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sommaire
Introduction
On ne naît pas Français, on le devient
Etrangers, mais déjà si proches
9
L'identité nationale victime de la xenophobie 11
Etre français 15
Le retour de la question nationale 18
Intégrations
"Ils ne s'intègrent pas" 23
Tous des délinquants? 29
Et l'Islam? 32
Le goût du travail
Les voleurs de travail 38
Des immigrés contre la culture ouvrière
42
L'immigration clandestine, mal absolu? 46
le clandestin, la loi et la ruse de la raison 51
A droite, toute!
La pensée lepenique, pensée du vide 55
Lextrême droite, ses scouts et ses gourdins 58
Au seuil de l'intolérance
62
Mildiou sur lEtat-Providence
Plus libéral que moi, tu meurs, mais, surtout
ne me parle pas des immigrés! 66
Le fantasme du parasite 71
Une chance, limmigration
Le goût de la liberté 77
Réconcilier les Français avec limmigration 82
Limmigration est notre chance 85
7 propositions pour en finir avec la question de l'immigration 87
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Bernard Girard
Si les Français aimaient la France
plaidoyer pour l'immigration
Si les Français aimaient la France,
ils aimeraient ceux qui l'ont choisie
De charters en invasion, l'immigration est devenue un de ces thèmes autour duquel tous les hommes politiques sont sommés de se définir. Comme souvent en politique, tous prennent bien soin de se différencier : on n'en trouvera pas deux qui disent exactement la même chose. Mais comme souvent aussi en politique, il n'est pas besoin de beaucoup creuser, pour trouver sous ces pavés rhétoriques, la même plage. Qu'ils soient de gauche ou de droite, tous tiennent à peu de choses près le même langage sur le fond : il y a trop d'immigrés en France.
On nous l'a si souvent répété qu'il faut faire un effort pour penser autrement et dire : non, il n'y a pas trop d'immigrés ; non, les immigrés ne sont pas à l'origine de tous nos problèmes ; non, Le Pen ne pose pas les bonnes questions ; non, les charters ne sont pas de bonnes réponses ; non, il ne faut pas arrêter l'immigration et fermer les frontières.
Mais cet effort est payant : une fois fait, les choses s'éclaircissent et il apparait nettement que vouloir arrêter l'immigration est absurde, néfaste et dangereux.
Absurde, ce l'est tout bonnement parce qu'on ne peut espérer arrêter un mouvement qui est dans le droit fil de tous les développements de notre environnement économique. La plupart des produits industriels que nous consommons sont "cosmopolites" et l'on voudrait interdire la libre circulation des individus? la plupart des entreprises qui nous emploient sont multinationales et l'on voudrait empêcher un ouvrier algérien de venir travailler en France? Nous passons nos vacances à l'étranger, les britanniques, les allemands, les suisses "envahissent" l'été nos plages et nos campagnes, et l'on voudrait rester entre bons français l'hiver? Nous vivons dans un monde ouvert au grand vent du large. Lutter contre l'immigration, fermer les frontières, renvoyer chez eux les immigrés, c'est tourner le dos au bon sens!
Néfaste, ce l'est parce que ces immigrés que l'on veut renvoyer de toutes forces chez eux créent chez nous des richesses, les emplois qu'ils occupent créent d'autres emplois qu'occupent des français. Nous en séparer, ce serait nous appauvrir
Dangereux, ce l'est, enfin, parce qu'à concentrer le tir sur les immigrés, on finit par toucher au coeur de ce qui fait l'unité de la France : la capacité à vivre ensemble autour d'une langue et de valeurs universelles.
Nous avons fait, à au moins deux reprises dans notre histoire, l'expérience des politiques qu'on nous propose aujourd'hui : lors de la révocation de l'Edit de Nantes, et pendant la dernière guerre mondiale. On ne peut pas dire que nous ayons à nous féliciter des résultats obtenus. La France n'a rien à gagner, mais tout à perdre, à suivre ceux qui lui conseillent de fermer ses frontières et de s'enfermer dans ses pavillons de banlieue! Son génie est ailleurs.
Ce livre, volontairement court, ne prétend pas être complet. Il ne comporte volontairement peu de chiffres1 et n'a qu'une seule ambition : montrer que le bon sens n'est pas du coté de tous ceux, et ils sont trop nombreux, qui veulent réduire le nombre d'immigrés. Il faut le dire et le répéter : l'immigration est pour la France une chance et non une menace, il n'y a pas aujourd'hui trop d'immigrés dans notre pays. Il n'y en a jamais trop eu. Et, si nous voulons conserver notre âme, il faut nous battre contre tous ceux qui, de l'extrême droite à l'extrême gauche, ont fait le choix de la démagogie et de la paresse intellectuelle.
Tous les discours sur limmigration parlent dun personnage mythique, limmigré, véritable construction fantasmatique qui file entre les doigts de qui essaie de le définir.
On le reconnait, en général, à ses traits plutôt méditerranéens, mais il peut être africain, kurde, moldave ou sri-lankais.
Veut-on aller au plus simple et s'en tenir à la seule nationalité que l'on butte sur les règlements communautaires qui font des espagnols, des portugais ou des italiens (immigrés aussi mal considérés hier que les algériens aujourd'hui) des citoyens de l'Europe avec des droits largement étendus.
Préfère-t-on parler d'origine familiale? de sang, comme Valéry Giscard d'Estaing dans un article du Figaro Magazine qui donne raison à tous ceux qui jugent sévèrement les hommes politiques? On se voit aussitôt obligé d'exclure de la population française tous ceux qui ont du sang étranger. Et nous serions dans ce cas là près dun sur quatre (Rassurons ceux que les propositions de l'ancien Président ont consterné. Il y a pire, il y a le Parlement letton qui examine une loi qui propose l'exclusion de 50% de la population actuelle de Lettonie).
Cherche-t-on à séparer selon la culture ou la race? Que faire alors des français des DOM-TOM? de tous ceux que l'histoire a fait français sans leur demander leur avis?
Veut-on définir en s'appuyant sur le statut administratif? Il y en a plusieurs : réfugiés politiques, travailleurs saisonniers, étudiants, titulaires dune autorisation provisoire de travail
Essaie-t-on de faire scientifique? de parler dethnies? On rencontre une mosaïque aux fragments toujours plus petits. Il faut distinguer le kabyle de lAlgérien, celui-ci du marocain et du tunisien, le togolais du beninois
Il faut toujours aller plus loin, préciser toujours plus les analyses. Thomas Sowell qui sest essayé à cet exercice pour les immigrations successives aux Etats-Unis a dû remonter aux origines sociales des immigrants, distinguer le paysan de louvrier, le catholique du protestant et du juif.
La religion, la culture, la langue même
aucun critère n'est vraiment sans défaut. On ne peut pas définir l'immigré sans tomber dans l'une ou l'autre de ces absurdités qui font le bonheur des humoristes.
Décide-t-on, faute de mieux, de s'en remettre au "bon sens populaire"? On risque de ranger dans la catégorie des immigrés beaucoup de français (harkis, antillais
) et d'en exclure bien des étrangers (qui irait qualifier de travailleur immigré le directeur général américain ou japonais d'une multinationale?).
Les immigrés n'existent pas ailleurs que dans notre regard. C'est nous qui les fabriquons, qui les faisons étrangers avec nos fantasmes, nos humeurs. Nous ne voyons plus l'immigré chez le collègue de travail né en Algérie ou le ministre d'origine togolaise que l'on trouve sympathique. Mais on le retrouve chez le voisin, martiniquais, dont la famille est française depuis plus longtemps que la notre. On le dénonce chez le jeune harki dont les parents ont plus donné à la France, ces cinquante dernières années, que la plupart des familles bretonnes, beauceronnes ou picardes et on ne le voit pas chez la jeune fille au pair qui garde nos enfants
L'immigré théorique, celui des discours politiques, des bons sentiments et des vilaines phrases n'existe pas. Il n'y a que des cas particuliers, que des individus que l'histoire trimballe avec plus ou moins de tendresse d'un bout à l'autre de notre territoire national. C'est de ces individus réels, de leurs vies, qu'il faut s'occuper, plutôt que des mythes que véhiculent conversations de bistrot, hommes politiques sans envergure (ce qui n'interdit pas de devenir Premier ministre, à droite comme à gauche) et journalistes sans scrupules.
Cest à cette condition, et à celle-là seulement, que lon pourra trouver des solutions aux problèmes que pose larrivée détrangers dans notre pays. Problèmes, dont, par une de ces ruses de la raison dont lhistoire est friande, nous ne mesurons pas encore toute lampleur.
La fin du communisme a annoncé le retour des grandes migrations. Les guerres et la pauvreté chassent les peuples. 13 000 yougoslaves ont, en un seul mois, en novembre 1991, demandé lasile politique en Allemagne. Peut-on refuser de tendre une main à des gens que les canons menacent? Aujourdhui, ce sont les yougoslaves, demain ce seront les moldaves, les ukrainiens ou les arméniens.
Le sud vit à lheure de Paris, Berlin ou New-York. Les algériens qui votent pour le FIS recoivent Canal Plus, connaissent toutes nos vedettes de la chanson et du football. La télévision a ouvert le monde, rendu dérisoires les censures locales, inutiles les propagandes. Tout comme nous vivons dans lombre de Dallas et de Mike Hammer, tunisiens, marocains et algériens vivent dans celle du commissaire Navarro, de la roue de la fortune et du télé-achat. On peut fermer les frontières, remplir la Méditerranée de barbelés, on nempêchera pas les plus ambitieux, les plus avides de liberté de prendre leur baluchon?
LEurope, enfin, sest ouverte. Combien de hollandais, dallemands ou de britanniques propriétaires de résidences secondaires dans le Lubéron, le Perigord ou le Limousin? Ces étrangers ne sont pas des immigrés au sens traditionnel. Et cependant
Ils paient des impôts chez nous, y vivent une partie de lannée, envisagent, même, pour certains, de venir finir leur jour chez nous. Que sont-ils? Des étrangers? des français? Le sens de mots comme citoyen ou nation doit être revisité.
Lenjeu va bien au delà de ce que lon dit en général. Il est à la mesure de celui qua rencontré la Troisième République. Il sagissait alors de construire une nation, de faire la France que nous connaissons. Cette république si négligée, si décriée la si bien traité que nous avons perdu jusquau souvenir de ce quelle était à la fin du XIXème siècle. Il revint à un historien américain, Eugen Weber, de nous le rappeler : ce pays nétait quun patchwork de terroirs fermés sur eux-mêmes, où seules les villes parlaient français, où lon craignait les campagnes, plus quaujourdhui les banlieues, où lon parlait des paysans en des termes que lon a peine à imaginer. Le paysan, écrivait un prêtre que cite Eugen Weber, cest bien le péché, le péché originel, encore persistant et visible dans toute sa naïveté brute.2 Un pays où les enfants des zones rurales arrivaient à maturité un an plus tard que ceux des villes
La Troisième République a su créer une nation, nous devons inventer une société qui tolère la double appartenance, accepte la différence et laisse librement circuler et sinstaller les individus. Pour cela, il faut nous défaire des idées toutes faites. Il faut regarder les immigrés tels quils sont et non tels que les imaginent quelques idéologues intéressés. Ensuite, seulement, on pourra concevoir des politiques.
On ne naît pas Français, on le devient
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Etrangers, mais déjà si proches
On insiste toujours sur ce qui distingue les immigrés des français de souche. La langue, la religion, les habitudes alimentaires ou vestimentaires, les moeurs matrimoniales, la couleur de la peau
toutes ces différences existent. On peut même dire qu'elles sont constitutives de l'immigré. Un immigré est celui que l'on voit. Dès qu'on ne le voit plus, dés qu'il se fond dans l'environnement, qu'il s'intègre dans la grisaille où les différences s'estompent, il perd sa qualité d'immigré.
Que nous mettions en avant ces différences, que nous ne voyons qu'elles, est assez naturel. On juge les autres en fonction de ce que nous sommes ou de ce que nous pensons être. Cet accent sur les différences n'aurait aucune importance s'il ne masquait les ressemblances. Ces immigrés que nous voyons si étranges, sont en réalité très proches de nous. Ils sont, souvent, plus proches de nous que de leurs frères, cousins ou amis laissés au pays. Ils le découvrent lorsqu'ils rentrent au pays. Ce ne sont pas des étrangers mais on leur fait vite comprendre qu'ils ne sont plus tout à fait de "chez eux".
Avant d'arriver en Occident, ils ont dû, en effet, s'arracher à leur pays d'origine. Et cela ne se fait jamais sans une profonde remise en cause des valeurs, des comportements, de tout ce qui attache un individu à son milieu. Il suffit de voir combien nous éprouvons de difficultés à déménager, à nous installer dans une autre ville lorsque notre travail l'exige pour mesurer tout ce que la décision d'émigrer demande de remises en cause et de travail sur soi-même.
Il y a, d'abord, le rejet du milieu ambiant. Ce rejet peut aller jusqu'à la révolte, jusqu'au dégoût. Certains candidats à l'émigration ne peuvent plus supporter physiquement leur environnement, la saleté, la chaleur, la promiscuité, la langue même. Ils ne sont pas encore partis, ils se comportent déjà comme des émigrés, ce qui suscite moqueries et plaisanteries de leur entourage.
Il y a, simultanément, la création d'un modèle idéal, imaginaire, de la société désirée, du pays d'accueil. Ce modèle est complexe. Il n'est pas forcément complaisant. Tous les candidats à l'émigration n'ont pas la naïveté de croire que tout sera facile dans les banlieues de l'Ile de France. Mais ils savent qu'on peut y réussir, qu'ils y trouveront des opportunités inexistantes dans leur propre pays. Or, ce sont ces opportunités qu'ils cherchent.
On a pris l'habitude d'établir une sorte de hiérarchie entre les immigrés. Il y a, d'un coté, les aristocrates, les réfugiés politiques, de l'autre, les prolétaires, qu'on appelle parfois, pour les distinguer des premiers, les réfugiés économiques. On éprouve naturellement plus de sympathie pour les politiques, mieux éduqués, plus "intéressants" que leurs compatriotes condamnés à la fréquentation quotidienne des pelles et pioches. On a tort. Les plus prometteurs, tant pour notre avenir, que pour celui de leur pays d'origine, sont les soutiers qui viennent chez nous avec des billets de seconde classe, sans le sou. Ces prolétaires du Tiers-Monde, ces condamnés à la misère sans espoir sont devenus occidentaux au terme d'une réflexion individuelle dont on peut penser qu'elle fut souvent longue et douloureuse. Ils ont élaboré un projet personnel et se sont construits une personnalité où prédominent les valeurs fondatrices des sociétés occidentales modernes : l'individualisme, la recherche du bonheur, l'ambition de sortir du lot, la recherche de solutions individuelles à des problèmes qui sont souvent collectifs. Ils nous ressemblent plus qu'ils ne ressemblent à leurs compatriotes restés au pays. Ils sont nos frères en modernité. C'est pour cela qu'ils peuvent prétendre devenir français et
qu'ils le deviennent si vite lorsqu'on leur en donne la possibilité.
A nous de le vouloir!
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L'identité nationale victime de la xenophobie
Les déclarations de Valéry Giscard d'Estaing sur l'invasion et le droit du sang ont soulevé un véritable tollé dans la classe politique. Derrière beaucoup de déclarations, on pouvait entendre le cliquetis des stratégies, les mouvements de positionnement en vue des prochaines échéances électorales : alliances en vue des législatives pour l'un, présidentielles pour l'autre
C'est le quotidien de la vie politique et il n'y a pas de raison particulière de s'en offusquer. Ce qui, par contre, aurait dû faire monter le rouge aux joues de l'ancien Président de la République, ce sont les propos de Jean-Louis Bianco : "Jamais, dit en substance le ministre de la santé, je n'aurais été ministre si le droit du sang que prône M.Giscard d'Estaing avait été appliqué." Comme son nom ne l'indique pas, Jean-Louis Bianco est en effet le fils d'un militant communiste italien réfugié en France. Les jours suivants, plusieurs députés d'horizons politiques différents, de droite comme de gauche, se sont réunis pour dire la même chose : si le droit du sang avait était appliqué, nous ne serions pas élus de la Nation.
Sous couvert de la protéger, Valéry Giscard d'Estaing a porté un coup direct à ce qui fait l'identité nationale. Il a fait plus de tort à la France, en écrivant les quelques lignes publiées dans le Figaro Magazine, que bien des discours de Le Pen : il a introduit un coin dans l'unité nationale. Beaucoup de ceux qui l'ont critiqué l'ont senti : ce n'est pas une race, ce n'est pas un sang qui unit les français, c'est une histoire, une culture, des valeurs. On ne naît pas Français, on le devient en apprenant à parler français, en allant à l'école, en faisant son service militaire, en participant à la vie civile de tous les jours. C'est ce qui fait la grandeur de notre pays et nous permet d'accueillir des étrangers et de les intégrer aussi rapidement dans la communauté nationale. "En se déplaçant sur un vaste territoire comme la France, on trouvera pour un même milieu - le milieu rural en l'espèce - des différences suivant les régions qui sont dues un peu au climat, beaucoup au genre de vie et, plus encore peut-être, à la diversité des races ou, mieux, des proportions dans lesquelles elles se sont amalgamées" écrivait en 1941 le géographe Albert Dauzat dans un livre3 qui prônait pourtant le retour à la terre.
Nous ne sommes pas une race, nous n'entretenons pas non plus de relation émotionnelle forte avec le sol national. Pour que cette idée d'une liaison intime entre le sol natal et le caractère national ne sombre pas immédiatement dans le ridicule, il faut des situations exceptionnelles, comme celle du Japon. Dans ce pays, resté des siècles durant complètement isolé du reste du monde, l'idée d'un lien étroit entre la terre et les individus qui sont nés dessus est poussée fort loin. On reste un étranger plusieurs générations après s'être installé, comme le savent trop bien les Coréens. Cette idée d'une union intime entre le sol et l'âme est confortée par une religion, le shintoïsme, qui a fait du sol national son Dieu. Elle va si loin que les Japonais nés et élevés à l'étranger ne sont pas considérés par leurs compatriotes comme complètement Japonais. On se souvient de ce jeune étudiant japonais devenu cannibale il y a quelques années. On a pu dire qu'il n'avait eu l'envie de dévorer une hollandaise que parce qu'il était resté plusieurs mois sans manger de nourriture cultivée au Japon!
Nous ne sommes pas, non plus, une colonie de peuplement devenue pêle-mêle dethnies qui auraient, chacune, conservé quelques lambeaux de leurs traditions nationales. Les statisticiens et historiens américains continuent de penser en terme dorigine ethnique. Ils savent, par exemple, que 85% des électeurs italiens du Massachusetts se prononcèrent en 1960 pour Kennedy, que les italo-américains de plus de 35 ans avaient, en 1969, une scolarité de deux ans inférieure à celle des autres américains
4 Ces grille danalyse conduit tout droit aux politiques de quotas à lentrée à luniversité, dans ladministration
qui nous paraissent totalement absurdes : comment justifier aux yeux dun français, élevé dans le respect de légalité devant les épreuves scolaires, quun noir, un portoricain ou une femme, parce que membres de minorités défavorisées, puisse passer devant un blanc de sexe masculin qui obtient, à lexamen, de meilleures notes queux? Cest bien, pourtant, ce qui se produit tous les jours aux Etats-Unis sous couvert de lutte contre linégalité.
Tocqueville avait raison décrire : Les peuples se ressentent toujours de leur origine. Les circonstances qui ont accompagné leur naissance et servi à leur développement influent sur tout le reste de leur carrière. Nul nimaginerait affirmer, en France, que les niveaux de revenus, les activités professionnelles et lincidence du chômage présentent une grande disparité selon les groupes ethniques considérés et (qu)il en va de même du taux de la criminalité, de la fécondité et de laccession à la propriété de lentreprise.5 Notre culture, notre histoire sont différentes.
Le catholicisme, le cartésianisme, la démocratie, les droits de l'homme, les mathématiques, tout ce qui nous a nourri, tout ce qui a fait notre éducation intellectuelle prétend à l'universalité et se moque comme dune guigne de lorigine, de la race, de la religion ou du sexe. On ne naît pas Français, on le devient. Seule une illusion de perspective peut nous faire croire que les paysans auvergnats, les basques ou les Alsaciens du siècle dernier étaient plus français que les immigrés daujourdhui. La France, disait Alexandre Sanguinetti, est une contruction politique délibérée, cest la création dun pouvoir central. Bretons et Limousins, Corses et Lorrains sont devenus Français comme le deviennent aujourdhui Algériens et Polonais, Italiens et Portugais.
Pour qui douterait que l'école, l'éducation, la langue française, le travail suffisent à produire des Français, je voudrais raconter une scène vécue dans l'aéroport de Séoul. C'est un jeudi après-midi, à la fin de l'été. J'attends, comme d'autres, l'heure d'embarquer dans l'avion qui doit me ramener à Paris. La grande salle de l'aéroport est pleine de gens qui bougent et s'interpellent. Les Coréens sont d'un naturel exubérant : ils se bousculent, crient fort et n'ont pas cette timidité que l'on prête souvent aux asiatiques. A quelques dizaines de mètres de moi, s'agitent une trentaine de jeunes filles qu'accompagnent deux religieuses. Je suis trop loin pour le entendre parler, mais je n'hésite pas une seconde : ce sont des françaises. Je les reconnais à leurs toilettes, à leur manière de se tenir, de mettre les mains sur les hanches, à leurs gestes, au mouvement qu'elles font. L'Anglais, installé à coté de moi, rit : "vous avez, me dit-il, retrouvé des compatriotes."
Il avait raison, mon voisin anglais, c'étaient des compatriotes, mais ce que nous n'avions vu ni l'un ni l'autre, c'est que ces jeunes filles étaient nées en Corée de parents coréens. Orphelines, elles étaient venues en France très tôt, elles y avaient appris à parler, à se tenir, à penser, à se comporter en françaises et l'étaient devenues au même titre que n'importe quelle beauceronne, provençale ou bressane.
Le mécanisme de pensée qu'a introduit Giscard d'Estaing est pervers, dangereux. Hier, Jean-Louis Bianco, ministre de la République, et Albert Martin, épicier dans un village de Charente étaient deux français que rien ne séparait. Aujourd'hui, l'un est "fils d'immigré", l'autre "français pur souche". Si rien n'est fait pour interrompre cette machine infernale, on distinguera demain entre le catholique, le musulman et le juif, l'algérien et le sénégalais, l'italien et le breton, le portugais et le savoyard
La France se découvrira mosaïque de peuples, tissu de différences, d'oppositions, de conflits larvés que la moindre étincelle fera exploser. Lexemple américain montre combien cela peut-être dangereux dans un pays démocratique. Alors, que dire de ce que cela donnerait dans une société engluée dans les idées dextrême droite?
