptation puisque l'on ne voit pas que les mesures prises pour protéger l'emploi aient systématiquement dégradé les performances des entreprises françaises. Ce qui ne veut pas dire que les réglementations soient neutres et sans effet. On a vu que si les freins au licenciement avaient plutôt tendance à favoriser la productivité, l'impossibilité de licencier la détériore presque toujours de manière significative.
Au regard de ces analyses, l'opposition frontale entre les rigidités que la réglementation du marché du travail imposerait et la flexibilité que le marché autoriserait se trouve singulièrement nuancée. L'absence de règlements n'a pas moins de conséquence sur les comportements des agents économiques que leur existence.
On retiendra, en conclusion, de ces analyses les trois points suivants :
Encadré 1 : Les relations sociales à la lumière des obstacles au licenciement
Les obstacles au licenciement ont un impact sur les relations sociales et la conflictualité?
La liberté de licencier devrait réduire la conflictualité, les salariés mécontents n'ayant le choix qu'entre la révolte silencieuse et le départ volontaire. Rien ne les protégeant, les directions d'entreprise peuvent être tentées de résoudre les conflits en se séparant des salariés les plus engagés dans la contestation. C'est bien ce qui se passe. La conflictualité est, en général, plus faible dans les pays qui ne protègent pas les travailleurs. Mais elle n'est pas inexistante et peut prendre des formes beaucoup plus radicales. Il n'est pas rare de voir des salariés se lancer aux Etats-Unis dans des grèves qui menacent jusqu'à l'existence de leur entreprise, ce qui ne se produit jamais en Europe. On évoque parfois, pour expliquer ces comportements, des phénomènes culturels. Ce n'est pas nécessaire. La seule analyse de leur intérêt bien compris pourrait suffire à expliquer ces différences de comportement. Les salariés européens restant beaucoup plus longtemps dans leur entreprise évitent ce qui peut raccourcir leur carrière, à commencer par la destruction de leur outil de travail ou la fermeture de leur entreprise pour cause de faillite. Les quelques cas de grèves violentes de 2000 ont, a contrario, montré que les Européens n'hésitaient pas à détruire leur outil de travail, ou à le prendre en otage lorsqu'il ne leur offrait plus aucune perspective.
On peut compléter ces analyses en insistant sur le rôle des obstacles au licenciement dans l'apprentissage du compromis. On a vu que leur présence incitait le management à engager le dialogue avec les collaborateurs. A force de gérer des conflits individuels, les acteurs apprennent à dialoguer et à rechercher des compromis, ce que ne font pas ceux qui peuvent régler toutes leurs difficultés par le licenciement. Le manque de savoir-faire dans la négociation, la volonté de ne rien céder jusqu'au dernier moment pourraient ainsi favoriser des comportements radicaux dont se méfie qui a une plus grande habitude du dialogue social.
Ces explications sont séduisantes. Les chiffres dont on dispose sur les durées moyennes des contrats de travail invitent cependant à la prudence. S'il est vrai que les salariés conservent plus longtemps leur emploi dans les pays qui ont réglementé les licenciements, les durées observées dans les pays qui n'en ont rien fait devraient également inciter les salariés "à la raison". Quant au manque d'expérience du compromis, on peut le traiter en confiant à des spécialistes le soin d'organiser les négociations, comme l'ont fait les Québécois en créant les médiateurs, ces spécialistes financés par l'Etat qui interviennent lorsque le conflit paraît insoluble.
Les obstacles au licenciement ne suffisent donc pas à expliquer les différences dans les relations sociales. Ils peuvent cependant renforcer des mécanismes liés à l'organisation des relations sociales :
(1) La formule provocante est de Gilles Saint-Paul, un économiste du travail réputé, dans un article publié en mai 2000 dans les Echos.