Par la faute d'un démagogue qui voulait obtenir quelques points dans un sondage, nous aurons perdu la paix civile. Hier, Le Pen demandait à un ancien ministre juif, Lionel Stoleru, s'il était bien français ; si rien n'est fait pour l'arrêter, il demandera, demain, que l'on retire leur nationalité aux juifs, aux arabes, aux arméniens, aux enfants d'italiens et de portugais
J'exagère? J'aimerais, mais comment le croire alors que j'ai encore en mémoire les propos d'un chauffeur de taxi qui trouvait que les habitants de Perpignan qui vont faire leurs courses à Barcelone et les alsaciens qui parlent allemand ne sont pas de "vrais" Français.
Il faut le dire et le redire : la première victime du délire anti-immigré est l'identité nationale! Le Pen, ses amis et ses épigones ne sont pas les derniers défenseurs d'une France menacée par l'invasion, mais ses premiers démolisseurs. On parlait autrefois de l'anti-France. Ses hérauts militent aujourd'hui au Front National et dans les partis qui veulent s'allier avec lui.
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Etre français
Le débat qui divise la France depuis une dizaine dannées sest, étrangement, figé sur laccès à la nationalité des jeunes gens issus de limmigration. Il faudrait, nous dit-on, leur demander de choisir, à 18 ans, de devenir français.
Ce projet a été proposé par des gens tout à fait honorables. Il parait inoffensif. Pourquoi, en effet, ne pas demander aux enfants d'immigrés d'affirmer leur appartenance à la communauté nationale. Mme Cresson est venue nous dire à la télévision que cette mesure ne la choquait pas. Elle a même suggéré quelle pouvait passer pour une disposition progressiste, de gauche. Les Français, quand on les interroge, y paraissent largement favorables. Beaucoup d'immigrés y verraient certainement un moindre mal.
Comme tous les consensus mous, celui-ci est suspect et lourd d'arrière pensées. Pour les uns, c'est une manière d'évacuer le problème. "Donnons leur ce qu'ils veulent, disent en substance les conseiller d'Edith Cresson, et qu'ils nous fichent la paix avec cette question." "C'est toujours ça de pris" répondent les amis de M.Le Pen qui n'ont pas tous oubliés que le régime de Vichy a retiré leur nationalité aux juifs. Un précédent qui autorise tous les espoirs. Les premiers se trompent, naturellement Il est difficile lorsque l'on s'engage dans une pente de ne pas glisser toujours plus bas. Les compromis avec ses valeurs que la droite parlementaire passe chaque jour un peu plus l'indiquent assez. Quant aux seconds, ils se font sans doute quelques illusions. Le monde a changé depuis que le maréchal Pétain couvrait de son autorité l'envoi d'enfants juifs dans les camps de la mort : nous vivons dans un monde ouvert, cosmopolite où les marges de liberté des dirigeants des démocraties sont singulièrement rétrécies.
Reste le fond. Faut-il demander aux enfants d'immigrés de choisir à 18 ans leur nationalité? Ma réponse est sans ambiguïté : non! Ce n'est pas que cette mesure soit particulièrement raciste ou xénophobe. D'autres pays, par ailleurs démocratiques, en appliquent de semblables. Mais, elle va contre l'intérêt bien compris de la France et des Français.
Donner à un jeune homme la possibilité de choisir, c'est le maintenir, jusqu'à l'age adulte dans l'hésitation sur son identité. Français? Pas Français? C'est lui donner l'occasion de s'en prendre aux autres, à la France et aux Français, chaque fois qu'il rencontre une difficulté. C'est aller contre l'objectif affiché de faciliter l'intégration. Comment éviter, en effet, qu'il ne "garde deux fers au feu" et ne conserve des liens étroits avec sa culture d'origine "pour le cas où
" Et comment mieux entretenir ces liens qu'en apprenant la langue de ses parents, en la pratiquant en famille, entre amis? C'est la porte ouverte à la création de ghettos ou de quartiers ethniques, véritables conservatoires des moeurs et comportements du "vieux pays".
Donner ce choix, c'est imposer à la collectivité de nouvelles obligations. Comment concevoir, en effet, qu'un enfant de l'immigration puisse choisir entre la nationalité française et la nationalité d'origine de ses parents si on ne lui enseigne pas la langue du pays dont sont originaires ses parents? Comment imaginer que la France produise des algériens, des yougoslaves ou des polonais de seconde zone qui ne parleraient pas correctement leur langue nationale? A terme, il faudrait que nos écoles proposent à ces "demi-français" des cours dans la langue et la culture maternelles de leurs parents.
Imposer cette démarche c'est, enfin et, peut-être, surtout, donner aux enfants d'immigrés un droit qu'ils seraient seuls à posséder : celui de choisir de ne pas être Français. On le dit peu, mais l'obligation de faire une demande pour devenir citoyen, c'est aussi le droit de ne pas le devenir, de rester sur le coté de la route lorsque la Nation a besoin de vous. Il n'est pas nécessaire de remonter très haut dans notre histoire pour trouver des cas où la question se serait vraiment posée. Que l'on pense à 1939 ou, plus près de nous, à la guerre d'Algérie. Imaginons que les jeunes Français d'alors, tous ces étudiants qui manifestaient contre l'envoi du contingent de l'autre coté de la Méditerranée aient eu la possibilité d'échapper à cette guerre en n'allant pas signer un bout de papier dans une mairie. Combien auraient fait ce choix?
Beaucoup auraient préféré perdre leur nationalité pour ne pas faire une sale guerre et prendre le risque de mourir. La guerre n'est qu'un cas extrême, mais qui illustre bien le défaut majeur de cette mesure : elle donne à quelques uns la possibilité de profiter de tous les avantages de la vie en France (enseignement
) sans avoir à en payer le prix. Aujourdhui même, combien de Français de souche refuseraient de signer? Assez, sans doute, pour enlever tout crédit à ce type de mesure!
Si l'on voulait mener une politique de la nationalité rigoureuse et utile, il faudrait faire tout l'inverse de ce qu'Edith Cresson propose après bien d'autres. Il faudrait écouter ceux qui sur le terrain voient passer les demandes de naturalisations, les maires, notamment, et leur demander ce quils en pensent. C'est simple, cela tient en quelques mots6 : L'accès à la nationalité est le meilleur instrument d'intégration. Les démarches que doit faire un étranger pour accéder à la nationalité française sont un témoignage de sa volonté de devenir un membre à part entière de la communauté nationale.
Avec les procédures dacquisition de la nationalité, lEtat dispose dun excellent outil de gestion des populations. Faut-il en faire un instrument de discrimination entre enfants nés dans la même clinique, élevés dans les mêmes crèches, formés dans les mêmes écoles, embauchés dans les mêmes entreprises?
E?ÓjääE?Ójää
Le retour de la question nationale
Les débats sur l'immigration ont ramené, de manière assez insolite, la question nationale au premier plan des nos préoccupations politiques.
On voit des universitaires se pencher sur les cultures nationales. Des sociologues et des philosophes s'interrogent sur ce qui distingue la France de l'Allemagne, des Etats-Unis ou de la Grande-Bretagne. Les points de vue varient d'un auteur à l'autre. Louis Dumont s'inquiète de l'individualisme ; Philippe d'Iribarne des méthodes de management ; Edward T.Hall s'intéresse à la perception du temps et de l'espace ; d'autres fouillent les traditions politiques, pédagogiques ou religieuses. Mais quelque soient les point d'attaque et les conclusions, tous mettent en évidence des comportements individuels complexes dont la construction exige la collaboration de tout un environnement : histoire, éducation, institutions, famille
La nationalité n'est que l'une des composantes de cette nébuleuse qu'on appelle conscience nationale .
De lautre coté de ce qui nest plus un rideau de fer, des Etats s'effondrent, se déchirent, n'en finissent pas d'éteindre les feux qui couvent. On parle parfois, pour décrire cette situation "d'exaspération nationaliste", de résurgence du nationalisme : les croates et les serbes, les catalans et les irlandais, les ukrainiens et les slovaques seraient des nationalistes. On nous dit que l'Europe d'avant Yalta, celle d'avant Clémenceau s'est réveillée. En est-on bien sûr? Est-ce vraiment un drapeau et un nouvel uniforme pour des soldats qui ne parleraient que leur langue que veulent les croates, les ukrainiens et les basques? N'est-ce pas plutôt plus de liberté, plus d'autonomie?
Il ne faut pas confondre le droit des peuples à disposer deux-mêmes et lambition de quelques féodaux qui se taillent des fiefs dans un empire en décomposition. LUkraine, la Géorgie ou lOuzbekistan ne sont pas des nations. Ce sont des baronnies aux frontières instables. Leurs éphémères dirigeants se comportent à légard du pouvoir central (représenté au moment où jécris ces lignes par un Boris Eltsine qui parait lui aussi condamné à la précarité) comme les barons francs à légard des rois carolingiens dont ils contestaient lautorité.
Pour beaucoup de peuples, le concept de nationalité n'a pas grand sens. Il n'en a aucun pour les originaires de ces pays du Tiers-monde dont les frontières ont été tracées sans souci des flux migratoires traditionnels ; il n'en pas beaucoup plus pour ceux qui viennent des pays, mosaïques de peuples et de cultures que l'on trouve en Asie comme en Afrique.
Chez nous, même, ce concept est entré en crise. Dans les pays qui ont les plus longues traditions nationales, en France, en Grande-Bretagne, il parait vidé de beaucoup de son contenu. LEurope, dune part, lévolution des transports et des marchés mondiaux de lautre lont transformé.
Qui aurait imaginé, hier, que nous pourrions être simultanément membre de plusieurs communautés nationales? LEspagnol qui quittait, au début du siècle son village pour sinstaller à Toulouse ne revoyait jamais son village. Il y retourne aujourdhui tous les ans en vacances et y fait construire une maison. Français en France, il redevient Espagnol en Espagne
Cela ne veut pas dire quil est mauvais citoyen ici ou là, mais quil vit naturellement une double appartenance. Cela ne remet pas en cause son intégration. Cest seulement notre vision de ce quest une nation qui change, évolue.
Hier encore, les cas de double-nationalité étaient lexception qui confirmait la règle. Ils sont devenus assez fréquents pour que nous en ayons tous des exemples dans notre entourage : camarade, frère ou cousin qui ont épousé une italienne, une mexicaine ou une danoise, enfants nés à létranger
Plus de 10% des mariages aujourdhui contractés en France sont mixtes.7
Nous étions Français, nous devenus, notre passeport aux couleurs de la Communauté Européenne en témoigne, Franco-européens. Nous le sommes, sans le savoir, comme ces paysans de Lozère qui ne pouvaient dire, en 1864, sils étaient Anglais, Russes ou Français8.
Ce qui était impensable est devenu chose banale : on voit des Français installés aux Etats-Unis faire naître leurs enfants aux USA pour quils aient la double nationalité. Ces parents choisissent ce quils pensent être le plus avantageux pour leurs enfants et appliquent à la nationalité le calcul quils utilisent dans toutes leurs autres décisions.
On peut sen offusquer, le regretter. On imagine les cris des patriotes toujours prompts à bomber le torse devant le drapeau (ce qui ne les a jamais empêchés de se planquer lorsque lennemi était là). On ne peut éviter que cela se développe avec la multiplication des déplacements, des carrières internationales et des résidences à létranger. Pour se rassurer, il suffit dune promenade dans le moindre village, du coté du monument aux morts. Nos drapeaux dégoulinent de sang. On peut, après-coup, pleurer les disparus, les faire parler, donner des pensions aux veuves et distribuer des décorations aux survivants et autres gueules cassées, mieux aurait valu les laisser vivre.
Notre siècle a cher payé les folies patriotiques. Seuls des amnésiques ou des aveugles pourraient regretter quon invente un nationalisme qui donne plus de liberté aux individus et leur offre les moyens déchapper aux carnages et autres solutions finales. Posséder la nationalité française a permis à un certain nombre de vietnamiens, de cambodgiens et de laotiens, déchapper à la mort. Peut-on lignorer? Doit-on oublier que lexistence dIsraël donne à tous les juifs du monde lassurance que leur avenir nest plus un camp dextermination?
L'idée de Nation, telle quelle est née et sest développée au siècle dernier, vit ses dernières décennies. Ce n'est pas en nous crispant dessus que nous inventerons ce qui doit lui succéder. Plutôt que dépuiser nos forces dans des combats sans espoir, nous devrions nous interroger sur ce qui la remplacera.
La possession dune carte didentité est devenue un bien qui donne des garanties, des droits et des devoirs qui ne sont pas tout aimables : que lon songe au service militaire
Il ne faut pas quelle devienne une marchandise.
On sait que des réseaux clandestins organisent des mariages blancs. Leur création donne une belle illustration de lefficacité du marché : dès quun besoin naît, des entrepreneurs apparaissent pour le satisfaire. Le prix est, dit-on, élevé (un de ces mariages coûterait entre 30 et 60 000F), mais la demande, forte : plus on rend diffifile laccès à la nationalité française et plus sallongent les queues de ceux qui voudraient épouser une Française.
Si lon cherchait, on ne trouverait pas meilleure illustration des effets pervers dune réglementation : cest parce quils ne peuvent pas obtenir les documents qui leur permettraient de vivre et travailler en France que les immigrés deviennent clients des marchands de papiers. A vouloir empêcher les étrangers de sinstaller en France, on fait de la nationalité un produit à vendre. Il parait que lenfer est pavé de bonnes intentions
On ne trouverait pas, non plus, exemple plus lumineux daveuglement : si lon ajoute au prix du mariage celui de lentrée clandestine dans le territoire (de 15 000 à 20 000F pour les clients dune filière haïtienne démantelée en décembre 1991), devenir français représente, pour ces immigrés condamnés à ce parcours, linvestissement dune vie. Il faut quils aient une sacrée confiance en nous pour mettre toutes leurs économies dans ce qui nous est donné de naissance! Plutôt que de se plaindre, nous devrions devrait être flattés et cesser de nous comporter comme ces femmes qui se trouvent laides alors que tous les hommes sifflent sur leur passage.
Des associations se sont créées pour faire la promotion de la maternité de substitution, on a vu leurs dirigeants à la télévision longuement vanter les vertus des mères porteuses. Personne na osé faire de même pour les mariages blancs. Les réseaux qui les organisent sont condamnés à une totale clandestinité. Je ne veux pas dire que leur activité soit recommandable, mais quécrirait à ses correpondants le persan de Montesquieu, sil revenait parmi nous? quil est dans ce pays, si riche et si civilisé, plus scandaleux de vendre un papier quun enfant?
Sil ne faut pas faire de la citoyenneté une marchandise, il ne faut pas non plus la transformer en instrument de discrimination. La tentation existe : elle apparait dans tous les textes du Front National qui veulent réserver la nationalité à quelques élus.
La possession dune carte didentité ne doit pas devenir un privilège comme dans ces pays du Proche-Orient où cohabitent deux catégories de résidents : les citoyens qui ont beaucoup de droits et peu de devoirs, et les étrangers qui ont beaucoup de devoirs et peu de droits. Faut-il le rappeler? On nest plus tout à fait en démocratie lorsque 10, 20 ou 30% dune population ne peut pas participer à la vie publique.
Beaucoup a été dit et écrit sur le vote des immigrés aux élections locales. On sest inquiété des modifications quil faudrait apporter à la constitution, des majorités qui sortiraient des urnes, on na pas cherché à savoir ce que la gestion des communes gagnerait à une meilleure représentation de la population. Là est, cependant, la seule question qui vaille dêtre posée : les communes seraient-elles mieux gérées si les immigrés qui y habitent pouvaient voter? La réponse ne fait aucun doute.
La démocratie est le meilleur des régimes politiques parce que le plus efficace : le suffrage égalitaire et universel informe mieux que tout autre mécanisme les dirigeants dune communauté sur ce que les citoyens attendent deux et leur donne une légitimité rarement contestée. Retirer le droit de vote à une partie de la population, cest dégrader cette information, donner à une minorité le droit dimposer sa volonté à une majorité condamnée au silence et diminuer dautant la légitimité de léquipe dirigeante. La situation nest jamais satisfaisante dans les communes où seule une minorité donne son avis sur les choix politiques.
Quiconque sinstalle en France, y travaille, devrait donc pouvoir devenir Français et posséder les mêmes droits que ses voisins, collègues, amis
Le premier bénéficiaire en sera la collectivité nationale, car qui dit droit, dit devoir.
Intégrations
"Ils ne s'intègrent pas"
C'est le dernier refrain à la mode. Il parait qu'ils ne s'intègrent pas. A lire les statistiques, à entendre les chiffres que nous assènent les hommes politiques avec ce sérieux imperturbable du menteur, à regarder les résultats piteux de toutes les politiques de retour, on aurait plutôt envie de dire le contraire : ils s'incrustent, tous ces immigrés! Mais, on l'a vu, nous n'étions pas, sur ce sujet, à une contradiction près.
Revenons donc à l'intégration et faisons, pour l'occasion, un peu de sémantique Le verbe intégrer a un sens large : on dit d'un élève qui entre dans une grande école qu'il l'intégre, mais on l'emploie aussi comme synonyme de "s'assimiler". Autant dire qu'avant de s'inquiéter de la manière dont s'intégrent les immigrés, il faut s'entendre sur ce que l'on veut dire. Si l'on prend le mot dans son sens le plus rigoureux (celui d'assimiler qui veut dire : "devenir semblable à
"), on peut soutenir que jamais un musulman ou un noir ne s'intégreront dans une société catholique, blanche. C'est sans doute en ce sens que l'entendent les amis de M.Le Pen. Mais on voit bien ce que cette définition peut avoir d'excessif : il suffit d'être protestant, juif ou sans religion pour échapper à cette assimilation. Si, par contre, on entend intégrer dans le sens de participation à la vie d'une communauté, alors quiconque trouve un travail, paie ses impôts et envoie ses enfants à l'école peut prétendre l'être. C'est dans ce dernier sens, qu'il faut, naturellement, l'entendre. C'est dans ce sens là, seulement, que l'on peut espérer construire une société.
Lorsqu'on parle d'intégration, de difficulté à s'intégrer, de différence fondamentale, on parle de tout et de rien à la fois, de la couleur de la peau, de culte religieux, d'odeurs des préparations alimentaires, de tenues vestimentaires
Or, les institutions sociales ont leurs propres règles qu'elles imposent à leurs membres. On doit parler français à l'école, respecter certains horaires à l'usine, obéir à certaines règles familiales, sexuelles dans des pays qui ont choisi la monogamie
S'intégrer, c'est accepter ces règles. Non pas toutes en bloc, mais celles des institutions sociales dont on est membre : pas question, à l'école, de parler autrement qu'en français au professeur! Impossible d'arriver en retard à l'usine, de garder un voile dans une piscine
On demande aux immigrés de s'intégrer, mais peut-être devrait-on regarder comment les institutions sociales intégrent ces mêmes immigrés, comment elles les accueillent et créent des liens qui unissent l'étranger qui arrive aux Français déjà installés : le verbe intégrer existe aussi sous la forme transitive (j'intégre, il intégre
).
Certaines institutions font bien ce travail : c'est le cas de l'école qui enseigne la langue et la culture, celui de l'église qui aide les immigrés de confession catholique à trouver du travail9, celui de l'entreprise. Travailler en usine, c'est aussi apprendre à maîtriser toute une série d'attitudes courantes : la nourriture, la toilette, les WC, la boisson, faire la queue, obéir à un certain nombre d'ordres, se mettre en situation hiérarchique
L'atelier industriel joue un rôle considérable dans l'éducation des gestes les plus courants, dans ce que le sociologue Marcel Mauss appelait les "techniques du corps" propres à chaque société.
D'autres le font moins bien. Les grands ensembles ne sont pas devenus le terrain de prédilection de la xénophobie parce que leur habitants sont naturellement plus racistes que les autres, mais parce qu'ils vivent dans un milieu social atteint d'une maladie mille fois diagnostiquée : labsence de relations de voisinage. Rien n'unit, ne relie, n'associe des familles qui habitent depuis des années dans les mêmes immeubles. Les relations sociales, les liens entre voisins, la sécurité que doit apporter la familiarité se sont à ce point distendus, sont à ce point fragiles que l'arrivée du moindre étranger apparait comme une menace. On se méfie du nouveau venu et parce qu'on s'en méfie, on évite de lier connaissance avec lui : faute de mieux le connaître, il reste étranger, menaçant.
Les habitants des grands ensembles ne partagent rien, n'ont aucun souvenir, aucune expérience commune. La communauté n'a pas su se constituer, les liens ne se sont pas tissés, le tissu social ne s'est jamais créé. Le voisin que l'on ne connait pas peut être dangereux. On a peur la nuit dans sa propre rue, devant les maisons que l'on voit tous les jours, on achète une arme pour se protéger, on devient agressif pour mieux repousser celui que l'on craint
C'est une spirale infernale. On est dans le cas classique des prédictions auto-réalisatrices10 : l'autre réagit à notre agressivité en devenant à son tour agressif, on le craignait menaçant, il l'est devenu.
Les plus petites nuances sont hypertrophiées deviennent différences insurmontables. On senferme chez soi, on rejette ses voisins, on néglige lenvironnement, les espaces publics. Parkings, couloirs, ascenseurs
toutes les parties communes sont livrées à labandon. Pourquoi se donnerait-on la peine de les entretenir alors que les autres ne le font pas? Mais pourquoi le feraient-ils si on ne fait rien? La confiance, sans laquelle il ne saurait y avoir déchange, sétiole, disparait. Le don qui fonde la vie en société (je te donne aujourdhui pour que tu me rendes demain. Je nettoie devant ma porte pour que tu fasses de même devant la tienne
) devient investissement inutile. Les plus fortunés partent, les autres se replient sur le plus familier.
Les immigrés sont, au même titre que leurs voisins, victimes de cette détérioration de lenvironnement. Ils y participent autant quils en souffrent. Leur présence, leur étrangeté, leur pauvreté, le chômage dont ils sont plus victimes que les autres, sils ne créent pas le malaise, lapprofondissent.
Les tactiques sécuritaires lemportent alors sur tout autre comportement. On se rapproche des gens de son pays, de son milieu, de son métier. Ghettos et quartiers ethniques suivent. On sait que leur création ne fait que rendre plus difficile une intégration que chacun appelle de ses voeux : le quartier qui réunit pendant plusieurs générations des immigrants d'une même origine conserve les attitudes corporelles, les langues, les coutumes. Il complique le travail des institutions sociales efficaces : école, entreprise
et accentue la distance entre les différentes composantes de la population. Il donne le sentiment de vivre dans une société plurielle, multiculturelle, avec des quartiers algériens à coté de quartiers maliens, grecs ou kurdes où chacun parle sa langue, porte son costume national, mange sa nourriture et vit sa vie loin de la communauté nationale.
Ce sentiment que beaucoup partagent est alimenté par les descriptions apocalyptiques que des visiteurs à peu près aussi ahuris que les persans de Montesquieu, font des lieux où sinstallent les immigrés. Telle rue Montreuil devient le petit Bamako, tel passage du vingtième arrondissement Bab El Oued ou Pnom-Penh
Il est conforté par ce que le cinéma et la télévision nous ont montré des Etats-Unis où la différence entre les noirs et les blancs, loin de se marquer seulement à la couleur de la peau, apparait dans les gestes, dans la manière de marcher et de parler.
Faut-il pour autant prendre au sérieux cette crainte? La France est-elle condamnée à devenir société multiculturelle?
Les quartiers que lon décrit en termes aussi apocalyptiques, ne sont ni plus ni moins exotiques que létaient les quartiers italiens, juifs ou polonais davant-guerre. Et ils ne dureront pas plus longtemps. Les forces dhomogénéisation sont trop fortes, trop puissantes, leur action est trop constante.11
Les historiens nous ont appris comment lécole, larmée, les ponts et chaussées et le travail en usine avaient unifié la France. Ils nous ont raconté comment la percée dune route avait été vécue avec inquiétude dans les régions les plus reculées : on craignait (à juste titre) quun nouveau moyen de communication et déchange ne condamne les traditions, le patois, les moeurs locales. Ces forces dunification, dhomogénéisation de la société continuent dexercer leur pouvoir centripète. On ne peut vivre longtemps dans une ville française sans parler notre langue, sans prendre certaines de nos habitudes. Sil ny avait que cela, le risque quils ne sintègrent pas serait faible. Mais il y a plus : il y a laction de toute une série de nouveaux mécanismes intégrateurs.
On pense à la télévision qui construit patiemment, jour après jour, un même champ mental pour tous nos enfants. De Dorothées débiles en journaux télévisés sommaires, ce sont les mêmes images, les mêmes commentaires, les mêmes fautes de français que consomment les petits Algériens, Maliens et beaucerons12. C'est la même vision déformée de la justice et de la police que leur donnent les séries télévisées achetées en solde aux Etats-Unis
Les émissions les moins savantes, comme la camera cachée, nous montrent nos ridicules, nous apprennent à nous méfier, à prendre de la distance, à raisonner et réagir avec mesure aux situations les plus invraisemblables. Quoi de plus grotesque quune colère publique? Nous pensions avoir lexclusivité de nos scènes de ménage, de nos fantasmes et malaises? La télévision nous convainc du contraire lorsquelle met en scène le quotidien de couples en déroute. Elle fait son miel de notre intimité. Il nest plus aucun comportement qui ne fasse lobjet de reportages, de discours théoriques, de rationalisations et dinterprétations.
Nos hommes politiques parlent volontiers des vertus pédagogiques de laudiovisuel. Elle est dans ce fantastique jeu de de la vérité quil nous propose en permanence. Ce sont les normes de la vie dans une société développée quenseignent ces émissions dont chacun pourrait être le sujet. Le cinéma, aristocratique, fabriquait des stars inaccessibles. La télévision fait de nous tous des vedettes. Une émission de jeu en a même fait son principe : on ne se contente plus de gagner de largent, on passe quelques instants derrière la caméra.
Il ny a pas que la télévision, il y a aussi tous les produits industriels que nous consommons, tous les systèmes complexes qui nous environnent. Dans son histoire de la modernisation de la France rurale13, Eugen Weber montre comment les gestes de largent (tenir les pièces dans la main, les soupeser, voir comment elles raisonnaient sur une pierre
) participèrent à lunification nationale. Le minitel et lautomobile, le congélateur et le four à micro-onde, la baignoire et la brosse à dent domestiquent et unifient aussi sûrement nos comportements.
Dans un livre célèbre14, Norbert Elias a analysé le rôle des manières de table dans la construction de la société dancien régime : aux manières raffinées de la cour sopposaient celles, rustres, de la ville et de la campagne. Qui voit aujourdhui une différence? immigrés ou français, pauvres ou riches, nous tenons tous couteaux et fourchettes de la même manière, évitons de cracher dans la soupe et de roter à table.
Lunification de nos comportements est une réalité. Nous obéissons aux mêmes régles, respectons les mêmes horaires, empruntons les mêmes transports en commun. Notre relation au temps et à lespace, qui joue un rôle si important dans la structuration de nos vies, est identique. Nos comportements dans le travail, face aux difficultés, se rapprochent chaque jour un peu plus. Sait-on, par exemple, que le chômage pousse les immigrés, comme les Français, à créer des entreprises, à devenir des artisans ou travailleurs indépendants? Les 3/4 des commerçants marocains de lagglomération parisienne sont restés 10 ou 15 ans salariés dune entreprise française avant douvrir boutique.15 Des enquètes réalisées auprès douvriers maghrébins de la Régie Renault indique que beaucoup partagent la même ambition que leurs camarades français, sortir de la condition ouvrière16, et ont des projets précis pour la réaliser.
Il y a aujourdhui moins de différence entre les comportements privés et publics dune famille immigrée installée en France depuis quelques années et ceux dune famille française ordinaire, quil ny en avait au siècle dernier entre ceux des citadins et des paysans. Mais nous sommes plus exigeants que les citadins dautrefois qui ne rencontraient quexceptionnellement les paysans. Nous croisons tous les jours des immigrés et voulons quils nous ressemblent tout de suite.
Ce ne sont pas les immigrés qui refusent de sintégrer, cest nous qui manquons de patience.
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Tous des délinquants?
Et tous ces immigrés qui encombrent tribunaux et prisons, vous les oubliez? Vous ne trouvez pas que leur nombre montre assez combien il leur est difficile de sintégrer?
Non, rassurez-vous. Je sais qu'il y a beaucoup d'étrangers dans nos prisons et tribunaux, qui, d'ailleurs, l'ignore? Il n'y en a peut-être pas autant qu'on le dit dans les bistrots, mais il y en a beaucoup. Inutile de le cacher, mais peut-être faudrait-il, avant de condamner, analyser et comprendre. Oui, analyser, comprendre, laisser la colère et les grands mots au vestiaire et regarder ce qui se passe. On verrait alors que les étrangers ne sont pas la seule catégorie surreprésentée dans les prisons : il y a aussi les chômeurs, les habitants des banlieues, les sans domicile fixe, les sans famille. On ne vole pas de voiture lorsqu'on en possède déjà une.
La population carcérale n'est pas un échantillon de la population française. C'est un échantillon des populations fragiles susceptibles de commettre des délits de pauvre : vol, prostitution
On n'y trouve pas beaucoup de représentants des couches les plus fortunées de la société. Non qu'elles soient plus morales, mais les délits qu'elles commettent avec un bel entrain échappent à la prison. Pensez à tous ces braves commerçants, à ces pharmaciens, à ces dentistes, à ces psychanalystes qui oublient de déclarer tous leurs revenus et volent délibérément l'Etat : ils prennent bien plus à la collectivité que les malheureux qui se lancent dans des opérations suicide contre des banques, mais qui pense les envoyer en prison? Une amende fait en général l'affaire.
La prison ne donne pas une image des délits commis dans notre société. Elle trace, bien plutôt, un portrait de la composition sociologique des classes pauvres, celles qu'on appelait au 19ème siècle les classes dangereuses et qui comprenaient déjà beaucoup d'étrangers et d'immigrés de l'intérieur.
"La belle affaire!" direz-vous. Ce sont des délinquants, des gens dangereux. Le psychanalyste qui oublie de déclarer ses revenus ne fait pas de mal à personne. Ce n'est pas le cas du jeune maghrébin qui vole des voitures. Aujourd'hui, c'est celle de mon voisin, demain, ce sera la mienne
Tout cela est bien exact. On pourrait facilement montrer que la loi qui oblige tant d'immigrés à plonger dans la clandestinité n'est pas pour rien dans le développement d'une certaine délinquance. C'est un cycle infernal. Pour avoir des papiers, on se rapproche des fabricants des faux papiers, on rencontre des professionnels de la délinquance, on entre dans le jeu dangereux des échanges de service. Sans papier, donc sans travail, on est condamné, pour se nourrir à mendier, ou, si l'on a un peu de dignité, à voler
La clandestinité pousse à des délits de droit commun.
Reste que tous les immigrés emprisonnés ne sont pas clandestins. Beaucoup ont des papiers en règle. Beaucoup, même, ont la nationalité française. Toutes les grandes immigrations ont produit leur propre délinquance : les corses et les pieds-noirs avant-hier, les maghrébins hier, les africains et les vietnamiens aujourd'hui. Pour les mêmes motifs.
Qu'est-ce, en effet, qu'un délinquant, un spécialiste du vol à main armée, un proxénète ou un casseur de banque? Quelqu'un qui prend des risques considérables.
Toute notre tradition pénale met l'accent sur la psychologie des individus. On cherche à comprendre ce qui, dans leur histoire personnelle, les a conduits à commettre tel ou tel acte. Ce faisant, elle néglige la dimension économique du délit. Le voleur qui s'empare d'une voiture, le gangster qui attaque une banque, fait un pari. Celui de ne pas être pris. Il compare le risque qu'il prend au bénéfice qu'il tirera de son action s'il échappe à la police. Le bénéfice est élevé (il va gagner beaucoup avec peu de travail), mais le risque qu'il soit, un jour ou l'autre, arrêté par la police et condamné à une peine de prison l'est aussi. Il mise gros, mais il peut aussi gagner gros.
Il faut beaucoup de paresse ou de stupidité, d'audace ou de désespoir pour se lancer dans des actions qui, deux fois sur trois, mènent directement à la prison. On le sent bien lorsqu'on lit ces faits divers où l'on voit des coups de feu échangés pour quelques centaines ou milliers de francs. Jamais nous n'irions, nous qui sommes raisonnables, risquer la prison pour une voiture, pour quelques semaines, quelques mois ou même quelques années de revenus. Il est vrai que nous avons déjà tout cela. Ce qui nous distingue des pauvres, des immigrés, c'est qu'ils acceptent de prendre des risques énormes pour se sortir de leur misère. On pense à la prison, mais il n'y a pas qu'elle. Ce sont les mêmes qui vont en prison qui s'engagent dans la légion (au risque d'aller mourir dans une stupide expédition coloniale), pratiquent les sports les plus dangereux comme la boxe qui rend idiot ou se lancent dans des projets insensés. Quand on n'a aucun capital, on met en jeu sa liberté ou sa vie.
Cette capacité à prendre des risques considérables explique que tant de jeunes immigrés se retrouvent devant des tribunaux, mais aussi que tant d'autres finissent sur des podiums, deviennent des vedettes du sport, de la chanson, du commerce ou de l'industrie. La délinquance de beaucoup est le revers de la réussite de quelques uns. Les risques fous qui mènent les uns en prison conduisent les autres aux sommets. Les premiers à le savoir sont ceux qui réussissent. Ecoutez les raconter leur histoire, vient toujours un moment où ils expliquent qu'il s'en est fallu de très peu qu'ils ne tournent vilain et ne finissent dans la peau d'un gangster : pas plus que l'épaisseur d'une feuille de cigarette ne distingue souvent le voyou du self-made man.
La société doit lutter contre la délinquance. Encore faut-il qu'elle soit, dans cette bataille, efficace. Pour cela, il faut qu'elle augmente le risque pris par le délinquant d'être arrêté, le seul que prenne vraiment en compte le délinquant (la longueur de peine en prison reste abstraite : en quoi une condamnation à 6 mois de prison est-elle plus dissuasive qu'une condamnation à 5 mois? Bien malin qui peut le dire). Il faut donc que le gendarme, la police soient plus efficaces. Il faut aussi, et en parallèle, multiplier les opportunités de prendre des risques pour sortir de la galère. Donner des cours de boxe à des gamins peut paraître dérisoire. Ce n'est que peu de choses, mais qui peut aider quelques gosses à investir ailleurs que dans le vol de voiture. Les former aux métiers de la vente, leur donner l'occasion de faire de la musique
sont d'autres moyens de les aider à faire des paris utiles pour la collectivité. La délinquance n'est pas inscrite dans les gènes des immigrés. Elle n'est qu'une mauvaise expression de leur galère.
E?ÓjääE?Ójää
Et l'Islam?
Reste lIslam
On reconnait les faux-culs, les hypocrites, tous les crypto-lepenistes à ce qu'ils ramènent toujours, à un moment ou l'autre, l'Islam dans la conversation. Difficile, vous expliquent-ils, la bouche en coeur et le regard en berne, de faire avec l'Islam. Cette religion est encore tout entière enfoncée dans le Moyen-Age, elle ne fait pas de différence entre le temporel et le spirituel et rend l'intégration difficile. Si nous n'y prenons garde, ajoutent-ils, nous nous retrouverons avec un problème islamique en France. Diable! Et, pour mettre les points sur les i, ils ajoutent, l'index dressé pour mieux convaincre : "souvenez-vous des foulards!"
Parlons-en de ces foulards, de ces quelques gamines auxquelles leurs parents imposaient le port d'un voile. Combien étaient-elles? Deux, trois? Cinq, six? Pas beaucoup plus. Le foulard a fait couler beaucoup d'encre, mais il n'a jamais concerné que quelques enfants, issus d'un milieu intégriste, une infime minorité de la population musulmane installée en France. On ne l'a pas assez dit : c'est cela, pourtant, qui est remarquable. En pleine montée en puissance de l'intégrisme, la communauté musulmane française a échappé, pour l'essentiel, à la radicalisation.
Que l'Islam puisse être réactionnaire, je le consens. Pour avoir vu des enfants maliens, élèves d'une école coranique, passer l'essentiel de leurs journées dans la rue à mendier, pour les avoir entendus ânonner des formules rituelles au lieu d'apprendre une langue qui leur permettrait de nourrir plus tard leurs familles, je sais combien il peut être rétrograde et dangereux dans des sociétés sans Etat.
Pour avoir vécu, en Asie, dans des régions où il était dominant, je sais aussi quil en existe des variétés qui ne ressemblent que de très loin à limage quen donnent lIran ou lArabie Saoudite. Les Malais et les Indonésiens, les Philippins de Mindanao sont eux aussi musulmans. Ils nimposent pas à leur femme le port du voile, loin sen faut
et vivent leur religion de manière infiniment plus discrète et libérale que les gens du désert. Affaire de culture, de traditions, denvironnement social
Aujourd'hui que le marxisme est mort, lIslam est le seul pôle de résistance à la modernité, au marché et aux valeurs occidentales autour duquel peuvent se réunir les plus déshérités. Cest une religion dynamique, la seule qui continue de faire du prosélytisme. D'où sans doute son succès en Afrique noire et en Asie. Il n'y a qu'un continent dans lequel il ne progresse pas, du moins pas sous sa forme radicale : l'Europe. Peut-être faudrait-il, avant de se prononcer, essayer 1/de comprendre pourquoi nous avons su ces vingt dernières années résister à l'Islam et à ce qu'il y a dans cette religion de plus contestable et, 2/ de voir si ce qui nous a jusqu'à présent protégé de ses excès nous protégera encore demain.
La réponse à ces deux questions tient, je crois, pour l'essentiel aux motifs qui poussent des jeunes gens et des jeunes filles originaires de pays musulmans à venir s'installer dans un pays développé. C'est, on l'a dit et répété, la fascination du modèle occidental, la volonté de réussir individuellement, de faire fortune. Les immigrés ne viennent pas chez nous en envahisseurs, en conquérants porteurs de valeurs étrangères, exotiques, mais en convertis à nos manières et de vivre : ils veulent nous ressembler et ne souhaitent absolument nous imposer leurs valeurs. Demandez aux jeunes algériennes qui viennent à Paris terminer leurs études si elles sont là pour faire du prosélytisme religieux? Elles vous riront au nez. Pour elles, comme pour tous les immigrés, s'installer en Europe, c'est se libérer des coutumes et traditions du passé et faire l'apprentissage de la modernité. Un chiffre devrait rassurer ceux quinquiète la montée de lintégrisme de lautre coté de la Méditerranée : pas plus de 5% des musulmans français fréquentent une mosquée. Le chiffre est si faible quil en inquiète presque nos réactionnaires : Il vaut mieux avoir des musulmans pratiquants que des gens déracinés vivant sans principes religieux. 17 Disons le tout net : les immigrés sont, dans leur immense majorité, vaccinés contre les excès de la religion.
Il peut arriver qu'ici ou là, dans telle communauté, on voit renaître la pratique religieuse. Il serait surprenant que les musulmans échappent à cette tendance alors que les intégrismes montent en puissance dans d'autres cultes. Mais cette religion qu'ils redécouvrent n'est pas celle qu'ils connaissaient dans leur pays d'origine. Les pays occidentaux et surtout la France, ont choisi la laïcité.
La religion que redécouvrent les musulmans installés en Europe est doublement différente de celle qu'ils ont connue dans leur pays d'origine : elle est, d'abord, minoritaire et doit compter avec d'autres religions qui tiennent à défendre leur pré carré. Elle est, ensuite, repoussée dans la sphère du privé. Laïque est de ces mots usés à force d'avoir été utilisés au fronton des écoles et des mairies. Reste qu'il a un sens qui n'a pas vieilli. La laïcité est l'une des composantes majeures de notre modèle démocratique. Notre Etat laïque renvoie dans le domaine privé, de la conscience individuelle, des pratiques familiales, la question religieuse. Toute notre société, toutes nos institutions sont bâties autour de cette idée centrale, tout y est fait pour maintenir la religion dans le domaine privé. On le voit chaque jour. Que l'on pense seulement à l'indifférence réprobatrice qui a accueilli les déclarations de l'Eglise sur le contrôle des naissances ou l'utilisation des préservatifs : même les catholiques pratiquants ont jugé que l'Eglise s'occupait de ce qui ne la regardait pas. Dans des sociétés hautement techniciennes, ce n'est pas au prêtre que l'on va demander un conseil sur sa vie sexuelle, mais au psychologue ou au médecin. Ce n'est pas chez l'imam que l'on ira, demain, chercher des conseils sur la manière de gérer les affaires de la cité, mais chez l'économiste, le sociologue ou le juriste.
Qu'ici ou là, certains extrémistes veuillent renouer avec la théocratie est probable, mais sont-ils plus fréquents chez les musulmans que chez les catholiques? Et
plus dangereux?
Plus dangereux, ils le sont dans la mesure où ils peuvent servir de couverture, d'hommes de main aux services secrets d'Etats qui ont engagé une guerre terroriste contre la France. C'est ce qui s'est produit ces dernières années. Ce n'est pas l'Islam qui posait des bombes, mais l'Iran, l'Irak, la Syrie ou la Lybie. Les services secrets de ces pays ont fait appel pour leur sale besogne à des intégristes musulmans installés en France, mais ils auraient aussi bien pu s'acoquiner avec des anarchistes, des soldats en quête de fortune ou des illuminés. L'Islam radical est dangereux dans cette mesure là, et dans celle-là seulement. Pour le reste : faut-il rappeler que le seul intégrisme qui ait à ce jour posé des bombes en France, blessé ou tué était catholique. On nous a beaucoup parlé de Salman Rushdie et l'on a eu raison, mais je me souviens de m'être battu, boulevard Saint-Germain, contre une bande de catholiques qui voulait m'interdire de voir un film qui se moquait du Christ. Ils ne menaçaient pas d'exécuter l'auteur du film, mais
ils ne se souciaient guère de ma liberté.
Il ne faut pas négliger les risque de l'intégrisme, mais il faut se méfier des indignations à sens unique. Il n'y a pas de bons intégrismes, juif ou catholique, et un mauvais intégrisme, musulman. Il n'y a que de mauvais intégrismes qui doivent être combattus. Ce nest pas en renouant avec les guerres de religion que lon améliorera les choses. Pas besoin dêtre intégriste pour trouver déplacées et vulgaires les développements de Jean-Claude Barreau sur linterdiction de la consommation de porc dans lIslam. Cest tout juste sil ne suggère pas que cet interdit explique la saleté de certaines villes du Tiers-Monde : On na, écrit-il, rien trouvé de mieux que le cochon pour recycler les innombrables déchets organiques des exploitations agricoles, pelures de pommes de terre, eaux grasses. Avec le porc, les déchets sont transformés en viande bon marché, sans eux, les décharges débordent et la viande bon marché est rare.18 Il ny a pas que cela dans ce pamphlet qui valut à son auteur quelques désagréments, il y a même de bonnes choses, mais il y a aussi cela
Plutôt que de s'inquiéter de l'Islam, on devrait se demander ce qui pousse aux formes extrêmes de la pratique religieuse. On découvrirait, alors, que le meilleur allié du fondamentalisme est ce qui détruit les familles et condamne les plus pauvres au malheur : la drogue, le chômage, la délinquance
Dans des communautés rongées par l'échec et le désespoir, le respect pointilleux des rites d'une religion offre un ultime rempart. L'Islam radical est le dernier recours des immigrés. On se réfugie dans la religion, parce qu'on ne trouve pas ailleurs de quoi satisfaire ses ambitions. C'est la dernière branche à laquelle on se rattache avant de sombrer : on renoue avec les vieilles traditions parce qu'elles seules offrent une vision du monde, un refuge, un guide à qui n'a plus repère et proposent une morale à qui a perdu tout respect de soi-même.
L'Eglise catholique a été un instrument de l'intégration des italiens, des arméniens et des polonais. Un Islam modéré, officiel peut jouer le même rôle auprès des musulmans. Encore faudrait-il quil coupe son cordon ombilical avec des pays qui peuvent devenir demain les financiers de mouvements intégristes. Il est anormal que les dirigeants de la communauté musulmane française soient choisis et nommés par des gouvernements étrangers. Rien ne justifie quun autre gouvernement que le notre ait son mot à dire dans le choix du recteur de la Mosquée de Paris!
Les critiques faites à lIslam cachent, en fait, le vieux fantasme de lunité. Les immigrés dautrefois, nous explique-t-on dun ton dautant plus docte quon est plus ignorant, ne posaient pas autant de problèmes : ils étaient chrétiens! Cest, naturellement, inexact. Les juifs qui immigraient avant-guerre ne révéraient guère la vierge Marie. Les arméniens, sils étaient chrétiens, étaient aussi, dans leurs manières très orientaux. Les yougoslaves sont orthodoxes, on leur reproche, en Allemagne et en Autriche, ce quon reproche en France aux gens dAfrique du Nord ou dAfrique noire.
Mais, peu importe ces erreurs, ces approximations, allons à lessentiel, à lidée que nous ne pourrions vivre que dans une société homogène où tous auraient la même religion et les mêmes habitudes alimentaires. Ce nest pas une nouveauté. Cette idée traverse toute notre histoire, en général sur son versant rouge et noir, celui du sang et de lintolérance, des brutalités et de la souffrance. Cest elle qui guidait les bons catholiques dans leurs guerres de religion, cest elle qui justifia la révocation de lEdit de Nantes, une de ces taches de notre passé que lon ne rappelle jamais assez. Cest elle, encore, que les persécuteurs de juifs emportaient dans leur maigre bagage théorique. Pas besoin de longtemps fouiller dans les bibliothèques pour trouver des textes qui brodent autour.
Pour les contemporains de Louis XIV, lhorreur, lexemple à ne surtout pas suivre, était Amsterdam, ville maudite où, outre les juifs, coexistent librement des anabaptistes, des mennonites, des sociniens, des arriens, des borrelistes, des enthousiastes, des libertins, des chercheurs et des spinozistes.19 Lhistoire nous a enseigné que cest à Amsterdam, la libérale, qui laissait chacun libre de croire en ce quil souhaitait, plus que dans la monarchie absolue, que se dessinait lavenir du monde.