(2) J.Atkinson, Flexibility, Uncertainty and Manpower Management. Sussex: Institute of Manpower Studies, 1985. Piore& Sabel, The Second Industrial Divide. Possibilities of Prosperity.NewYork, 1984
(3) Voir sur ce thème Oliver Williamson, Why Law, Economics, and Organization?Working paper, décembre 2000,
http://papers.ssrn.com/paper.taf?abstract_id=255624. Dans ce texte, Oliver Williamson écrit notamment : "the orthodox theory of the firm was never designed with reference to and is often poorly suited to interpret the puzzles of firm and market organization.".(4) Sur l'écriture des règles par les premiers entrepreneurs lors de la révolution industrielle, voir Bernard Girard, Les théories du management, 1800-1918,
http://www.bernardgirard.com(5) En fait, la position des économiste a varié comme le montre Mark Granovetter dans Le marché autrement, chap. 4, Paris, 2000
(6) Voir, par exemple, E.Malinvaud, Les causes de la montée du chômage en France, Revue française déconomie, Paris, 1986. Dans la littérature récente, on trouve une critique approfondie de la thèse dominante dans le rapport au CAE de J.P.Fitoussi et O.Passet : Réduction du chômage, les réussites en Europe, Paris, 2000 ainsi que dans des travaux récents de Richard Freeman, un des spécialistes américains de léconomie du travail les plus en vue (Single peaked versus Dicersified capitalism, NBER working papers, 2000), et de James Galbraith (Inequality and Unemployment in Europe: The American Cure, UTIP working papers, mai 1999)
(7) Jean-François Paulin, La protection de l'emploi du salarié dans l'entreprise, thèse soutenue à Lyon le 17/12:98. On peut consulter cette thèse sur le site des thèses de l'Université Louis Lumière.
(8) Bien loin d'être contradictoires, l'ambition de représenter tous les travailleurs et des effectifs réduits peuvent aller de pair là où les négociations sont centralisées : dans ce contexte, les organisations syndicales fonctionnent, en effet, plutôt comme des organisations politiques. La faiblesse des effectifs est beaucoup plus inquiétante là où la négociation est au niveau local : le chef d'entreprise peut, en effet, à tout moment contester la représentativité d'un syndicat aux effectifs trop faibles.
(9) Voir sur ce thème, Bernard Girard, Au delà du salariat, une gestion des hommes par les contrats, Annales des Mines, série Gérer et Comprendre, septembre 1995
(10) En 40 ans de vie active, les travailleurs américains connaissent en moyenne10 entreprises différentes alors que 44% des hommes réalisent, en France, lensemble de leur carrière dans une ou, au plus, deux entreprises.
(11) C'est, dans un registre tout différent, le même phénomène que l'on a souvent observé au Parti communiste : les changements d'orientation stratégiques étaient d'autant plus facilement acceptés des militants que ceux-ci se renouvelaient constamment.
(12) Tous les managers ont eu l'expérience de salariés surpris qu'on les sanctionne : ils n'avaient pas compris ce que l'on attendait d'eux.
(12) Signe de cette tolérance outre-Atlantique, le palmarès des patrons les plus brutaux que publie régulièrement le magazine Fortune. Le fait de se comporter de manière agressive avec ses collaborateurs n'est pas considéré comme un défaut, mais comme un mode de management qui a ses mérites.
(14) On peut cependant envisager des solutions pour réduire ce taux d'encadrement : l'enregistrement systématique et affiché des conversations des téléopérateurs est une manière de leur rappeler qu'ils sont en permanence "sur écoute". Que quelqu'un écoute ou non leurs conversations n'a en fait aucune importance : il suffit de la menace pour les inciter à respecter les consignes.
(15) C''est le même argument qui a servi à Freeman et Medoff pour justifier de l'utilité économique du syndicalisme (What do unions do? New-York, 1981)
(16) Cette soumission volontaire a été longuement analysée par Jean-Léon Beauvois dans son Traité de la servitude libérale, Paris, 1994
(17) On peut citer en France les travaux de Bénédicte Reynaud (notamment, Les règles salariales au concret, Paris 192) et de José Allouche
(18)Ajoutons que les salaires des fonctionnaires ne sont pas forcément beaucoup plus faibles que ceux des salariés du privé. Un fonctionnaire gagnait en moyenne en 1998 12 343F contre 10 899F pour un salarié du secteur privé. Il est vrai que les fonctionnaires sont en moyenne plus qualifiés.
(19) J.Stacy Adams, Inequity in social exchange, in Vroom & Leci, Management and Motivation, Londres, 1970
(20) Cette analyse s'inspire très librement de Fudenberg, K. and J. Tirole. 1995. A theory of income and dividend smoothing based on incumbency rents. Journal of Political Economy
(21) Noël Whiteside de l'université de Bristol développe une thèse voisine dans sa comparaison des systèmes sociaux français et britanniques : From Full Employment to Flexibility: Britain and France, 1960-1990, Working Paper Series in European Studies, Université de Madison
(22) C'est ce que fait le BIT dans son rapport sur les relations professionnelles dans le monde (Le travail dans le monde, Genève 1997)