Cest dans cette ville commerçante où chacun se souciait dabord de son intérêt personnel que furent inventées les bases de notre société moderne : la laïcité, la liberté et ce formidable syllogisme : sans variété des croyances, pas de liberté de conscience, sans liberté, pas de prospérité
La meilleure garantie contre la montée en puissance d'un Islam conquérant, agressif et destructeur, n'est pas la fermeture des frontières, le renvoi massif des immigrés, mais l'approfondissement de la laïcité qui n'est pas le refus du religieux mais son refoulement dans la sphère du privé. Ce nest certainement pas le plus facile, mais ce peut être loccasion de revenir sur ce qui nous permet de vivre ensemble avec nos différences.
E?ÓjääE?Ójää
Le goût du travail
Les voleurs de travail
On connaissait les voleurs de pommes, il y a maintenant les voleurs de travail. On les reconnait à leur air triste, à leur peau basanée, à leurs mains usées, à leur regard fatigué. Ils portent sur eux tous les stigmates du travail, ces voleurs venus de très loin prendre la besogne de nos gentils compatriotes.
Il parait qu'ils sont très nombreux, ces nouveaux bandits de grand chemin, qu'ils ont envahi la Lorraine et l'Artois, la Provence et le Lyonnais, qu'on les retrouve un peu partout dans la Région parisienne, surtout au petit matin, lorsque passent les éboueurs. Il n'y a qu'un seul endroit où on a du mal à les trouver, c'est dans les analyses économiques.
Un peu de bon sens aide à le comprendre. Pour qu'un étranger prenne le travail d'un de nos compatriotes, il faut, et il suffit, qu'un entrepreneur le choisisse de préférence au candidat français. Pourquoi le ferait-il? Tout indique les patrons font jouer la préférence nationale et ne préfèrent le candidat étranger que s'il est plus compétent ou moins cher que son collègue français.
Tout le monde sait cela. Si on continue cependant de protester contre ces étrangers qui volent le travail des français, c'est que l'on vit sur des idées fausses.
La première de ces idées, la plus enracinée, est que les travailleurs immigrés exercent une pression à la baisse sur les salaires. Si le marché du travail fonctionnait comme celui des matières premières, on verrait, en période de chômage fort, les entreprises remplacer un personnel qui coûte cher par des chômeurs disposés à accepter des salaires plus faibles pour travailler. Ce n'est pas le cas. Du fait des réglementations, des conventions collectives, des négociations salariales
de tout ce qui encadre les décisions des chefs d'entreprise, les salaires à l'embauche ne varient que dans des marges étroites. Pas plus que les chômeurs, les travailleurs immigrés n'agissent profondément sur les niveaux des salaires. L'idée selon laquelle l'entrepreneur peut faire varier les salaires à la baisse, comme il l'entend, est fausse. On peut, d'ailleurs, le regretter. Le travail bon marché est un scandale pour le malheureux qui compte à la fin du mois son salaire, mais c'est une bénédiction pour tous ceux qui consomment les produits et services qu'il fabrique. L'entreprise qui réussit à diminuer sa masse salariale est plus compétitive, elle vend plus que ses concurrentes, elle peut embaucher et créer plus d'emplois. Si le travail immigré diminuait effectivement le coût salarial des entreprises, il créerait des emplois.
Fausse aussi est l'idée que le travail tue le travail. Ce n'est pas en supprimant le travail de mon voisin que je créerai mon propre travail. Ce n'est pas en ramenant à 60 ans l'age de la retraite que l'on a le mieux lutté contre le chômage. Ce n'est pas en renvoyant chez eux les travailleurs immigrés que l'on donnera du travail à ceux qui en manquent. C'est même tout le contraire : on en supprimera.
Les travailleurs immigrés occupent, en effet, dans notre système économique une place à part. Peu qualifiés, moins exigeants que les Français, ils acceptent des travaux mal rémunérés, peu prestigieux : gardiens de nuit, éboueurs, livreurs de pizzas, chauffeurs de taxi, porteurs dans les gares, serveurs dans les Mac Donalds, gâcheurs de mortier, manoeuvre dans le bâtiment
Ils acceptent de faire des métiers sans avenir, de travailler dans des entreprises dont la politique sociale tient en une phrase : "Ta gueule ou la porte!"
Plus ambitieux, ils créent des commerces, reprennent des boutiques que les Français abandonnent et réussissent là où leurs prédécesseurs échouaient en offrant des services nouveaux (ouverture 7 jours sur 7, de 7 heures du matin à 22 heures, crédit pour les clients aux revenus faibles, livraisons à domicile
) ou
en se contentant de très peu. E.Ma Mung et G.Simon cite dans leur étude des commerçants dont les revenus sont inférieurs au Smic.
Les travailleurs immigrés jouent un rôle décisif dans la machine à produire du travail : en occupant les emplois dévalorisés, mal payés, condamnés à disparaître du fait de l'automatisation et de la modernisation, ils créent des emplois pour des Français. L'entreprise qui livre à domicile des pizzas utilise les services d'un expert-comptable, dun avocat et dun conseil juridique, elle utilise du matériel de cuisine fabriqué par une entreprise qui est peut-être française, elle donne, indirectement, du travail à son inspecteur des impôts, au contrôleur de l'URSSAF
Ceux qui le savent se gardent en général de le crier sur les toits. Je me souviens dun distributeur de produits pétrliers marseillais qui faisait lenvie de ses collègues qui ne comprenaient pas comment il avait réussi à croitre si vite. Ma recette, disait-il, na pourtant rien de mystérieux : jai démarché tous les hotels, bars et restaurants algériens que mes collègues refusaient de servir. Les commerçants et artisans étrangers représentent un marché qui est loin dêtre négligeable pour ceux qui sy intéressent!
L'emploi crée l'emploi. Renvoyer les étrangers, interdire toute forme d'immigration aurait rapidement des effets catastrophiques sur le travail qu'exercent aujourd'hui les Français de souche. Cela en aurait aussi sur celui qu'ils exerceront demain.
Tous les emplois qu'acceptent de tenir les travailleurs immigrés ne sont pas condamnés. Certains, aujourd'hui sans prestige, sont appelés à un bel avenir. Qu'on se souvienne de la manière dont les enfants doués de la bourgeoisie considéraient l'informatique il y a 15 ans. L'administration, le pétrole, l'électricité ou l'aluminium étaient infiniment plus prestigieux. Ce sont des Vietnamiens, des Algériens, des Marocains qui ont investi dans cette industrie naissante. Il n'est pas surprenant qu'on les retrouve aujourd'hui aussi nombreux dans ce secteur très dynamique.
La même chose va se produire avec la restauration rapide. Les Macdo et autres Burger King ne proposent aujourd'hui que des boulots nuls, qui ne demandent aucune qualification. Seuls les choisissent ceux qui ne peuvent faire autrement. Mais le succès de ces entreprises, leur croissance rapide, les politiques du personnel qu'elles ont mises en place vont produire le même effet que dans l'informatique. De nouvelles spécialités vont apparaître, de nouveaux métiers vont se développer qui auront, eux, un certain prestige.
Les immigrés, et de manière plus générale, tous ceux qui acceptent de tenir ces emplois dévalorisés participent indirectement à la création des métiers "honorables" de demain. Que les plus dynamiques soient alors en bonne position pour les occuper ne serait que justice.
Si les immigrés ne volent pas le travail des Français, c'est qu'ils occupent des emplois que ceux-ci délaissent. En période de chômage, cela peut paraître paradoxal. Et, cependant, tous les analystes le savent : le marché du travail fonctionne mal : d'un coté, il y a des chômeurs, de l'autre, des chefs d'entreprise ne trouvent pas les salariés qu'ils recherchent. L'une des explications de ce phénomène est notre système d'assurance chômage. On ne voit pas souvent de cadre ou de technicien se reconvertir dans la livraison de pizza ou le gardiennage nocturne : les allocations chomages qu'ils perçoivent (et pour lesquelles ils ont longuement cotisé) leur permettent d'attendre de trouver un emploi qui correspond mieux à leurs compétences et à leurs ambitions. Si l'on voulait que des Français concurrencent vraiment les immigrés, il faudrait supprimer les allocations chômage ou les réorganiser profondément. Qui est disposé à faire cela?
Il faudrait aussi supprimer l'enseignement obligatoire jusqu'à 16 ans. Beaucoup de métiers qu'exercent les immigrés n'exigent aucune compétence, certainement pas le maintien à l'école pendant de si longues années. Il parait qu'il n'y a pas de sot métier. Je veux bien, mais aimeriez-vous croiser vos enfants sur une de ces petites motos que la ville de Paris utilise pour ramasser les crottes de chien?
Ramasser des crottes est socialement très utile. Ce métier n'a en soi rien de déshonorant ni de dégradant et on doit pouvoir lui trouver des vertus : la vie au grand air, le droit de se promener sur les trottoirs, un bel uniforme, une connaissance intime du bitume
que sais-je? Reste qu'on ne peut guère être satisfait de voir des Français auxquels on a fait obligation d'aller à l'école jusqu'à 16 ans passer leurs journées le regard fixé sur les monticules qu'abandonnent des chiens mal éduqués sur le trottoir.
L'Australie a une politique d'immigration extrêmement restrictive. Seuls les britanniques peuvent s'y installer comme ils l'entendent. Les autres, tous les autres, sont suspects. Un Français, tout blanc, tout beau, tout bien élevé qu'il soit, n'est pas accueilli avec enthousiasme dans ce délicieux fleuron de la couronne britannique. Résultat : ce pays se meurt d'une étrange maladie de langueur. Faute d'immigrés disposés à faire les métiers les plus difficiles pour gagner leur vie et celle de leur famille, ce sont des jeunes gens bien nourris qui ramassent les ordures. Ils sont élégants dans leur short beige, les éboueurs australiens! Ils ne font certainement pas peur aux vieilles dames, mais quel gâchis! Quelle perte d'intelligence et d'énergie! Quelle absurdité qu'une société qui construit des écoles, paie des professeurs pour pareil résultat! Mieux vaut demander à des étrangers qui n'ont pas bénéficié de ces investissements collectifs de venir faire ce travail. Eux, du moins, auront l'ambition de s'en sortir, de faire autre chose et feront-ils tout pour que leurs enfants échappent au bitume.
Nous avons besoin des immigrés pour créer du travail, protéger nos systèmes sociaux et occuper les emplois que délaissent les Français. Nous en avons aussi besoin pour éviter à notre société de sombrer dans une langueur australienne, un confort aseptisé, une paresse de l'âme qui laisse à d'autres le soin d'inventer le futur.
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Des immigrés contre la culture ouvrière
A quoi servent les immigrés?
Lorsqu'on lui posait la question, Michaël Polyani, un des intellectuels viennois que le nazisme a chassés de leur pays d'origine et qui ont fait une carrière de l'autre coté de la Manche avant de s'installer aux Etats-Unis, répondait : à transférer, dans les pays nouveaux, tout ce savoir impalpable sans lesquels un laboratoire scientifique ne peut pas vraiment faire de découvertes.
Chacun le sait, l'Amérique triomphante de l'après-guerre a été pour beaucoup construite par les européens chassés de chez eux par le totalitarisme. La France contemporaine a été de la même manière largement bâtie par tous ces maghrébins, espagnols, portugais
venus travailler chez nous. A la différence des exilés viennois, ils n'apportaient pas dans leurs bagages de connaissances approfondies, ils n'étaient les dépositaires d'aucun savoir d'avant-garde. Ils n'avaient à vendre que leurs bras. Et, cependant, ils ont joué un rôle décisif dans la structuration de notre environnement social. Un rôle infiniment plus important que ne le laissent deviner les statistiques et les considérations sur le marché du travail.
Pour évaluer ce rôle, il faut se reporter quelques années en arrière, aller s'installer dans ces ateliers où travaillaient côte à côte ouvriers parisiens, immigrés de l'intérieur (paysans venus du fond de la Beauce ou du Morvan) et immigrés de l'extérieur. On retrouvait là, confrontés aux mêmes machines, des gens d'horizon les plus divers, des citadins, des paysans et des montagnards, des gens élevés dans la pauvreté la plus extrême et d'autres issus de milieux relativement favorisés (ce n'est pas toujours le plus pauvre qui émigre). Tout l'espace social de l'atelier était traversé de trajectoires, d'histoires et de projets différents. Inutile de chercher dans cet univers hétérogène une tradition ouvrière. Elle n'existait pas.
Inutile de chercher, chez ces prolétaires venus des quatre coins de la Méditerranée, les comportements et les valeurs du monde ouvrier. A la différence de leurs camarades britanniques ou allemands, ils n'étaient devenus prolétaires que par hasard. Leurs parents étaient paysans, leurs enfants seraient employés, ingénieurs, professeurs20
la classe ouvrière, réalité si forte ailleurs, n'était pour eux un mot qu'un slogan, deux mots sur les tracts qu'ils distribuaient à la sortie des usines, les jours de colère, certainement pas une réalité.
Sans doute est-ce ce qui explique l'extrême fragilité du syndicalisme français. Nos usines se sont nourries de flots successifs d'immigrés, de l'intérieur, d'abord, puis de l'extérieur qui ont, à chaque nouvelle vague d'arrivées, fait éclater la culture ouvrière en train de se construire dans les ateliers.
On peut regretter cette situation, on l'a parfois fait. On peut aussi s'en réjouir et y voir un de ces traits caractéristiques de notre identité nationale : l'absence de cette coupure définitive, infranchissable entre les pauvres et les riches que l'on observe dans d'autres pays, en Grande-Bretagne, notamment.
La culture ouvrière, basée sur la solidarité dans la lutte contre le "singe" (le patron) et les difficultés de la vie quotidienne, a de nombreuses qualités. Elle a le défaut d'enfermer ceux qui y participent dans un monde figé où les évolutions ralenties condamnent chacun à rester "à sa place", à se maintenir dans un milieu où la promotion sociale et l'ambition qui se nourrissent de l'imitation des comportements et moeurs des bourgeois sont sévèrement pénalisées. Les vagues successives d'immigration, de l'intérieur et de l'extérieur, le mélange, dans les ateliers industriels, d'ouvriers venus des horizons sociaux les plus divers a brisé net le développement d'une classe ouvrière homogène, autonome, enfermée dans ses valeurs, dans ce qu'un sociologue britannique a appelé la "culture du pauvre"21.
On voit sur cet exemple, combien limmigration est étroitement insérée dans notre tissu social. Elle nest pas seulement inscrite dans nos gènes, dans notre sang comme le savent les biologistes, elle lest aussi dans notre structure sociale. Nous sommes ce que des vagues successives dauvergnats et de berrichons, dItaliens et dAlgériens ont fait de nous.
En multipliant les différences d'histoires et de projets dans la classe ouvrière, limmigration a contrarié, hier, la constitution dune classe ouvrière homogène comme on en trouve en Grande-Bretagne et en Allemagne. Elle freine, aujourdhui, la constitution dune classe de demi-soldes du savoir, de déçus de lécole et de la promotion sociale.
Autour de lautomation, tout un drame social va se nouer, écrivait en 1963 Pierre Naville22. Nous sommes en plein dedans. Linformatisation et la modernisation ont multiplié les métiers qui demandent de grandes compétences, mais sont aussi répétitifs et ennuyeux que ceux des chaines de lindustrie automobile. Tous ces métiers nouveaux produisent une formidable frustration. Jamais le décalage entre les espérances et les réalisations na été aussi grand! Les diplômés que forme luniversité nont jamais été plus qualifiés et, jamais, ils nont été autant menacés de déclassement. Je ne prendrai quun exemple : les sociétés spécialisées dans la documentation technique doivent transcrire en langage informatique des formules mathématiques. Lexercice est dune extrème monotonie, mais seul peut lexécuter qui sait lire et interpréter des équations complexes : le niveau de la licence en mathématiques est nécessaire. Lécart entre ce que lon attendait du diplôme et le travail réel, quotidien est considérable : comment ne pas être décu?
Les immigrés néchappent pas à ce grand écart entre les qualifications et les tâches. Leur mauvaise connaissance de notre langue, de nos habitudes administratives, des carrières heurtées les handicapent dautant plus sûrement quils ont fait des études supérieures plus longues : on na pas besoin de savoir écrire lorsque lon gâche du mortier ; difficile de devenir cadre quand on ne sait pas rédiger un compte-rendu de réunion. Mais ils le vivent avec moins damertume.
Le mathématicien vietnamien qui trie des journaux, le journaliste polonais devenu employé aux écritures, le physicien iranien qui donne des cours à des plombiers chauffagistes
nexercent pas des métiers à la hauteur de leurs qualifications, mais ils nont pas le sentiment dappartenir à une génération abusée. Ils savaient, en quittant leur pays, quil leur faudrait échanger une promesse de travail intéressant contre plus de liberté, de richesse ou de plaisir de vivre. Le déclassement ne produit donc pas chez eux autant de frustration que chez leurs camarades français. Ils sont moins traumatisés par leur échec professionnel. Plus mobiles, ils acceptent facilement des postes sans prestige et ne connaissent pas cette révolte mélée de ressentiment, cette humeur anti-institutionnelle dont parle Pierre Bourdieu23. Malgré leur déqualification professionnelle, ils échappent au désenchantement et restent attachés aux dogmes fondamentaux de notre société. Ce qui se traduit dans leurs comportements.
On la souvent remarqué, les immigrés ont un effet modérateur dans les conflits sociaux : ils hésitent à investir dans les luttes et se désengagent plus rapidement que leurs collègues français. On explique, en général, cela par leur vulnérabilité et les risques quune position de pointe leur feraient prendre. Il y a une autre explication que ces deux brèves analyses indiquent : du fait de leurs trajectoires personnelles, de leur passé et des épreuves quils ont dû surmonter, ils ne se vivent pas comme prolétaires ou déclassés : ils opposent leur projet individuel à la conscience de classe de leurs collègues tentés par la critique radicale du système. Leur logique individualiste grippe les mécanismes de stratification sociale là où ils agissent avec le plus de vigueur, le monde du travail, et accélère la mobilité des individus, la fluidité des positions et des statuts sans lesquelles les sociétés modernes ne peuvent rester longtemps dynamiques.
Bloquer portes et fenètres, fermer les frontières, interdire toute immigration, serait nous condamner à une forme sociale de larterio-sclérose. Cette maladie ne tue pas, mais elle anémie, affaiblit et rend plus fragile.
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L'immigration clandestine, mal absolu?
L'immigration clandestine! Voilà un sujet sur lequel le consensus s'est vite fait. De l'extrême gauche à l'extrême droite, tout le monde est d'accord : surtout pas, surtout plus de clandestins. Même ceux qui ont fait profession de crier au racisme chaque fois que Le Pen et consorts ouvre la bouche, le crient sur les toits : halte à l'immigration clandestine.
La solution est simple, facile, banale. Pas besoin de se creuser la tête, de réfléchir ou travailler. Il suffit de faire appel aux flics. A la police de l'air et des frontières, à ces délicieux jeunes gens en chemise bleue qui arpentent, d'un air martial, les couloirs d'Orly ou Roissy.
Il parait, d'ailleurs, que c'est fini, qu'ils font leur travail, qu'il n'y a plus de clandestins, ou plus beaucoup. C'est ce que dit la gauche. La droite dit tout le contraire. Elle est là pour cela, mais les amateurs de paradoxes remarqueront cet étrange ballet autour de la police que se livrent nos hommes politiques (et, avec eux, l'opinion).
D'un coté, il y a tous ceux que la culture du commissariat ne branche pas vraiment. Ceux là trouvent que nos braves pandores font bien leur boulot et méritent des médailles. De temps en temps, ils les réunissent dans la cour du Ministère de l'Intérieur, ils convoquent la télévision, et épinglent sur les revers un peu de couleur. Il parait que cela n'empêche pas les mouvements d'humeur, les gestes de colère, les manifestations déplacées
Il y a bien de l'injustice dans notre joli monde.
De l'autre coté, il y a les amateurs de l'ordre musclé, des képis et des uniformes. Ceux là devraient apprécier le travail de nos gardiens de la paix et leur tresser des couronnes de laurier. Pas du tout. Rien ne va. Le travail de police, n'est, disent-ils, ni fait ni à faire. Il y a toujours plus d'immigrés clandestins, de viols, de cambriolages, d'assassinats. A les entendre, la situation se dégrade chaque jour un peu plus.
Si cela va toujours plus mal, c'est peut-être que les flics font mal leur boulot, qu'ils sont incompétents, paresseux ou mal organisés. Il faudrait donc les pénaliser, mais non. On les excuse. On explique que ce n'est pas eux
Mais, peu importe ce paradoxe : les logiciens ont connu pire sans en mourir. Revenons à nos clandestins. Ils ont un immense avantage : ils sont silencieux. Ils évitent de faire du lobbying, n'élisent aucun député et n'ont sans doute pas les moyens de se payer un bon avocat. Ils se contentent de vivre ou de survivre. Et ce n'est déjà pas si mal.
Car, il faut le dire et le répéter à tous ceux qui veulent les reconduire à la frontière : un clandestin, c'est d'abord quelqu'un qui veut survivre. Croit-on vraiment qu'il est venu chez nous volontairement sans papiers? Qu'il a choisi de faire tout ce chemin, de traverser à pied des montagnes, de voyager dans des soutes de cargo pour le plaisir? Non. Le clandestin est là parce qu'il n'a pas d'autre choix.
Il fuit son pays dans lequel il ne peut plus vivre et il va là où il espère que ce sera un peu moins dur. Là où il aura peut-être une chance de trouver un travail, de se nourrir, de se loger. Là où il pourra réaliser son projet. Les immigrés, les clandestins plus peut-être encore que les autres, sont les porteurs de nos valeurs fondamentales, de l'individualisme, de la volonté de réussir, de se construire, personnellement, un avenir, un projet de vie. Il arrive qu'ils deviennent chez nous des voyous, mais ceux qui partent ont intégré les grandes valeurs de notre civilisation, ils ont fait le choix de l'individu contre le groupe, celui de la modernité contre la tradition, celui du courage contre la soumission.
Et c'est parce qu'ils ont fait ce choix, qu'ils reviennent, lorsqu'on les renvoie chez eux. Leur ego est plus fort que la loi. Ils sont de la matière dont on fait les créateurs d'empire et les chefs d'entreprise.
Je me souviens d'un jeune homme rencontré, lors d'un voyage en Turquie, un arménien dont la famille était restée à Istambul. Il s'appelait Paul. Il parlait un peu français, un peu anglais, n'était sans doute pas très intelligent et ne savait pas faire grand chose de ses dix doigts. Mais il avait une ambition : venir en Europe occidentale, en France ou en Allemagne pour faire sa vie. Il aimait bien la Turquie, il y était né, il y avait sa famille, mais il savait aussi que jamais il n'y ferait rien. Non seulement, il ne pourrait espérer y réaliser ses rêves d'adolescent nourri de coca-cola et de musique rock, mais il ne pourrait même pas y mener une vie normale de petit-bourgeois. Pas de travail, pas de formation, pas de futur. Rien. Rien que des petits boulots de quatre sous pour mal manger et continuer de vivre dans un immeuble pourri au fond d'une lointaine banlieue. A Paris, à Francfort, à l'inverse, il savait que ce serait différent. Difficile, sans doute, tous ceux qu'il rencontrait le lui disaient, mais différent. Là, au moins, il pourrait donner la mesure de ce qu'il valait.
Il savait qu'il pouvait se planter, il savait aussi qu'il y avait dans ces villes une chance de s'en sortir et de vivre, enfin, ses rêves de gamin fasciné par les voitures et les montres électroniques. La chance était mince, fragile, mais elle existait et cela suffisait.
Paul a quitté la Turquie avec un passeport de touriste, il s'est installé, d'abord en Allemagne, puis en France, en province, dans la région parisienne, ensuite. Il a fait des petits boulots, a vécu des années et des années de galère, et a fini par obtenir la nationalité française. Il est devenu un bon français, ni plus ni moins malin que ses voisins, plus pauvre que beaucoup, plus riche que d'autres. Un français moyen. Peut-être même vote-t-il Chirac et trouve-t-il que Le Pen n'a pas tout faux. Ce n'est pourtant pas un homme tout à fait ordinaire : il a appris qu'avec beaucoup de volonté, de courage, de souffrance et un peu de chance on pouvait échapper à son sort et construire sa vie. La France est pleine de ces Paul, de ces hommes libres qui ont gagné, à force d'efforts le peu de confort qu'ils ont.
Soit, me dira-t-on, reste qu'ils ont enfreint la loi. Et que la loi, c'est la loi!
Est-ce bien si sûr? Pour le Paul que j'ai connu, cette loi n'existait pas. Comme beaucoup de ceux qui ont vécu et sont nés dans des pays pauvres, la loi n'a qu'une seule couleur : celle de la répression, de l'interdiction. Lorsque la loi est un gendarme auquel on essaie d'échapper, on ne se sent pas coupable de la violer. Rien, aucune force morale ne vous pousse à respecter des règlements qui vous empêchent de vivre. Ce n'est pas que ces gens manquent de sens moral, c'est que leur sens moral leur interdit de faire passer le confort de quelques millions de français devant leur volonté de survivre, d'échapper au désespoir, à la mort, à la famine24.
Les bonnes âmes qui sentent bien que l'on ne peut pas reprocher aux immigrés clandestins de venir sans manquer à ces droits de l'homme qui encombrent nos discours, ces bonnes âmes excusent les clandestins. "Ce sont des hommes comme les autres, disent-elles en substance. Les coupables, ce sont ceux qui les font venir." Et de montrer du doigt le Sentier, les restaurants chinois, l'industrie du bâtiment
tous ces secteurs qui, dit-on, utilisent volontiers des travailleurs clandestins.
Finis les policiers, qui faisaient un peu désordre dans les bons sentiments (tout le monde n'est pas Robert Pandraud qui veut créer une "police de l'immigration" et renvoyer par charters complets les clandestins), voici venu le temps des inspecteurs du fisc, gens infiniment plus convenables, presque bien élevés : pensez, ils n'ont pas de revolver, de matraque ou de menottes, mais des calculettes, des stylos bille et des manuels publiés par Francis Lefevre. C'est le coup d'Al Capone qu'on veut répéter. La répression dans l'élégance!
Comme souvent, les trop belles idées, celle-ci ne peut mener nulle part. On réussira peut-être à faire tomber quelques patrons peu scrupuleux, mais on n'éliminera pas le travail clandestin. Et pour cause : il répond à une demande. Il a une fonction. Ces patrons, petits et moins petits, qui emploient des immigrés clandestins ne sont qu'un maillon dans une chaîne. Un disparait, un autre renaît ailleurs. On nettoie le Sentier, il se recrée dans le 10ème arrondissement, le 11ème ou le 13ème. On ferme un restaurant asiatique qui employait du personnel sans papiers, un autre s'ouvre quelques mètres plus loin qui emploie le même personnel. Avec, en général, un nouveau patron.
On croit trop souvent que les chefs d'entreprise qui utilisent des travailleurs au noir le font seulement pour diminuer leurs coûts de production. C'est certainement l'un des motifs qui les pousse à négliger les règlements, mais ce n'est pas le seul. Il en est un autre, au moins aussi important : la possibilité d'échapper aux contrôles de l'Etat et à l'impôt.
Un clandestin est par définition un "sans papier" qui échappe à toute déclaration, à tout enregistrement. On le paie en liquide, son nom, son salaire, son travail, les produits qu'ils fabriquent n'apparaissent sur aucune comptabilité. Or, il y a une clientèle pour tout ce "noir". Une clientèle importante : celle qui ne déclare pas tous ses revenus. Prenez l'un de ces 70 000 commerçants qui vendent des vêtements de confection. Que fait-il lorsqu'un client le paie en liquide? Entre-t-il cette recette dans sa comptabilité? paie-t-il des impôts dessus? Non. Il s'en garde bien.
Mais, s'il ne veut pas qu'un inspecteur découvre un jour qu'une partie de son stock s'est envolée en fumée, il faut qu'il se fournisse au noir et paie en liquide des grossistes qui eux-mêmes oublient de déclarer tous leurs revenus. Et comment ces grossistes pourraient-ils faire s'ils ne trouvaient pas des fournisseurs, des fabricants qui emploient du personnel au noir?
Le travail clandestin n'est pas la fabrication de quelques individus patibulaires, de quelques patrons particulièrement malhonnêtes ou brutaux, c'est le revers de la délinquance fiscale. Chaque fois qu'un commerçant triche sur sa déclaration d'impôts, il crée, quelque part, dans la chaîne, une demande pour du travail non déclaré, du travail clandestin qui échappe aux déclarations. Qui mieux qu'un ouvrier sans papier peut effectuer ce travail?
Si l'on voulait vraiment lutter contre le travail clandestin, il faudrait donc s'en prendre à ceux qui sont à l'origine de sa demande : les commerçants, les artisans
leurs clients. Il faudrait poursuivre le pharmacien, le dentiste ou lavocat qui paient en liquide, avec de largent quils ont oublié de déclarer au fisc, une robe ou un manteau. Mais est-ce possible? Tous ces braves gens sont des électeurs qu'agacent tous ces étrangers qui violent nos lois. Faut-il s'en étonner? Non. Comme chacun sait, il y a de bonnes et de mauvaises lois : les bonnes, ce sont celles que violent les autres, les mauvaises, celles que je m'autorise à transgresser.
Arrêtons cette hypocrisie. L'immigration clandestine est une production de la loi. Faut-il le rappeler à tous ces esprits martiaux qui veulent lancer de nouveaux charters? Un immigré n'est clandestin que parce qu'il n'a pas pu obtenir de papiers l'autorisant à rester sur le territoire français légalement. Il ne tavaille au noir que parce quil ne peut faire autrement!
C'est la loi, ce sont les fonctionnaires du Ministère des Affaires étrangères qui refusent de donner les visas, ce sont les fonctionnaires de police qui refoulent aux frontières qui font les clandestins. On dit parfois que l'Etat ne produit rien. C'est inexact : il fabrique des immigrés clandestins. Ces immigrés travaillent pour des entreprises qui ne respectent pas le code du travail, qui ne paient pas leurs charges sociales, qui ignorent le SMIC et oublient de déclarer tous leurs revenus au fisc. C'est comme un cancer que l'Etat s'inoculerait lui-même. En s'opposant à l'entrée dans notre pays de gens qu'aucune loi n'empêchera de vouloir vivre et survivre, l'Etat fabrique de la délinquance. Et plus les règlements contre l'immigration se font sévères plus cette délinquance prend d'importance.
On n'en parle pas souvent, mais les coûts induits de la clandestinité sont probablement plus élevés pour la collectivité que ne seraient ceux d'une ouverture de nos frontières à qui veut venir s'installer chez nous.
Nous aurions certainement intérêt à laisser entrer en France tous ceux qui souhaitent s'y installer. Et si l'on pense que nous ne pouvons accueillir tous les désespérés de la terre, cherchons d'autres moyens de les renvoyer chez eux. Des moyens vraiment efficaces, qui ne leur donnent pas envie de revenir trois mois plus tard. Nous dépensons des fortunes pour le Tiers-Monde. Nous tenons à bout de bras des régimes corrompus qui affament leurs peuples. Nous finançons des tyrans qui s'enrichissent à nos dépens, batissent des villes-mausolées à quelques pas de bidonvilles infâmes, font construire des routes pour rouler avec leur mercédés dans des pays où il n'y a que des pistes. Nos organisations internationales sont d'un aveuglement coupable. Elles font vivre des experts devenus incompétents à force de circuler dans les couloirs des grandes administrations. Il y a là beaucoup d'argent.
Utilisons le donc pour former les plus dynamiques, les plus audacieux, tous ceux qui veulent s'en sortir. Aidons les à construire leur pays. A en faire un pays dans lequel ils aimeraient vivre. C'est en faisant confiance à ces hommes qui veulent s'en sortir et sont prêts à braver le pire, que l'on aidera ces pays à se développer.
Répétons-le une dernière fois : l'immigration clandestine n'est pas une affaire de police, c'est une affaire de développement.
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le clandestin, la loi et la ruse de la raison
Dire que le travail clandestin est une invention de la loi nest pas une figure de style aout polémique. Cest la vérité historique. On peut même fixer précisément lheure et le jour de sa naissance : le 8 aout 1893, date du vote dune loi qui faisait obligation aux étrangers venus travailler en France de se faire immatriculer à la mairie. Aucune obligation de ce type nexistant avant, le concept même de travail clandestin navait pas de sens. Les travailleurs clandestins, les sans droits, comme on les appelle parfois, nexistaient pas.
Les auteurs de cette première loi, et de toutes celles qui ont suivi, et elles furent nombreuses25, voulaient, officiellement, éviter que des étrangers prennent le travail de Français. Xénophobie et protectionnisme ont toujours fait bon ménage. Mais pour qui suit ces textes dans le détail, il y a plus : il y a lhistoire de la main mise progressive de lEtat et de son administration sur lensemble de la population. On commence par enregistrer les étrangers puis, de fil en aiguille, cest toute la société qui se trouve prise dans les mailles de ladministration, de ses déclarations, immatriculation et contrôles. La logique de lenregistrement le commande : comment saisir lidentité un travailleur étranger sans enregistrer celle de ses collègues français? En même temps quil créait le travailleur clandestin, le législateur inventait le travail au noir, forme plus bégigne mais plus résistante du même virus.
Ces deux infractions vivent dailleurs, cest de notoriété publique, en concubinage notoire. Que se passerait-il si, demain, par un coup de baguette magique, tous les sans papiers disparaissaient? Le travail clandestin sévanouirait-il comme vierge un soir de débauche? Non! Les travaux aujourdhui réalisés par des étrangers seraient pris en charge par des Français ordinaires, par de bonnes gens qui touchent le RMI, une retraite ou une allocation chômage. Avec la magie, on aurait remplacé des clandestins en délicatesse avec la police par des délinquants ordinaires, faux chômeurs et profiteurs de RMI
infiniment plus coriaces et difficiles à attraper.
On a là un bel exemple de ce quHegel appelait la ruse de la raison. Létranger sans papiers qui vit en marge de nos règles na quune seule ambition : rentrer dans lordre, devenir un travailleur comme les autres. La clandestinité lui coûte, il perd les bénéfices de la protection sociale et risque à tout moment dêtre reconduit aux frontières. Le travailleur au noir, qui touche une allocation chômage a, au contraire, fait le choix de la tricherie : linfraction lui rapporte et il viole sciemment la loi. Rentrer dans lordre lui ferait perdre les bénéfices dune allocation et payer des impôts
Le premier est une victime qui subit, le second, un tacticien qui calcule.
Cette ruse de la raison que dautres appellent effet pervers traverse toute lhistoire de ladministration des immigrés. Les premières victimes des mesures prises pour limiter lentrée des étrangers ont toujours été ceux qui la réclamaient avec le plus de vigueur. Reprenons lexemple du travail clandestin.
Lorsquen 1893, le Parlement vote un premier texte sur le travail clandestin, les Français nont ni passeport ni cartes didentité et létat-civil laisse à désirer. Les premiers à posséder des papiers, à être soumis au contrôle tatillon et systématique de ladministration sont, paradoxalement, les étrangers. Les Français suivront bientôt et découvriront avec horreur quenregistrement signifie aussi ponction fiscale : limpôt sur le revenu nait, deux ans plus tard, en 1895 en même temps que lassistance aux vieillards, infirmes et incurables. Suit, en 1898, la première loi sur les accidents du travail.
Le contrôle des étrangers a été le laboratoire où se sont élaborés, dans le bruit et la fureur, la démagogie et la violence, les mécanismes de gestion moderne des populations. LEtat a profité de la lutte contre le travail clandestin pour mettre en place des mécanismes qui se sont aussitôt retournés contre les plus ardents défenseurs du contrôle des étrangers. Car, et cest là que lhistoire se montre ironique, les plus hostiles aux contrôles de lEtat sur lactivité économique, ceux qui résisteront le plus longtemps aux réglementations, les premiers à se révolter contre la tyrannie fiscale, sont les mêmes artisans et commerçants qui demandaient, avec le plus de constance et de force, que lon prenne des mesures contre les travailleurs clandestins. Le titre de la loi de 1893 est, à ce sujet, sans équivoque puisque relative au séjour des étrangers en France et à la protection du travail national. Ils pensaient lutter contre la concurrence déloyale des étrangers, ils ont introduit le loup dans la bergerie.
Ce qui était vrai hier, lest aujourdhui encore. Limmigration sert toujours de laboratoire social. Les mesures que lon préconise pour lutter contre limmigration annoncent celles que lon veut prendre contre lensemble de la société.
Imaginons que lon retire, demain, leurs allocations familiales aux immigrés, comme le réclament Le Pen et ses amis. On verrait vite suivre des mesures similaires touchant des Français. Ce nest pas le programme affiché du Front National qui est içi en cause : cest la logique de ce type de proposition : retirer leurs prestations aux étrangers, cest introduire un principe de discrimination là où il ny en a pas. Une fois en place, pourquoi en limiter lapplication aux seuls étrangers?
Pourquoi ne pas le généraliser et distinguer plusieurs catégories de Français? ceux qui méritent des allocations un peu, beaucoup ou
pas du tout. Il ne serait pas très difficile de trouver de bons motifs dexclure telle ou telle catégorie de la population des bénéfices de cette prestation sociale. Les riches? Ils nen ont pas besoin. Les chômeurs de longue durée? Elle les entretient dans la paresse. Les familles qui nont quun seul enfant? Elles peuvent vivre sans. Celles qui en ont beaucoup? Elles en abusent
On pourrait ainsi samuser à effeuiller la marguerite de la protection sociale. Puis, pourquoi pas? celle des droits civiques.
De quelque manière quon les tourne, les mesures prises contre les immigrés introduisent dans notre droit des innovations quie ne peuvent que sétendre et se diffuser dans toute la société.
Nos politiques, tous bords confondus, concentrent le feu de leurs mitrailleuses rhétoriques sur les malheureux qui vivent sans papiers. Ils feraient mieux de chercher à comprendre ceux qui résistent aux réglementations. Est-ce que trop dimpôts tue limpôt? Cest une explication quon a souvent donnée. Est-ce que lEtat, avec ses règles et ses procédures, gène les activités qui demandent beaucoup de flexibilité. Cest une autre explication que lon vérifie chaque jour. Est-ce, encore, que les activités domestiques se prétent mal à lenregistrement? Qui a essayé de remplir une feuille de Sécurité Sociale pour une jeune fille au pair ne peut quapprouver. sans doute trouverait-on en réfléchissant dautres explications encore.
Plutôt que de faire du travail clandestin une simple affaire de police qui se règle à coup de charters, nos politiques devraient lanalyser pour ce quil est : une production dun Etat déréglé.
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A droite, toute!
La pensée lepenique, pensée du vide
Difficile de parler de l'immigration sans dire quelques mots de celui qui a fait de l'ouverture de nos frontières l'un des thèmes dominants du combat politique de la fin des années 80 et du début des années 90. De Fabius à Giscard, de Chirac à Cresson, il n'est pas un homme politique qui ne se soit à un moment ou l'autre placé sur le terrain de Le Pen. Le succès de ce vieux routier de l'extrême droite, éditeur de chants nazis, chantre des ratonnades, amateur de détails, ne peut laisser indifférent.
Le personnage a quelque chose de fascinant. Il a une certaine grandeur dans l'ignominie. Voilà un homme qui n'a cessé de faire de la politique depuis qu'il a l'age adulte et qui a trouvé le temps d'être accusé d'avoir torturé et assassiné pendant la guerre d'Algérie, d'avoir hérité, dans des conditions qui relèvent des romans noirs d'un industriel alcoolique, d'être un antisémite
Voilà un homme dont le divorce mérite de rester dans les annales tant il a été extravagant (souvenons-nous : pour mieux l'enfoncer sa femme a posé nue dans Lui et raconté comment ses filles avaient perdu leur pucelage avec des juifs!), voilà un élu qu'un journal satirique montre cul nu sur une plage. Voilà en un mot un homme ignoble. Et cette ignominie fait son succès. Plus les journalistes que sa réussite effraie découvrent et révèlent de puanteur autour de lui et plus il grandit, plus il gagne en authenticité. C'est que sa puanteur est la notre. Son divorce, ses héritages, ses bagarres, ses insultes, sa violence
tout ce qui fait frémir en lui est aussi tout ce qui fait son succès, il est le héros de nos peurs, l'ange noir de nos fantasmes, celui qui vit totalement, jusqu'au bout, jusqu'à n'en plus pouvoir toutes nos misères. Comparez donc vos petites vilenies personnelles auprès des siennes. C'est roupie de sansonnet! Il est à notre mauvaise conscience quotidienne comme ce bouton qui fait mal et que l'on taraude sans fin. Il est notre gueule de bois.
Le Pen n'est pas un homme politique comme les autres, il ne prétend ni à l'originalité ni à la subtilité, il ne cherche pas à convaincre, il dit et répète qu'il pense comme les autres, qu'il dit tout haut ce que les autres pensent tout bas, qu'il est un peu comme le porte-parole de tous ceux qui n'ont pas la parole.
Ce n'est pas un hasard. Il y a au coeur de la pensée lepenique une étrange fascination de l'identité. "La France aux Français", dit-il, dans une de ces formules qui en disent long sur le domaine où il situe sa réflexion politique : la tautologie. On est ensemble, entre nous, pareils à nous mêmes depuis des siècles, disent ses partisans
Toute la virtuosité du discours lepenique, tout son goût des subjonctifs imparfaits, des tournures à l'élégance un peu voyou qui séduisent les foules est là : il n'a rien d'autre à dire que "je est je". Pour ne pas faire trop court, il doit multiplier les mots, mais l'essentiel est dans cette répétition du même. Son drame, car il vit un drame, c'est que ce même est constamment menacé. Dans notre miroir, au creux de l'intimité, nous ne sommes jamais totalement identiques à nous-même. La différence se glisse partout, qu'il faut toujours chasser. Elle est comme la poussière qui s'accumule sur les meubles, on ne finit jamais de l'éliminer. Comme dit Le Pen, dans une de ces formules élégantes qu'il affectionne, "je préfère ma cousine à ma voisine, ma fille à ma cousine" et, sans doute
moi-même à mon double.
Au coeur de ce discours de l'identique, il y a la menace de l'autre toujours là, toujours plus proche, toujours plus menaçant : il faut, sans relâche, l'exclure, l'éliminer, l'expulser. C'est le travail sans fin de Sysiphe : on commence avec les arabes, on continue avec les juifs, on poursuit avec les arméniens, les franc-maçons, les communistes (ce qu'il en reste), les capitalistes
La pensée lepenique est profondément scatologique. Dans l'imaginaire de la droite française les relations avec les algériens, les marocains
sont affaire digestive : on a essayé de les assimiler (souvenez-vous des discours d'avant la fin de la guerre d'Algérie sur "l'assimilation"!), ils ont refusé, il faut les chier! Je n'invente rien, c'est le fond des plaisanteries et des chansons qui accompagnent les discours politiques de Le Pen et de ses amis lors de leurs grands rassemblements. S'ils n'étaient aussi violents, on en rirait : c'est le pipi-caca fait idéologie.
Difficile, cependant, d'en rire! On voit en Afrique des arbres entièrement dévorés par des termites : pour qui les aperçoit de loin, ils ont encore belle allure, mais il suffit d'un coup de pied pour les faire tomber en poussière. La pensée lepenique est comme ces termites, elle ronge intérieurement la France, elle est un cancer. Il faut la combattre chaque fois qu'elle s'exprime, la dénoncer. Ce n'est pas en faisant la cour à ses électeurs que l'on réussira à extirper le mal, c'est en les combattant lorsqu'ils diffusent la pensée lepenique.
Il faut dire et répéter que cette pensée est indigne de la France. Elle est, comme toute démagogie, courte, vulgaire, paresseuse. C'est la pensée du temps arrêté, de l'ambition suspendue, du repli, du retour sur soi, de l'arrêt maladie de longue durée. On a beaucoup reproché à Le Pen qui se promène avec son nationalisme à la boutonnière, d'avoir préféré, lors de la guerre du Golfe, Saddam Hussein à l'armée française. On a bien fait : le Front National est le parti des collaborateurs, de ceux qui, pendant la dernière guerre, dénonçaient les résistants et les juifs. On a moins souligné, ce que cette attitude pouvait avoir de timoré : on crie très fort tant que l'ennemi est très loin, mais on se cache et se couche dès qu'il élève la voix. La France de Le Pen est celle des planqués, des timides, des hâbleurs. C'est la France des Tartarin tout juste bons pour causer
Disons le tout net : il y a plus de caractère, d'ambition et de promesses pour la France dans le travailleur immigré qui se bat pour nourrir sa famille, que dans l'électeur de Le Pen qui s'enferme avec un fusil dans son pavillon.
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Lextrême droite, ses scouts et ses gourdins
Avec Le Pen, cest le discours fascise et raciste davant-guerre, le pétainisme le plus borné qui revient à la surface. Les psychanalystes ont dans leur boite à outils un concept bien utile : le refoulé. Cest ce quil y a de plus abject dans notre passé, cest tout ce que de Gaulle et le Parti Communiste, le parti des fusillés, nous avaient aidé à cacher au fond de la cave, à recouvrir de vieilles malles et de piles de vêtements usés, que le Front National ressort.
Lextrême droite a trouvé, dans limmigration un moyen de revenir sur le devant dune scène que la collaboration avec lennemi pendant la dernière guerre lui avait fait quitter26. Limmigré théorique que fabrique Le Pen et que reprend avec tant de complaisance le reste de la classe politique, présente tous les avantages.
Il permet, dabord, dappliquer à tous les problèmes que lon rencontre la stratégie du bouc émissaire : sil y a du chômage, cest de la faute des étrangers, sil y a de la délinquance, cest aussi de leur faute, si le Sida et la prostitution se développent dans le bois de Boulogne, cest encore de leur faute. Je ninvente pas. Je ne fais que citer Jean Tiberi : Le problème de la prostitution dans le bois de Boulogne est celui de limmigration, 85% des prostitués et travestis de ce lieu étant des étrangers souvent en situation irrégulière.27 Je précise, pour ceux qui ne le connaitraient que cet expert en prostitution sauvage nest pas un porte-parole du Front national. Non, cest le premier adjoint de Jacques Chirac à la mairie de Paris.
Il offre une cible vers laquelle canaliser la violence. Celle, verbale, des politiques, celle, physique, des tireurs isolés et des bandes de loubards. On a beaucoup insisté dans la presse sur ce qui sest passé en Allemagne. On a même lu ici ou là des comparaisons entre la brutalité teutonne et la retenue française. A trop vouloir prouver, on dit des sottises
On tue aussi chez nous des étrangers parce quils ont le type méditerranéen ou la peau un peu trop foncée. Ce nest pas si rare quon veut bien le dire. On loublie, cest tout. Tous nos hommes politiques, tous nos journalistes, tous ceux qui nous informent connaissent les chiffres sur limmigration. Aucun ne sait combien dimmigrés ont été assassinés ces dernières années.
Plus grave peut-être encore, il y a clémence dont font preuve les tribunaux dans les affaires dont les victimes sont immigrées.
A lire certains jugements on se demande si toutes les vies ont bien le même prix. Elles ne lont certainement pas pour ceux qui font profession de réclamer la peine de mort pour les assassins denfants, de vieilles dames et de gendarmes mais trouvent normal que celui dun jeune tunisien sen tire avec quelques mois de sursis. Ce sont les apôtres de la peine de mort qui justifient les bavures policières et défendent les tueurs détrangers. La droite extrême ne révèle nulle part mieux que dans ce traitement différencié de la mort son idéologie profonde.
La justice a quelques excuses : Le Pen et ses amis sont de redoutables procéduriers qui exploitent à fond un terrain abandonné par tous les autres. Ils savent que le tribunal, surtout lorsquil sagit de crime de sang, est un terrain propice à lexploitation de lémotion populaire, des gestes de colère, des rumeurs, des fantasmes. Regardez autour de vous ce qui se passe lorsquun sac est volé : cest toujours un arabe, un gitan, un étranger que lon accuse. Ils en usent et en abusent : rien ne se manipule plus facilement que la colère et lémotion.
La moindre affaire donne loccasion de travailler lopinion, de se présenter tout à la fois comme victime (celle des journaux et des journalistes, peu importe le résultat : seules les victimes portent plainte) et comme recours : qui, sinon les amis du Front national, parle de légitime défense lorsquun flic à moitié ivre tire sur le premier arabe quil rencontre? Un article dans un journal ami, un avocat, une pétition et voilà des dizaines de gens convaincus que seule lextrême droite les comprend, les aide et les assiste.
La justice sert à intimider les adversaires : aucun directeur de journal naime aller au tribunal. On supprime, dans les journaux, les phrases trop vigoureuses, on se méfie des dessins trop audacieux. Les journaux humoristiques néchappent à la règle. Dès quil sagit de Le Pen, les dessins de la Grosse Bertha, qui ne fait jamais dans le subtil, sont présentés à un avocat avant publication. Avant la censure, il y a lauto-censure.
La justice sert, aussi, à brouiller les cartes, à remettre constamment sur le tapis les mêmes affaires. On attend des juges quils disent le bien et le mal, quils tracent une frontière nette entre ce quil convient de faire et de ne pas faire. Ils font tout le contraire. Leurs jugements sont contradictoires, complexes, souvent trop ambigus pour laisser une impression nette. Prenons une affaire simple : le maire de Beaucaire refuse en 1989 dinscrire de nouveaux enfants immigrés dans les classes de sa ville. Il est poursuivi en justice : le procureur réclame une peine de principe, le tribunal correctionnel le reconnait coupable mais le dispense de peine. Le parquet fait appel
Quest-ce quune peine de principe, une condamnation sans peine? Il faut toute la subtilité dun scolastique pour distinguer le bien du mal dans ce jugement.
Autre exemple : la publication dun tract du Front National dans lequel on utilise le mot invasion pour décrire la situation à Colombes. La Ligue des droits de lhomme porte plainte. En première instance, le tribunal correctionnel condamne son auteur, Jean-Yves Le Gallou, à 6000 F damende, pour provocation à la discrimination nationale, raciale et religieuse. Il se pourvoit aussitôt en appel. Il est relaxé et la Ligue condamnée à verser 10 000F pour recours abusif. Qui a tort, qui a raison? Où sont la loi, le droit et la justice? Dans le premier jugement? dans le second? Vous faites comme au loto, vous choisissez, selon vos opinions, votre humeur ou
votre information. Le premier jugement vous a déplu? Vous savez quil nest pas définitif. Le second vous convient mieux : vous criez victoire. Quen fin de compte, en cour de cassation, votre héros soit condamné, importe peu : personne nira le crier sur les toits. Conçu pour protéger le justiciable, le mécanisme des appels sert ici à tout autre chose : il rend provisoires les condamnations et définitives (au moins aux yeux du public) les relaxes.
On pourrait multiplier les exemples. Il ne sagit pas de critiquer les juges. Ils font leur travail, comme tout un chacun, avec plus ou moins dintelligence et de compétence. Mais de montrer comment un démagogue, passé maître dans les techniques de communication, peut utiliser les procédures lentes et précautionneuses de la justice pour marteler son message.
En occupant le terrain de la justice, lextrême droite construit, par touches délicates, discrètes mais répétées, une société où certains ont plus prix, de droit et de liberté que dautres. Hier, les jugements disproportionnés nous révoltaient, nous protestions contre lapplication dune justice à deux vitesses, nous nous taisons aujourdhui, épuisés, las. Il faut quun flic séropositif viole une femme pour que lon retrouve un peu de tonus. Que faudra-t-il demain pour nous réveiller? Quil mange sa victime?
Limmigration a une autre grande vertu : elle rend concret le discours politique. Nous croisons tous des immigrés dans la rue, nous en voyons tous les jours. Ce nest pas comme le PNB ou les accords de Maastricht. Elle permet permet de tenir un langage à double sens et darticuler les thèmes traditionnels de lextrême droite aux préoccupations quotidiennes. La haine de larabe a longtemps servi de masque à lantisémitisme. Le refus de létranger ranime les vieux discours sur lhomogénéité sociale, la haine du cosmopolitisme, le peuple uni dans une même volonté. De la France aux Français à la France, terre catholique, il ny a quun pas. Le Pen et ses amis nont pas encore épuisé tous les éléments de leur thématique. Ils ont déjà ressorti les scouts, les flambeaux et les défilés. A quand les discours sur la volonté nationale et le gouvernement par les meilleurs?
Limmigration est le terreau sur lequel se développe lextrême droite. Cest le socle qui lui permet de revenir en force, dimposer ses idées à une droite qui na pas su profiter de sa cure dopposition pour renouveler les siennes. On le voit bien au sort fait au vocabulaire. Cest dans un de ses tracts que le mot invasion a été pour la première appliqué officiellement à limmigration. Valery Giscard dEstaing la repris à son compte, il fait maintenant partie du vade-mecum de tout candidat qui souhaite réveiller une salle saisie par la torpeur.
Ce ne sont, me dira-t-on, que des mots. Sans doute, mais les idées ne sont, elles aussi, que des mots et mieux vaut se méfier de ceux quon utilise. Les staliniens ont beaucoup tué à coups de mots. Ce nest pas parce que les oeuvres complètes de Lénine et Staline servent à chauffer les dernières bibliothèques universitaires de ce qui fut le paradis des peuples quils sont devenus inoffensifs.
E?ÓjääE?Ójää
Au seuil de l'intolérance
Pas besoin dêtre dextrême droite pour trouver quil y a trop dimmigrés? Cest vrai. Au seuil de l'intolérance, il y a ce que l'on appelle le seuil de la tolérance. Il parait que cela existe, qu'il y a une limite, un trait tracé sur les histogrammes des démographes. En deça nous sommes courtois, raisonnablement indifférents à nos voisins, au delà, nous serions agressifs, brutaux, incapables de nous contenir. Pour un peu, le racisme et la bêtise seraient comme la température. En dessous de 10, 15 ou 20% (personne ne sait vraiment, les chiffres les plus fantaisistes circulent), on n'en a pas, au delà, plus rien ne va. Il faut appeler le médecin, ou plutôt les CRS.
Je ne sais pas bien qui a inventé cette étrange notion, mais ce brillant innovateur ne devait pas vivre au contact des immigrés, dans un de ces quartiers où ils sont nombreux. Installé à Sartrouville, Villepinte ou Nanterre, il n'aurait jamais imaginé pareille fantaisie. Il aurait su, d'expérience quotidienne, la meilleure en ces matières, que cette notion de seuil est absurde. Dès qu'on essaie de la saisir, de lui donner un contenu, dés qu'on la prend au sérieux, on la voit s'échapper, s'effriter, perdre tout sens.
Cherche-t-on à le mesurer sur le terrain que l'on découvre que le résultat sera différent d'un endroit à l'autre. Ici, 10% parait être le chiffre le plus probable, là 15, ailleurs 25 ou 30%. Tout bouge selon les interlocuteurs, leur expérience. Le directeur d'école, le médecin hospitalier, le gardien de grands ensembles, le maire d'une ville
chacun a son opinion, différente de celle du voisin. Veut-on utiliser des techniques plus sophistiquées? On tombe sur un autre obstacle : on ne sait pas mesurer l'intolérance. Faut-il compter le nombre de conflits? mener des enquêtes d'opinion?
Dans l'hypothèse même où l'on saurait bricoler un outil, comment évaluer l'intolérance liée à la nationalité de celle qui tient à toutes ces différences qui structurent nos sociétés : jeune/vieux, salarié/chômeur, homme/femme
Est-ce l'arabe ou le jeune trop bruyant que visent, les soirs d'été, du haut de leur tour, les Dupont la Joie? Est-ce l'africaine ou la mère qui laisse ses gamins jouer dans les couloirs de HLM que critique la voisine?
Cette notion de seuil de tolérance est absurde parce qu'elle repose sur une vision fausse de la société. Vision totalitaire d'une société homogène où tous partagent les mêmes valeurs, les mêmes habitudes alimentaires et vestimentaires, et, naturellement, mêmes religion et opinions. Des sociétés de ce type n'existent que dans des laboratoires où l'on sélectionne les lapins et les souris. Partout ailleurs, la diversité et la variété sont la règle.
Nos sociétés vivent de différences et de tensions entre des individus que séparent l'age, la richesse, la culture, la nationalité
tensions que la vie ensemble tend justement à réduire. Le jeune vieillit et se met à ressembler à ses parents, le pauvre calque ses comportements sur ceux du riche (ou vice-versa), l'étranger devient français
Qu'est-ce qu'un immigré installé dans la banlieue parisienne sinon un Français en gestation? Si vous en doutez, demandez donc à ses compatriotes restés au pays ce qu'ils en pensent.
Une société n'est pas figée, ce n'est pas un champ de bataille avec des armées qui s'opposent sous la direction de généraux plus ou moins habiles, c'est un univers complexe où des individus autonomes construisent des stratégies, font des choix, nouent des alliances, prennent des décisions.
Certaines structures se prêtent mieux que d'autres à ce travail incessant d'homogénéisation, de transformation des individus. Il est clair, pour ne prendre que cet exemple, que le quartier où l'on retrouve mêlés 4 ou 5 nationalités différentes est plus propice à un apprentissage rapide de la langue française que celui, plus homogène, où ne vivent que des étrangers de même origine nationale. Ce n'est pas le nombre d'étrangers dans une communauté qui pose problème, c'est le nombre d'échanges avec des français ou, éventuellement, des étrangers d'une autre nationalité qui compte. Plus ces échanges sont importants, et plus ce travail d'homogénéisation, qu'on peut encore appeler intégration, se fait vite.
Le seuil de tolérance n'existe pas. Ce n'est qu'un de ces concepts inventés pour les besoins de la cause, celle, bien vilaine, de tous ceux qui trouvent qu'on n'est jamais assez entre soi.
Mais, me direz-vous, si ce seuil de tolérance n'existe pas, pourquoi entend-on si souvent des gens se plaindre de leurs voisins, de leurs odeurs et de leurs bruits?
On sait comment Jacques Chirac s'est fait le héraut des disputes entre voisins. Qu'il y ait des problèmes de promiscuité, nul n'en doute. Quiconque a assisté à une réunion de copropriété le sait. A la vérité, nous en souffrons tous. J'ai pour ma part, une certaine difficulté à travailler dans un appartement que mes enfants emplissent de musique rock.
Ces problèmes sont-ils exacerbés par la cohabitation de populations d'origines étrangères? L'odeur des sardines que ma concierge espagnole prépare tous les vendredis m'agace. Mais l'odeur du boeuf mironton, de la choucroute ou du steack pommes frites me déplairait tout autant. C'est l'odeur qui m'exaspère, ce n'est pas son arôme. Ce n'est pas ce que mon voisin fait cuire qui fait problème, c'est que cette odeur passe à travers les murs, s'infiltre dans les escaliers, s'impose dans le salon, la chambre ou la salle à manger.
Idem pour le bruit. Que la bande d'adolescents installée dans l'appartement voisin écoute Mozart, les Stones ou Jacques Brel importe peu. Ce qui compte : c'est que le bruit de leur musique vienne déchirer mon silence. La promiscuité est une affaire d'architecture, de matériaux de construction, de ciment et de béton. On a à peu près autant de chance de résoudre ce problème par un traitement social du voisinage, qu'on en aurait de soigner la grippe en mettant en quarantaine tous ceux qui ont attrapé un rhume.
Ramener les problèmes d'immigration à des problèmes de promiscuité entre communautés est absurde. C'est aussi dangereux. Si on les prenait au sérieux, les propos de zinc de Jacques Chirac conduiraient tout droit à la ségrégation. A l'apartheid. A la création de ghettos. A la partition de la population selon ses odeurs et ses bruits. "je n'en veux pas aux noirs, disait le bon sud-africain, mais ils sont tellement différents. Il vaut mieux que chacun vive dans son coin. Tout le monde sera plus heureux."
On peut renvoyer chez eux en charters des maliens et des vietnamiens, des algériens et des polonais, mais que faire des corses (ils puent eux aussi), des alsaciens (Ah! la terrible odeur de la choucroute!), des antillais et de leurs boudins, des marseillais et de leur cuisine à l'ail, des pieds-noirs et de leur merguez? Et que dire des vieux qui écoutent Edith Piaf, des amateurs de Brassens, des danseurs de rock? De ceux qui braillent et de ceux qui s'aiment avec un peu trop de souffle?
Jacques Chirac a raison : ce n'est pas être raciste que de parler de promiscuité même s'il faut l'être un peu pour choisir comme exemple des difficultés de la cohabitation une famille malienne. Surtout lorsque cette famille imaginaire a été spécialement construite pour illustrer ce que les comptoirs de bistrot entendent à longueur de journée entre deux éructations subtiles sur les moeurs de la voisine. Mais faisons crédit au maire de Paris : ce n'est pas être raciste que d'évoquer la promiscuité, c'est idiot ou, plutôt
démagogique.
E?ÓjääE?Ójää
Mildiou sur lEtat-Providence
Plus libéral que moi, tu meurs, mais, surtout
ne me parle pas des immigrés!
Que Le Pen et ses amis aient réussi à imposer leurs borborigmes tautologiques dit l'état lamentable de notre pensée politique. Ecoutez les tous parler parler de l'immigration. Il n'y a pas plus cruel révélateur. Grattez les discours, vous y trouverez partout la même chose. Avec le marxisme, ce qui nous restait d'utopie, de projet politique s'est évanoui. Ne restent que les organisations non gouvernementales (ces fameux french doctors) et l'ambition nue.
Regardez comment la gauche s'emmêle dans son sirop humanitaire. Observez Mitterand et ses remarques sur le vote des immigrés. Il faut lui reconnaître un talent fou : il a réussi à faire passer pour du machiavélisme ce qui n'est qu'hésitation, incapacité à prendre une décision. Mais quel aveu d'impuissance!
Regardez comme les responsables de SOS-racisme, ceux de France-Plus sont sur la défensive. Ce n'est pas d'eux que l'on peut attendre un discours qui dise, enfin, la vérité sur l'immigration.
Ecoutez le silence des écologistes Il fait tant de bruit qu'on a pu s'inquiéter de l'antisémitisme de certains de leurs dirigeants!
Quant à la droite
quand elle ne vole pas au secours de Le Pen elle se noie dans ses contradictions. Prenez les néo-libéraux qui se promènent tous avec le mot liberté écrit en lettre d'or sur le front. Je dis le front, car ce sont le plus souvent des jeunes gens de bonne famille, élèves doués à l'esprit caustique. Plus voyous, ils porteraient des statues de la liberté sur des blousons de cuir, ce qui ferait peur aux bourgeois, mais on ne peut pas tout avoir : ils ont du talent, de l'humour, ils manient avec vigueur l'art de la polémique, ce qui nest pas si mal.
Ils sont audacieux et n'hésitent pas à prendre le contre-pied des bien-pensants. Les lire est un plaisir. On aimerait mettre au programme des classes de français leurs meilleurs pamphlets. Plutôt que d'ennuyer les écoliers avec le PIB, on devrait leur faire commenter ce texte où l'un de leurs maîtres à penser, Frédéric Bastiat, prend fait et cause pour les marchands de chandelles, bougies et lampes victimes de "l'intolérable concurrence d'un rival étranger placé dans des conditions tellement supérieures aux notres, pour la production de lumière qu'il en inonde notre marché national à un prix fabuleusement réduit". On a reconnu le coupable : le soleil.
Même excessifs, ils sont intéressants. Je ne suis pas sûr que leurs propositions pour libéraliser le marché de la drogue soient vraiment "raisonnables", je ne pense qu'elles aient quelque chance d'aboutir, mais elles ont le mérite de mettre de l'air dans des discussions que les bons sentiments rendent étouffantes. Leurs positions sur l'immigration devraient être aussi revigorantes et roboratives. Comment mieux illustrer les théories libertariennes28 qu'en ouvrant grand les frontières, qu'en mettant au placard des vieilles lunes toutes les déclarations sur les nationalités? Après tout, l'une des premières grandes batailles des libéraux a porté sur la libre circulation des travailleurs. C'était au tout début du XIXème siècle. L'industrie anglaise était alors à son apogée, loin devant le continent qui manquait de tout : de machines, de savoir-faire, d'hommes
Les hommes, justement, existaient de l'autre coté de la Manche. Il suffisait de les faire venir. Mais les industriels britanniques ne l'entendaient pas de cette oreille et militaient vigoureusement contre la libre circulation des individus. Il fallut un long débat au Parlement britannique pour que les ouvriers anglais fussent autorisés à traverser les frontières pour vendre leurs compétences en France ou en Allemagne.
Comme d'autres, sans doute, j'attendais de ces néo-libéraux une défense ardente de la libre circulation des individus. Mais, non! Ces mêmes théoriciens qui trouvent légitime de vendre son corps, que les mères porteuses, l'euthanasie et la disparition des syndicats ne choquent pas, hésitent, reculent, se font dialecticiens subtils dès qu'il s'agit d'immigration. Voilà nos malheureux immigrés qui perdent ceux qui devraient être leurs meilleurs alliés.
Les mauvais esprits pourraient sourire de cette soudaine timidité. Il est vrai qu'elle prête au ricanement. On a envie de dire : retirez donc le masque du libéral et vous trouverez, derrière, le bon vieux conservateur : on se dit libéral tant qu'on est dans l'opposition, mais dès que l'on sent l'odeur du pouvoir, on redevient raisonnable. Et, en l'occurrence, raisonnable veut dire penser comme Monsieur tout le monde. On devine les discussions en coulisse. A gauche, les libéraux, idéologues purs et durs, habiles du stylo-bille, à droite, les candidats, avec leurs affiches sous le bras. "La théorie et le bon sens, disent les premiers, veulent qu'on ouvre les frontières aux étrangers" ; "tout ce que vous voulez, leur répondent les seconds, mais pas l'immigration, nos électeurs ne comprendraient pas." Ajoutons, pour être franc que ce qui vaut pour l'immigration vaut pour à peu près tous les points du programme libéral. Les mêmes électeurs qui rêvent de licencier tous ces fonctionnaires qui ne font rien, de supprimer cette sécurité sociale qui coûte une fortune, d'en finir avec l'Etat providence qui ne sert à rien reculeraient encore plus vite s'il était question d'y toucher. Le libéralisme pur et dur est comme certaine pile : il ne s'use peu que parce que l'on ne s'en sert pas beaucoup.
Mais, revenons à nos idéologues. Les voilà contraints de trouver un motif de fermer des frontières, de mettre des freins à une liberté qu'ils voudraient sans entrave. Ce sont des gens intelligents et astucieux : ils ont trouvé une parade. Elle est un peu tordue, mais élégante. Elle s'appelle le "passager clandestin" (free rider).
Le passager clandestin est un des concepts clefs de la nouvelle pensée libérale. Comme beaucoup didées venues des Etats-Unis, il est issu d'un étrange mélange de calcul mathématique et de raisonnement abstrait. Le "free rider" est celui qui profite automatiquement des actions d'autrui. On l'a d'abord découvert dans ces organisations où les décisions sont prises à la suite d'un vote : organisations syndicales, municipalités, copropriété
Le cas le plus classique est celui de la grève. Pour obtenir qu'une revendication aboutisse, il faut qu'un très grand nombre de salariés se mettent en grève ; mais, faire grève, c'est perdre le salaire de plusieurs jours ou plusieurs semaines. Le passager clandestin réussit à bénéficier des avantages de la grève sans en payer les coûts. Il profite de l'action collective sans investir dedans. Quiconque a participé à une réunion de copropriété, à une discussion syndicale a rencontré ces petits-malins et sait qu'ils sont rarement appréciés. La grande innovation des libéraux modernes est de considérer le comportement de ces "profiteurs" comme tout à fait rationnel et raisonnable : "Jamais, écrit Mancur Olson, qui fut l'un des premiers à faire la théorie de ce comportement, un organisme de pression, à plus forte raison un syndicat ou une quelconque organisation travaillant dans l'intérêt d'un grand nombre d'entreprises ou de travailleurs dans une industrie donnée n'obtiendra l'aide d'individus considérant raisonnablement leurs intérêts personnels dans cette industrie."29 Il en conclut, assez logiquement, que les organisations collectives qui veulent obtenir la collaboration de leurs membres doivent leur apporter des services.
Le travailleur immigré, expliquent nos "libéraux retournés", est le prototype du "free rider" : il bénéficie d'avantages sociaux qu'il n'a pas financés. Plus même, il augmente les coûts de ces avantages sociaux pour ceux qui les financent. De là à conclure qu'il faut éliminer les immigrés il n'y a qu'un pas que ces "nouveaux réalistes"30 franchissent rapidement. Cela revient, au fond, à dire que l'immigré est un parasite qui ne vient chez nous que pour profiter des avantages sociaux : allocations familiales, sécurité sociale, RMI
"La générosité de nos institutions sociales, écrit Henri Lepage qu'on a vu mieux inspiré, modifie le calcul coûts/avantages de l'émigration. Elle agit comme une authentique subvention dont l'effet est d'accroître massivement l'attrait du marché français sur des populations dont par ailleurs les coûts de déplacement ont été réduits par les progrès des transports."31 Nos grands amateurs de liberté ont réussi à donner une justification théorique à la limitation de la liberté. On ne leur en demandait pas tant!
Disons-le tout de suite : du seul point de vue qui devrait être celui des libertariens, ces arguments ne valent pas grand chose. "Personne, écrit Pierre Lemieux, dans un ouvrage qui expose avec beaucoup de sympathie cette nouvelle pensée libertaire, n'a le droit de confisquer (par la force) les avantages d'un passager clandestin."32 Ce que Robert Nozick, l'un des plus vigoureux adversaires de l'Etat exprime avec encore plus de force. Le fait, explique-t-il, que nous soyons des produits sociaux, que nous bénéficions d'actions de gens depuis longtemps disparus "ne crée pas en nous une dette flottante générale que la société actuelle peut saisir et utiliser comme il lui plaira." 33 C'est, naturellement, le bon sens. Que deviendraient nos organisations sociales si elles se mettaient à éliminer tous leurs passagers clandestins? Que serait notre société si elle interdisait les routes, les écoles
à tous ceux qui ne paient pas d'impôts? De véritables dictatures.
Comme beaucoup d'autres raisonnements, la théorie du passager clandestin néglige la dimension temporelle. Je bénéficie aujourd'hui de l'action de ceux qui se mettent en grève. Mais, demain
peut-être est-ce moi qui me mettrai en grève et qui ferai profiter d'autres de mon arrêt de travail. Si les immigrés sont aujourd'hui des passagers clandestins, ils ne sont pas condamnés à l'être de toute éternité. Les prestations sociales qu'eux ou leurs enfants verseront demain aideront à payer ma retraite, leurs cotisations sociales financeront le système de santé qui me soignera
Ce qui serait inadmissible, ce serait que des immigrés viennent en France bénéficier des avantages sociaux sans jamais rien apporter à la collectivité. Mais est-ce seulement possible?
On peut, en cherchant bien trouver des cas de parasitisme complet, mais ils sont toujours exceptionnels, marginaux. Le touriste hollandais qui traverse en voiture la Belgique pour passer ses vacances en France, en offre un bel exemple : il consomme les routes, les gendarmes, le bitume belges, sans apporter aucune richesse au royaume. Mais, ce n'est pas un immigré au sens où l'on entend d'ordinaire. C'est un passager en transit. Là est, en fait, le fond des choses. L'application de la théorie du passager clandestin à la question de l'immigration ne vaudrait que si les immigrés ne faisaient que passer chez nous. Or, comme chacun le sait, ce n'est pas le cas : ils sont là pour rester plusieurs années, voire pour certains tout le temps. Ils sont donc "condamnés" à créer des richesses, à participer directement ou indirectement au financement des avantages sociaux dont ils bénéficient.
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Le fantasme du parasite
Le reproche de parasitisme est si fréquent, si commun et, somme toute, si bien argumenté par les libéraux, quil faut revenir dessus. Et, dabord, rappeler quelques chiffres.
Prestations perçues cotisations versées
Assurance-maladie 6,3% 7,6%
Accidents du travail 20% 6,1% des effectifs
Prestations familiales 14,4% 7,9%
Pensions vieillesse 5% 7,9%
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(chiffres pour 1984, daprès un rapport de lENA)
Ces chiffres lindiquent, les immigrés ne sont pas des parasites. Ils paient des impôts et touchent des prestations au même titre que les français. Sils perçoivent plus de prestations familiales quils ne versent de cotisations, cest quils ont des familles plus nombreuses que les Français de souche. Sils percoivent moins de cotisations vieillesse, cest quils sont plus jeunes. La démographie, et non je ne sais quel comportement de pirate, explique ces chiffres.
Mais, on sait que les chiffres nont jamais convaincu personne. Nous sommes ainsi faits que nous préférons un raisonnement carré à une réalité complexe. Il ne suffit donc pas de donner des faits, il faut sattaquer aux raisonnements, à leur logique.
Celle du parasite combine fantasme et raisonnement économique. Cest ce qui fait sa force et lui donne sa position stratégique dans lopération de destruction systématique de limage des immigrés quont engagée tous ceux qui veulent une France couleur cachet daspirine.
Lorsque les auteurs douvrages de science-fiction veulent faire peur, ils imaginent des envahisseurs venus de lextérieur qui sagrippent à vos épaules, sucent votre sang et ne vous lâchent que lorsque votre corps, vidé de toute substance nest plus quune enveloppe vide. Cest cette image, qui vient du plus profond de nos cauchemars que le parasite évoque. Cherchez donc ce mot dans un dictionnaire de synonymes et laissez vous aller au jeu des associations didées et de mots : parasite amène vermine, puce et pouilleux, misérable, pillard et pique-assiette, cloche, minable et miteux, tocard et va-nu-pied
et jen passe. Regardez du coté de linsulte politique : le parasite nest pas une innovation des années 70. Tous les régimes totalitaires en ont fait un abondant usage : les usuriers34, les capitalistes, les koulaks, les commerçants, les juifs, les intellectuels, ont tour à tour été qualifié de parasites. Le rapprochement nest pas sans saveur : en senrichissant eux-mêmes, tous ces parias enrichissaient les autres, les immigrés ne font pas autrement.
Ce fantasme effrayant sappuie sur un raisonnement économique dont la première vertu est la simplicité : Cest lintérêt qui nous guide. Quand on choisit démigrer, on va là où les conditions daccueil sont les plus satisfaisantes. Où est-on mieux que dans un pays où lEtat-providence règne en maître? Mais à faire trop simple, on fait parfois léger.
Si ce raisonnement était valide, on aurait vu les immigrés arriver en foule, lorsque le gouvernement a lancé le RMI. Pas ceux dAfrique de Nord ou dAfrique noire, la PAF veille, mais ceux de la communauté européenne qui peuvent librement passer les frontières. Après tout, le RMI nexiste ni au Portugal ni en Espagne. Or rien de pareil ne sest produit. Pourquoi?
Une première hypothèse est quEspagnols et Portugais sont mal informés des droits sociaux que leur offrirait un séjour de longue durée en France. Les Français ont déjà beaucoup de difficultés à sy retrouver et lon voudrait que les bergers du Sahel, les commerçants de Djenné ou Mopti soient des experts en dédales administratifs! Cest absurde! Et sils létaient, se contenteraient-ils du RMI? Non, ils feraient comme les chasseurs de primes des westerns, allant d'un pays à l'autre, exploitant au mieux de leurs intérêts les réglementations nationales. Après tout, 2000F, ce nest pas le Pérou!
Une seconde hypothèse est que le parasitisme est tout simplement impossible. Je ne voudrais pas entrer dans un de ces discussions techniques qui n'amusent que les experts, je ne voudrais pas non plus analyser dans le détail les droits comparés des immigrés et des français, des travailleurs et des chômeurs. Mais il faut éviter de tout mélanger.
L'immigré installé en France est soumis au régime commune : il paie des impôts et bénéficie, tant pour lui que pour sa famille d'un certain nombre de biens produits par la collectivité : école, routes, soins médicaux, aide sociale
Certains de ces biens sont des investissements que la collectivité consent pour préparer son avenir : lorsque l'Etat envoie tous les enfants gratuitement à l'école, il investit dans le futur. Il est vrai que les enfants dont les parents viennent tout juste d'immigrer bénéficient d'installations qui ont été financées par d'autres, mais ils deviendront demain adultes, ils gagneront leur vie et participeront à leur tour au financement d'écoles : la collectivité fait en les recevant dans ses établissements scolaires un pari sur l'avenir. Il serait catastrophique qu'une fois formés, ils nous quittent pour aller exploiter ailleurs les compétences acquises dans nos établissements scolaires. C'est le drame que vivent aujourd'hui les pays du Tiers-Monde. Les hôpitaux américains sont remplis d'infirmières formées aux Philippines. Cette émigration est une perte sèche pour les Philippines et un gain net pour les Etats-Unis. On dit souvent que les pays développés fondent leur richesse sur l'exploitation des pays pauvres. On en a là une des rares illustrations vraiment convaincantes.
D'autres biens relèvent de la répartition : n'en bénéficient que ceux qui ont cotisé. C'est le cas de la retraite, de la sécurité sociale
Les modalités varient : les remboursements des soins et médicaments obéissent à une règle simple : chacun paie en fonction de ses revenus et consomme en fonction de ses besoins. Les retraites sont payées sur les cotisations des gens en activité et calculées en fonction du dernier salaire perçu
Les travailleurs immigrés cotisent comme les autres, il est donc logique qu'ils en profitent comme les autres. On a vu que ce sont rarement eux qui profitent le plus longtemps de leurs retraites. Si passager clandestin il y a là, il est plutôt à chercher du coté de ceux qui n'en finissent pas de vivre
Il y a, enfin, des aides qui relèvent de l'assistance. Elles obéissent à des objectifs différents : on peut aider les pauvres pour ne pas les voir dans la rue, pour garder bonne conscience, pour soutenir des marchés (oublie-t-on que l'aide sociale se retrouve dans les caisses des grandes surfaces, dans celle des marchands de logements, de mobilier
). La question de fond est de savoir si ces aides produisent du parasitisme. Les 14% détrangers qui touchent le RMI sont-ils des chasseurs de primes? des détrousseurs dassistantes sociales? Ce nest pas limage quen donnent les travailleurs sociaux qui les fréquentent tous les jours. Lorsquon leur parle des immigrés, ils répondent : vieux qui nont pas droit à une pension vieillesse, chômeurs en fin de droits, artisans ou commerçants victimes de la crise, jeunes adultes qui vont dinterim en interim, ouvriers avec un long passé de travailleur clandestin
Des tricheurs, il y en a, bien sûr, mais ce sont plutôt des français pur sucre, professionnels du travail au noir, qui arrondissent leurs fins de mois.
Reste une dernière hypothèse : les immigrés ne sintéressent pas aux droits sociaux. Les spécialistes savent quils ne bénéficient pas de tous leurs droits. Les femmes africaines ne vont pas toutes chez le médecin lorsquelles sont enceintes, beaucoup accouchent chez elles. Ce nest pas quelles préfèrent la science de leurs sage-femmes à celles de nos internes, cest, souvent, quelles ignorent leurs droits. Même lorsquelles les connaissent, elles ne cherchent pas à en profiter. Elles se méfient de la police, de lhôpital, des fonctionnaires, de lautorité. Les immigrés viennent souvent de pays sans Etat, où règne la corruption, où lon ne peut pénétrer dans un village sans payer un octroi, où uniforme est synonyme de problème35. Peu importe que lon soit ou non en règle, le fonctionnaire applique sa loi, celle du pillage, de la rançon, du clientélisme.
LEtat occidental, que nous connaissons, que nous pratiquons tous les jours, est complexe, opaque. Il exige des compétences, une science et un savoir-faire qui en décourage plus dun. Le RMI a été conçu pour rattraper, réinsérer ceux qui échappaient aux mailles du filet providence. Tous les Français ne sont pas capable de profiter de leurs droits et lon voudrait que des étrangers soient plus habiles?
Quil y ait des profiteurs, cest probable. Mais ils ne peuvent être quune infime minorité, tant les conditions requises pour devenir un parasite dans nos sociétés sont nombreuses. Et on peut se demander si ceux qui possèdent toutes ces qualités se satisfont des très maigres revenus de laide sociale. Il ny a que dans les discours daprès-banquets que lon gagne mieux sa vie en faisant des enfants quen travaillant. Dans la réalité, les aides auxquelles ont droit les Rmistes et autres pauvres, restent maigres, difficiles à obtenir, plus difficiles à conserver et pas satisfaisantes.
A travers la critique du parasite lextrême droite qui veut créer des droits différents pour les Français et les étrangers, rencontre les libéraux qui veulent en finir avec lEtat-Providence. Lalliance est paradoxale et, pour tout dire, contre nature.
On sait que certaines mesures sociales détournent leurs bénéficiaires d'un travail rémunéré. On l'a beaucoup dit de l'aide sociale aux Etats-Unis. Les aides accordées en France aux jeunes chômeurs ont été critiquées pour les mêmes motifs. Mais je ne vois pas en quoi la nationalité du bénéficiaire, son origine change quoi que ce soit. Si l'aide est mauvaise, si elle envoie les mauvais signaux au marché, elle les envoie aussi bien aux Français qu'aux étrangers. Des libéraux conséquents ne devraient pas prendre la critique de certaines formes d'assistance comme argument pour limiter l'immigration : ce n'est pas en empêchant les étrangers de bénéficier de ces mesures sociales qu'on arrangera quoi que ce soit mais, beaucoup plus simplement, en les supprimant.
On touche là, une nouvelle fois, au fond des choses. La lutte contre l'immigration est, d'abord, un conservatisme. Les chantres des charters ne sont pas hostiles à l'Etat-Providence. Et pour cause : ils en bénéficient. Mais ils ne veulent pas que d'autres qu'eux en profitent. Le mécanisme est classique : quiconque détient un privilège veut en augmenter le prix. La meilleure manière est d'en rendre l'accès plus difficile aux autres. Ici, en l'occurrence, aux étrangers.
Vous cherchiez comment faire de l'assistance sociale et de la pauvreté un statut enviable? Vous avez trouvé : il suffit de retirer leurs droits sociaux aux immigrés.
E?ÓjääE?Ójää
Une chance, limmigration
Le goût de la liberté
Nos politiques ne parlent que de fermer les frontières, il faudrait bien plutôt les ouvrir, non pas pour devenir le dépotoir de lhumanité comme le crient les prophètes de malheur, mais pour rester un grand pays dynamique, ouvert, vivant. Nous avons, en effet, besoin des immigrés. Jai cité, un peu plus haut, le géographe Albert Dauzat. Partisan du retour à la terre, il voulait repeupler les campagnes et proposait de faire appel à l'immigration : "des transplantations volontaires de population sont, écrivait-il, indispensables pour remettre ou achever de mettre en valeur le sol de la France." "La Gascogne, poursuivait-il, a reçu, à coté de Bretons, des Italiens, plus nombreux, des Espagnols et même des Suisses (
) Les rapports ont été généralement satisfaisants entre indigènes et immigrés, qui s'adaptent très vite et parlent couramment français, au plus tard à la seconde génération. La vieille terre des Gaules a toujours eu un grand pouvoir d'assimilation : c'est le creuset dans lequel se sont fondues les trois grandes races, celtique, latine et germanique."36 Nous ne nous soucions plus de mettre en valeur nos campagnes, mais peut-on jurer que ce que disait Albert Dauzat a perdu toute actualité?
Nous avons besoin dimmigrés pour peupler nos campagnes qui se vident. On en parle peu, mais si rien nest fait, demain, pas dans cinquante ans, pas dans trente ans, mais dans dix ans, dans cinq ans, des pans entiers de notre territoire seront vides, ressembleront au désert Limousin, pays splendide que plus personne nhabite. Combien de villages, déjà, ne vivent plus que parce quun commerçant tunisien, un médecin marocain, un ouvrier agricole malien son venus sy installer.
Nous en avons besoin pour occuper les emplois que les Français négligent, pour en créer d'autres et préparer l'avenir. Refuser les immigrés, c'est pratiquer le malthusianisme, c'est s'enfermer dans le déclin, la fuite devant le futur : une économie n'a jamais trop de bras.
Nous en avons besoin pour rendre plus dynamique, plus vivante, plus audacieuse notre société. Parce quils ne sont pas enfermé dans de vieilles habitudes, parce quils veulent se battre, parce quils ne voient pas tous les obstacles quune trop longue expérience nous a appris à déceler un peu partout, les immigrés exercent une pression salutaire. Ils remettent en cause les situations acquises et les privilèges, ils évitent que ne se forment des castes. Ils poussent au changement des vieux métiers et au renouvellement des élites. Ils accélèrent la promotion sociale. Les enfants douvriers immigrés deviennent employés ou cadres. Les plus dynamiques ne sont pas toujours ceux que lon attend : les beurs si décriés, progressent mieux et plus vite, sur les barreaux de léchelle sociale, que les immigrés originaires de lEurope de lEst (peut-être parce quinstallés dans des régions plus dynamiques que celles dans lesquelles se sont concentrés les polonais
).
Les plus avertis des réalités économiques savent que nous aurons autant besoin dimmigrés demain quhier. Pour ne pas choquer une opinion quils croient acquises aux thèses des xénophobes, ils proposent dinstaurer des quotas par profession ou nationalités, comme lAustralie, le Canada ou les Etats-Unis.
Lidée des quotas a ceci de bon, quelle propose une approche positive, dynamique des problèmes de limmigration. Il ne sagit plus de fermer les frontières, mais de les entrouvir, plus de bloquer les flux migratoires, mais de les réguler. Mais, elle réintroduit un contrôle tatillon de lEtat sur lactivité des entreprises que lon croyait condamné aux poubelles de lhistoire. Aux Etats-Unis, pays, dit-on, de la libre-entreprise, les employeurs doivent faire part de leurs besoins au ministère du travail. Celui-ci autorise les travailleurs étrangers à entrer sil est prouvé quaucun Américain nest disponible pour ces postes. On imagine des rangées de fonctionnaires en train de faire leurs calculs : Nous avons besoin de 1824 plombiers, il y en 222 au chômage dans le Wisconsin et 324 en Californie, restent 1278 postes à pourvoir. Ah! non, jai oublié les 32 couvreurs-tuyauteurs de lArizona
Les quotas exigent des procédures administratives longues, ils supposent une centralisation des autorisations, des prévisions à long terme. On a envie dappeler Hayek au secours et de lui dire : Vous qui leur avez enseigné les vertus du libéralisme, ne les laissez pas tout casser!
On refuse à lEtat le droit de décider de ce qui est bon et mauvais pour nous, on le condamne lorsquil veut fixer des prix et lon trouverait normal quil interdise à une entreprise dembaucher un étranger si elle le souhaite? Cest absurde.
A labri de nos hautes murailles, nous sommes comme des mouches dans un pot de miel, englués dans une pâte qui ralentit tous nos mouvements. Il faut se battre contre les frontières qui entravent la liberté de circulation des intelligences et des compétences, de lambition et de la volonté de réussir. Le pire des protectionnismes est celui qui interdit à laudace, à limagination, au travail daller sinstaller là où il le souhaite.
LEtat ne peut pas se désintéresser totalement de la question, mais il doit laisser les acteurs économiques libres de prendre leurs décisions. Son intervention doit se limiter à réguler les flux. Plutôt que dinterdire les déplacements, il devrait organiser la liberté et utiliser les moyens dont il dispose pour 1) convaincre ceux dont nous avons besoin de venir sinstaller chez nous, et 2) freiner les arrivées de ceux qui ne peuvent trouver chez nous de quoi satisfaire leurs ambitions.
Il a pour mener cette politique de multiples moyens. Aucun nest actuellement utilisé comme il conviendrait. Nous savons faire venir en France des touristes étrangers, nous ne savons pas attirer des étudiants qui rehausseraient la qualité de nos universités, de nos écoles
Beaucoup viennent étudier en France. Mais dans quelles disciplines? La France nintéresse pas les ingénieurs, les techniciens. Ce nest pas dans nos entreprises que les apprentis étrangers viennent compléter leurs formations. Il existe une procédure qui permet à des étrangers de différents pays industrialisés de venir suivre un stage en France. Sur les 1200 places ainsi offertes, 291 seulement ont été utilisées en 1987, à peine une sur quatre!37 Lorsque lon veut apprendre un métier, on va aux Etats-Unis, en Allemagne ou au Japon, pas à Bordeaux, Lyon ou Cergy-Pontoise. Cest limage à létranger de la France, de ses entreprises, de ses produits que dessinent ces résultats : navrant!
Quant aux arrivées de gens sans qualifications qui préoccupent tant nos politiques, il y a dautres méthodes pour les réguler que la fermeture des frontières qui produisent des clandestins et laffrètement de charters qui ne respectent pas les droits de lhomme.
Avant même denvisager ces méthodes, il faut poser une question : que se passerait-il si lon ouvrait complètement les frontières? Si on laissait le marché jouer librement? Est-ce que ce serait linvasion comme on le suppose en général? Claudel assurait que le pire nest pas toujours sûr. Il avait raison. Le mieux, pour sen convaincre, est de regarder ce qui se passe en Allemagne et en Israel, deux pays confrontés, pour des motifs différents à des arrivées massives détrangers.
On avait annoncé une véritable explosion des arrivées démigrés de lEst en Allemagne, après la chute du mur de Berlin. LAllemagne reçoit aujourdhui beaucoup de réfugiés : 190 000 demandeurs dasile en 1990, 230 000 en 1991. La croissance est importante (+ 20%), mais on est loin, très loin de lapocalypse annoncée. On némigre pas aussi facilement que cela.
Israël a choisi de devenir terre daccueil pour tous les juifs qui le souhaitaient38. Le petit état hébreu reçoit un nombre considérable dimmigrés quil accueille, aide et souhaite garder. Il est très difficile pour un immigrant qui vient darriver de quitter le pays : il na pas de passeport, doit demander des visas et rembourser les 11 000 dollars que lAgence juive donne aux nouveaux venus. Et cependant, il sont chaque année plusieurs milliers à faire ce choix. Leur objectif : échapper au chômage.
Autant dire que des arrivées nombreuses seraient rapidement compensées par des départs. Si on le laissait faire, le marché saurait vite trouver son point déquilibre. Mais je doute que quiconque ait cette audace
reste donc à laisser lEtat intervenir.
Toutes les arrivées ne sont pas de même nature. On ne peut pas traiter de la même manière les yougoslaves qui quittent un pays à feu et à sang et les réfugiés économiques. Comment refuser de tendre la main aux premiers? Quant aux seconds
Il faut faire preuve dune singulière cécité pour ne pas voir quils représentent une formidable richesse. Si tous ne peuvent pas trouver de quoi satisfaire leur ambition chez nous, aidons les à les satisfaire chez eux!
Nous dépensons des sommes considérables (et toujours insuffisantes) pour laide au développement. Chacun sait que ces sommes tombent dans les poches des potentats locaux qui les utilisent pour financer leur clientèle et se constituer un pécule en Suisse.
Léchec des politiques de développement se lit dans nos banlieues autant que dans les bidonvilles des grandes villes africaines. Cest parce quils ne trouvent pas à soccuper dans leurs capitales que les paysans ivoiriens, maliens ou zaïrois sagglutinent à la périphérie de nos villes. Je ne veux pas dire quil faut supprimer laide au développement, cela narrangerait rien, mais il faut lorganiser autrement.
Les politiques et, avec eux, tous les experts qui se sont occupé daide au développement ont commis une double erreur : ils ont transféré sur les pays nouveaux, sortis de la décolonisation nos schémas mentaux et vu des Etats là où il ny avait que des pillards déguisés en Président, ministres ou haut-fonctionnaires. Ils ont cru quil suffisait dinstaller des centrales électriques, des ordinateurs et des tracteurs pour moderniser. Ils ont commis dautant plus facilement la première de ces deux erreurs quun Etat ne peut utilement négocier, discuter quavec un autre Etat. Au mieux, on achetait le droit dentretenir en paix des bases militaires, au pire on finançait des missions pour des consultants en perte de vitesse. Quant à lillusion technologique
qui ne voit quelle a dabord profité aux industriels occidentaux? Sous couvert daide au développement, nous avons financé nos entreprises, et pas toujours les plus efficaces.
Il faut voir ce que les spécialistes du développement ont réalisé dans certains pays africains pour mesurer linanité dannées deffort. Je ne prendrai quun exemple, caricatural mais caractéristique : les Nations Unies ont installé à Bamako un centre dinformation sur le Sahel. Nous vivons au temps de linformatique, on la donc informatisé. Lopération a été confiée à des canadiens qui ont installé un système démodé avant même darriver au Mali. Mais peu importe : démodé ou pas, un système informatique a besoin de techniciens pour lentretenir (ils sont rares dans cette partie du monde) et
délectricité (il ny en pas toujours
). Des sommes importantes ont été dépensées, des étudiantes, intelligentes, sont venues faire leurs études à Paris, des consultants sont partis en mission, un bâtiment a été construit et des ministres ont fait des discours. Mais si vous voulez des informations sur le Sahel, inutile daller à Bamako. Vous trouverez mieux, et plus vite à Paris, Londres ou Cambridge.
Tout largent que nous consacrons au développement serait mieux utilisé sil était confié aux individus. Aux acteurs. Ceux qui font leffort de venir jusquà nous, font preuve de qualités daudace, dambitions, de volonté, toutes qualités quils pourraient exploiter chez eux avec un peu de capital. Ils ont intégré la première de nos valeurs : lindividualisme. Ils veulent réussir, par eux-mêmes, pour eux-mêmes. Pourquoi ne pas leur faire confiance? Cest à eux, et non aux gouvernements quil faut confier largent du développement. Non pas pour construire de grands ensembles qui font vivre des consultants internationaux et quelques industriels incapables de se battre sur les marchés concurrentiels, mais pour monter un magasin, construire un hôtel, réaliser une irrigation
ces investissements sont minuscules, mais ils transforment plus en profondeur une société que des tonnes de ciment quon laisse pourrir au soleil.
Georges Balandier la montré dans des textes déjà anciens39, lune des difficultés majeure du développement est linexistence du cycle épargne-investissement : plutôt que dinvestir les biens épargnés dans une activité économique moderne, on lutilise pour conquérir ou renforcer des prééminences traditionnelles. Cest en agissant sur ce cycle (en mettant en oeuvre un système de crédit qui force, par exemple, à rembourser largent investi) que lon pourra aider au développement. Or, on ne peut espérer le faire quen sintéressant à ceux qui ont choisi la modernité et sadressent aujourdhui à des passeurs clandestins.
Du même coup, on aura agi sur le développement et limmigration : on ne quitte un pays que parce quil noffre aucune chance de sen sortir. Cest en rendant lespoir aux Maliens, Ivoiriens et autres habitants des pays en voie de paupérisation que lon évitera le dépérissement de nos banlieues.
E?ÓjääE?Ójää
Réconcilier les Français avec limmigration
Nous venons de voir ce quil fallait penser des argument le plus souvent utilisés contre les immigrés : seuil de tolérance, travail clandestin, délinquance, parasitisme
la plupart ne valent rien. Au mieux, ils cachent des erreurs de raisonnement, au pire, ils sont le masque derrière lequel savance lextrême droite raciste. Il faut les dénoncer, mais on naura pas réussi tant quon naura pas su réconcilier les Français avec limmigration.
Si lon veut que la liberté, celle de sinstaller où on le souhaite, lemporte sur les logiques de lEtat et des frontières, il faut aborder de front les difficultés quelle crée. La plupart sont liées, de près ou de loin, à la pauvreté, et à la manière dont notre société la gère. Un immigré sur deux habite dans un logement social, le chômage touche deux fois plus les étrangers que le reste de la population
Comme tous les pauvres qui ne paient pas dimpôts (et tous ne sont pas étrangers), les immigrés coûtent cher à la collectivité. Leur concentration dans des quartiers déshérités fait peser sur leurs voisins immédiats un poids lourd.
Ce sont les communes aux ressources les plus faibles qui recoivent le plus dimmigrés, qui doivent financer leur installation, construire des écoles, organiser des cours de rattrapage pour les enfants qui arrivent à 10, 12 ans en France du fait du regroupement familial, traiter les cas difficiles que posent une population étrangère
et ce sont les contribuables les plus fortunés de ces communes les plus pauvres qui doivent financer tout cela. Comment éviter quils ne votent avec leurs pieds et ne quittent des communes aux impôts locaux élevés et aux prestations médiocres pour dautres où les impôts sont plus faibles? La spirale est infernale : moins il y a de contribuables fortunés et plus la pression se fait forte sur ceux qui restent. Ceux-ci sont à leur tour tentés de fuir. La ville na plus les moyens dentretenir lenvironnement, on ne ramasse plus les ordures, on na pas de quoi financer une police municipale, les commerçants partent
Cest ainsi que lon met en faillite des communes, que lon crée des ghettos et que lon fabrique des exemples pour lextrême droite40.
Limmigration crée des inégalités dans la société française : elle fait payer aux plus pauvres le coût de linstallation et de la formation de ceux dont le travail, lactivité, lintelligence profiteront à tous. Si lon veut réconcilier les Français avec limmigration, il faut combattre ces inégalités, mieux répartir les charges entre les communes.
Il faut aussi lutter contre toutes les formes de démagogie, contre toutes les simplifications qui font de limmigré un coupable et servent à masquer limmobilisme, lincompétence ou lincurie. On se souvient des remarques de Jean Tiberi sur la prostitution dans le bois de Boulogne. A qui peut-on faire croire que la solution de ce problème relève dune politique de limmigration? Plutôt que dapplaudir ces déclarations martiales, les parisiens quindisposent les porte-jarretelles des dames pas tout à fait dames qui font commerce de leurs charmes du coté du jardin dAcclimatation devraient sinquiéter : ce nest pas avec des analyses de cette qualité que lon fera reculer la prostitution dans les beaux quartiers! Plutôt que de se complaire dans la morne délectation de limpuissance, ils devraient exiger de la ville (ou de la préfecture de police
) quelles apportent des solutions à la mesure de ce problème.
Ce qui est vrai de la prostitution lest de lécole, des immeubles, de la plupart des difficultés de notre vie quotidienne que lon attribue aux immigrés. On ne les réglera pas plus en éliminant les immigrés quon néliminera la prostitution en offrant un voyage en charter à quelques dizaines de Brésiliens!
Peut-être devrait-on recommander au premier adjoint de la mairie de Paris et à tous ceux qui sont tentés de devenir ses émules dinterroger les historiens ou, sils en ont le courage et le goût, de se plonger dans les archives. Ils découvriraient que bien des situations ou des sentiments qui nous paraissent nouveaux ont une longue histoire.
Prenons ce sentiment détrangeté que tant de promeneurs éprouvent lorsque leurs pas les conduisent du coté de Barbès. Ce nest plus, disent-ils, la France, mais le Mali, lAlgérie ou les Antilles
Savent-ils que les voyageurs qui se promenaient, au début de la Troisième République, dans le nord de la France avaient le sentiment pénible de se trouver comme un étranger dans son propre pays?41 On pourrait ainsi multiplier les exemples de problèmes de sociétés que quelques connaissances historiques ramènent à de plus justes proportions. On ne fait pas plus moderne que les bandes qui se bastonnent et se castagnent dans nos lointaines banlieues? et pourtant
les archives départementales sont pleines de récits de batailles rangées entre villageois au siècle dernier42.
Nous souffrons dune fantastique amnésie. Nous oublions. Nous redécouvrons des problèmes que nos grands-parents ont déjà affronté et, lignorant, nous reprenons leurs mots, leurs gestes, leurs colères. Les Français accepteraient sans doute mieux les étrangers sils savaient combien est récente notre unité nationale et combien elle doit à tous ces étrangers, polonais, italiens, espagnols, belges et allemands qui sont venus sinstaller dans ce que tous appellent aujourdhui leur pays.
Limmigration est notre chance
Au delà des considérations économiques, le refus de l'immigration est un repli sur soi. C'est l'indice d'un rétrécissement du champ mental. La France que construisent tous ceux qui veulent fermer nos frontières et renvoyer chez eux les immigrés ressemble au champ de conscience des grands vieillards qui ne jurent plus que par leur système digestif. C'est une France frileuse, sans ambition ni ressort que séduisent Le Pen et ses épigones. Une France qui a perdu confiance en elle-même, qui ne se croit plus capable de séduire, de convaincre, de former et transformer, une France qui a oublié qu'elle savait faire un français d'un enfant roumain, d'un étudiant togolais ou d'un manoeuvre algérien.
La France que veulent construire Le Pen, Giscard et tous ceux qui font de l'immigration le problème clef de la fin de cette décennie est une vieille dame triste, anémique, atteinte de langueur, tout juste capable de rêver sur ses succès passés. Qu'ils gagnent et nous n'aurons plus à nous plaindre de l'immigration. Les candidats iront s'installer ailleurs, dans des pays plus accueillants, plus intelligents, plus dynamiques. Et l'on verra, les Français les plus audacieux, les plus imaginatifs leur emboîter le pas. Giscard, Le Pen et leurs épigones nous proposent le déclin, la paresse intellectuelle et le confort du pavillon de banlieue. Ils nous proposent une France étroite, bornée, ennuyeuse, une France à la mesure de leurs calculs mesquins de démagogues sans envergure.
Il faut le dire et le répéter : avant d'être un problème, l'immigration est une chance fantastique pour le pays d'accueil. C'est la preuve qu'il fait rêver, qu'il a un modèle à proposer, que ce modèle peut séduire. La puissance dune nation se mesure à son pouvoir dattraction sur les ambitieux. On ne choisit pas un pays dans lequel on ne voudrait pas vivre. On ne choisit pas non plus un pays dont on ne veut pas apprendre la langue, dont on n'aime pas l'histoire, les moeurs ou la culture. Plutôt que de refouler aux frontières les immigrés qui s'y présentent, on devrait les remercier de nous avoir choisis plutôt qu'un autre. Il ne faut pas croire que les jeunes gens du Tiers-monde, les étudiants des pays de l'Est qui émigrent se dirigent n'importe où : ils choisissent leur pays d'accueil en fonction des opportunités qu'il leur offre. Ils vont là où ils ont les meilleures chances de réussir, là où la société est la plus fluide, la plus attentive aux capacités de chacun. Plutôt que d'examiner les moyens de fermer nos frontières, nous devrions examiner ceux de faire venir les plus dynamiques, les plus intelligents, les plus audacieux. Plutôt que d'avoir le regard fixé sur un hypothétique seuil de tolérance, nous devrions méditer l'exemple américain : les USA doivent leurs plus grands succès à leur capacité à accueillir des vagues successives d'immigrés.
Si nous voulons que la France conserve un rôle international, qu'elle reste une grande puissance, il faut qu'elle se réveille, qu'elle réaprenne le grand large, qu'elle reprenne confiance en ses talents, qu'elle cesse d'avoir peur des autres, qu'elle retrouve le goût des grandes ambitions, des conquêtes audacieuses. Notre rayonnement international, notre puissance, notre richesse, enfin, seront d'autant plus grands que nous aurons mieux su accueillir et transformer en Français tous ceux qui frappent à nos portes. Ce sont les pays dont on rève qui imposent leur culture et leurs produits. Si lon veut que plus personne ne parle français hors de nos frontières, il suffit de les fermer complètement. On apprendra langlais, avec lespoir de trouver un jour le chemin de lAmérique.
Et, puisque nous parlons de culture, je voudrais terminer par là. La France affiche volontiers la sienne. Et à juste titre. Rarement pays aura eu culture plus cosmopolite. Vers quelque domaine que l'on se tourne, la peinture, la musique, la littérature, on trouve des "immigrés" : Ernst, Picasso, Miro, Beckett, Ionesco
La culture savante était, depuis des siècles, cosmopolite. Notre culture populaire l'est devenue.
C'est dans les banlieues où s'entassent pêle-mêle les immigrés de toutes origines et leurs enfants francisés par l'école qu'elle s'épanouit. C'est dans les ghettos jamaïcains et antillais britanniques que sont nées certaines des formes les plus populaires de la musique adolescente contemporaine. C'est dans les HLM qui s'embrasent à Sartrouville, Mantes la Jolie ou Vaux-en- Velin que vivent graffiteurs et rappeurs. Notre culture populaire, celle qui occupe les antennes de nos radios et habille les murs de nos villes est bâtarde, matinée cochon-dinde, un peu arabe, un peu africaine, un peu antillaise, un peu parigote.
C'est dans les banlieues les plus glauques que les enfants des beaux quartiers, que les élèves des grands lycées parisiens vont chercher références et modèles. Il ne faut pas s'en étonner. Les gamins des banlieues sont à l'avant-garde de la nouvelle culture populaire. Ils sont au coeur d'un creuset où se fondent l'improvisation qui autorise toutes les audaces, la révolte qui donne l'énergie nécessaire pour créer et les produits de la culture industrielle.
Les enfants de l'immigration sont notre richesse, ils sont les vedettes que nous applaudirons demain. Ils ont l'énergie, le courage, l'audace, l'imagination pour réussir ce que ne peuvent tenter les enfants des beaux quartiers, trop protégés, trop vite orientés, lorsqu'ils sont brillants, sur les voies classiques de l'élitisme. Une société a besoin de se renouveler, de remettre sans cesse en cause ses acquis, ses hiérarchies et ses valeurs. Les enfants de l'immigration nous apportent tout cela!
7 propositions pour en finir avec la question de l'immigration
Ce livre n'a pas pour ambition de proposer une politique, mais les différents développements auxquels il a donné lieu, permettent de faire quelques propositions :
- Ouvrir les sociétés publiques au personnel d'origine étrangère.
Pourquoi faut-il la nationalité française pour conduire un autobus de la RATP, distribuer le courrier ou faire marcher des photocopieurs dans un ministère? C'est en ouvrant les portes des sociétés publiques au personnel étranger que l'on cassera les forteresses ouvrières, que l'on pourra, enfin, mettre le service au client dont on parle tant au poste de commande.
- Engager une politique dynamique de l'immigration.
Plutôt que de fermer les frontières, ouvrons les et mettons en place des politiques de promotion de la France et de ses entreprises. Nous avons de solides arguments pour convaincre les ingénieurs allemands, les commerçants italiens, les administrateurs belges, les financiers britanniques de venir s'installer en France. Utilisons les et donnons à nos chefs d'entreprise qui se plaignent de ne pas trouver en France les compétences dont ils ont besoin les moyens de les trouver là où elles se trouvent.
- Financer le développement à travers les hommes.
Plutôt que de lutter sans espoir de succès contre l'immigration sauvage, clandestine, exploitons le capital d'énergie et la volonté de s'en sortir des immigrés clandestins, aidons-les à construire des projets qui aident effectivement au développement de leur pays et leur donne envie de retourner s'y installer.
- Aider nos jeunes à découvrir le monde.
Nous recevons des jeunes gens du Tiers-Monde, aidons les à prendre conscience des difficultés du pays d'origine de leurs parents en créant un service national dédié à l'aide au développement. Peut-être cela donnera-t-il à certains l'idée de créer des activités qui enrichissent les liens que nous entretenons déjà avec beaucoup de ces pays et facilitera-t-il le développement local d'une activité économique qui est le meilleur rempart contre l'émigration massive.
- Faciliter l'accession à la nationalité française.
Pourquoi compliquer inutilement l'accession à la nationalité française. On respecte d'autant mieux ses devoirs qu'on est assuré d'avoir des droits? Il faut éliminer tout ce qui, dans la loi ou la réglementation, retarde la francisation des étrangers.
- Créer une charte de l'immigration.
Il convient de demander à tous les candidats à l'émigration en France, de s'en tenir à deux ou trois règles élémentaires : apprendre à parler français (ce que ne font pas beaucoup de ces cadres que nous envoient américains ou Japonais. Est-ce bien convenable?), respecter les règles de l'Etat français, respecter les valeurs majeures de notre société : état laïque, tradition culturelle chrétienne, langue unique
- Casser les ghettos.
Ce sont les concentrations de travailleurs immigrés qui créent des problèmes. Partout où cela est possible, cassons les concentrations, déconcentrons au maximum.
8"
1 On le sait, il faut se méfier des chiffres, ils sont trop souvent trompeurs. Je ne donnerai quun exemple. On a beaucoup fait état des 100 000 étrangers entrés définitivement en France en 1990. Le chiffre parait impressionnant alors que tous nos hommes politiques disent vouloir fermer les frontières. Il lest beaucoup moins lorsquon lexamine dans le détail. Ces 100 000 entrées nouvelles comptent 20 000 membres de familles de Français
2 Eugen Weber, La fin des terroirs, Paris, 1983
3 Le village et le paysan de France, Paris 1941
4 Ces chiffres sont tirés du livre de Thomas Sowell, LAmérique des Ethnies, qui pousse à lextrême cette démarche ethnique.
5 Thomas Sowell, op.cit., p. 12
6 Voir, par exemple, le témoignage devant la commission sénatoriale traitant des questions dimmigration du maire de Chanteloup les Vignes, ville dont 60% de la population est soit étrangère, soit dorigine étrangère. (rapports du Sénat n°101, session 1990/1991).
7 Ce qui ne veut pas dire que plus de 10% des unions sont mixtes. Un mariage apporte plus au couple lorsque lun des deux conjoints est étranger que lorsquils sont tous deux de nationalité française. Si lon osait faire de lhumour aux dépens dune institution plutôt mal en point, on dirait que le mariage a trouvé, dans limmigration, son meilleur allié.
8 Témoignage dun inspecteur de lenseignement primaire cité par Eugen Weber, La fin des terroirs, Paris, 1983, p.166
9 Qui se souvient des queues le dimanche matin devant l'église espagnole de la rue de Passy comprendra comment l'Eglise a pu aider certaines communautés à s'insérer dans le tissu économique français.
10 Ces prédictions auto-réalisatrices sont bien illustrées par l'inflation : parce que l'on craint que les prix augmentent, on demande à son patron une augmentation qui produira cette inflation dont on veut se protéger.
11 Cest dans les pays en voie de développement, pas en France, quexiste le risque de voir se développer des sociétés multiculturelles. Lorsquon se promène aujourdhui dans Alger, comme dans beaucoup dautres capitales dAfrique ou dAsie, on a le sentiment quil suffit de traverser une rue pour changer brutalement de pays et passer dun quartier moderne, occidental où lon partage les valeurs du marché, de la liberté et de la démocratie (même si lon a fait fortune grâce à la dictature et à la corruption), à des quartiers enfoncés dans la tradition, la misère
12 Il y aurait tout un pamphlet à écrire sur les distorsions que le doublage des séries télévisées impose à notre langue. Solécismes, barbarismes, à peu près, tout le bestiaire des professeurs de français est au rendez-vous. Fait significatif : le mauvais doublage des séries télévisées introduit plus dinnovations dans la langue que la présence de fortes communautés immigrées.
13 La fin des terroirs, Paris, 1983
14 La Civilisation des moeurs, Paris, 1973
15 E.Ma Mung & G.Simon, Commerçants maghrébins et asiatiques en France, Paris 1990
16 op.cit., p.65
17 Pierre Pujo dans un éditorial dAspects de la France, le journal de lAction Française, publié en décembre 1991.
18 Jean Claude Barreau, De lIslam en général et du monde moderne en particulier, Paris, 1991. Dans ce pamphlet, J.C.Barreau qui fut prêtre retrouve les accents des missionnaires les plus vigoureux pour dénoncer lIslam, une religion conformiste, autodidacte, et le Coran qui, nous dit-il, se situe très en dessous des autres grands textes religieux de lhumanité.
19 Texte cité par Henry Méchoulan dans Amsterdam au temps de Spinoza, Paris 1990. Sociniens, mennonites étaient autant de membres de sectes chrétiennes interdites ailleurs en Europe.
20 Ils le sont dailleurs devenus, comme le montrent les statistiques. Finalement, remarque lINSEE dans une de ses notes, naître en France de parents dorigine étrangère permet une bonne insertion, lécole et les pratiques culturelles permettant une orientation vers les professions en expansion.
21 Richard Hoggart, La culture du pauvre, Paris, 1970
22 Vers lautomatisme social, Paris, 1963
23 Pierre Bourdieu, La Distinction, Paris, 1979, p.159 et sq.
24 A tout cela, il faut ajouter que limmigration transforme certaines coutumes en délits. Lexcision, totalement admise en Afrique noire, conduit, en France, devant les tribunaux. Pas facile de comprendre.
25 Depuis 1893, il y eut un texte réglementaire nouveau sur le travail clandestin tous les deux ans, ce qui confirme limportance de cette question dans léconomie de la réglementation naissante.
26 On ne le répéte jamais assez : lextrême droite qui shabille en bleu-blanc-rouge a toujours choisi lennemi. Pendant la dernière guerre, elle préférait lAllemagne nazie aux soldats français. pendant le conflit avec lIrak, elle fut la seule à trouver quelque grâce au président irakien.
27 Dépèche AFP du 18/12/91
28 C'est ainsi que se font appeler les nouveaux libéraux.
29 Mancur Olson, Logique de l'action collective, p.33
30 Ce réalisme de l'après-sondage n'est pas forcément très "réaliste" : il conviendrait de reprendre ici la critique souvent faire des enquêtes d'opinion : on montrerait facilement comment bien des réponses sont directement inspirées par les questions. Il serait d'ailleurs intéressant de s'interroger sur la manière dont journalistes, instituts de sondage et hommes politiques créent des "problèmes de société".
31 Henri Lepage, Etats généraux de l'opposition, Le Quotidien de Paris, 17/18/2/90
32 P.Lemieux, Du libéralisme à l'anarcho-capitalisme, p.118
33 R.Nozick, Anarchie, Etat et Utopie, p.124
34 On leur reprochait de voler le temps qui ne leur appartient pas, et vendre un bien étranger, malgré son possesseur, cest du vol.(cité par Jacques le Goff, in La Bourse et la vie, Paris, 1986)
35 Pour qui voudrait savoir ce que signifie la peur du gendarme, je recommande une traversée du Mali en taxi-brousse : pas un village où lon ne soit arrêté, contrôlé, rançonné.
36 Le village et le paysan de France, p. 210, 211
37 Chiffres 1987, source : Journal Officiel du Ministère des Affaires Sociales, 89/52
38 Lambitieuse politique dimmigration de ce petit pays qui accueille chaque année en moyenne 150 000 immigrants mériterait dêtre mieux connue.
39 Plusieurs de ces textes ont été réunis dans le recueil Sens et puissance
40 Ce qui ne veut pas dire que le vote dextrême droite soit lapanage des communes les plus pauvres. On vote aussi Le Pen dans les beaux quartiers : le pétainisme et la haine de classe ne se sont pas évanouies.
41 Henri Baudrillart, auteur dune série de monographies sur les populations françaises à la fin du siècle dernier, cité par Eugen Weber, La Fin des terroirs, Paris, 1983, p.127
42 Eugen Weber, op.cit., p.93