Bernard Girard

Grèves de la faim : Mais de quelle souffrance parle-t-on?


Résumé : partant d’une analyse de plusieurs cas de grèves de la faim collectés dans la presse, cet article analyse un phénomène complexe, identifie quatre types de grèves : les grèves des sans-droits, les grèves sacrificielles, les grèves baroud d’honneur et, enfin, les “grèves de dignité”. Ces dernières, souvent le fait d’acteurs isolés, témoignent d’une souffrance directement liée aux méthodes modernes de management qui demandent aux acteurs de faire preuve d’autonomie mais continuent de les traiter comme une ressource dont on peut se séparer à tout moment. Les salariés qui s’engagent dans ces actions extrêmes expriment un malaise bien plus courant.

Que le travail fasse souffrir n'est pas une idée nouvelle. On la trouve depuis l'antiquité chez un très grand nombre d’écrivains et, plus près de nous, chez des auteurs aussi différents que Marx, Nietzsche ou Freud. Cette souffrance a longtemps été physique et pour lutter contre les ergonomes se sont attachés, au lendemain de la seconde guerre mondiale, à construire des postes de travail qui permettent de réduire les efforts. Plus récemment, on s'est penché sur la dimension psychologique de cette souffrance avec le développement de travaux sur le stress, les phénomènes de burn-out l'émergence d'une réflexion sur le travail au contact de publics en grande difficulté : soignants, travailleurs sociaux… Ces réflexions ont coïncidé avec la découverte de nouvelles formes de protestation qui, telles les coordinations d’informières, ont offert aux acteurs la possibilité d’élargir le champ de leur protestation et d’exprimer, de formuler cette souffrance au travail. 

Plus près de nous, grèves de la faim et suicides sur le lieu de travail ont révélé l’existence de nouvelles formes de détresse sociale. L'interprétation de ces comportements qui mettent en cause le corps, de manière parfois irréversible, reste très difficile. 

Dans le cas des suicides, on ne peut jamais exclure des raisons personnelles à l'origine de ces actes irréversibles. Même là où la composante professionnelle paraît le plus probable l'interprétation en reste délicate : de quelle souffrance ces actes témoignent-ils? D’où vient-elle? Des relations avec la hiérarchie? Avec les collègues? De la charge de travail?… Les suicidés laissent peu d'éléments pour interpréter leur acte et lorsque c'est le cas, ceux-ci restent en général lacunaires et confidentiels. 

L'analyse des grèves de la faim, qui peuvent avoir des conséquences graves pour la santé de ceux qui la choisissent comme mode d’expression, est un peu plus facile puisque les acteurs s’expriment et témoignent. Elle permet de mettre en évidence une forme de souffrance au travail directement liée aux méthodes modernes de management.  

Grèves de la faim : un phénomène ancien et complexe 

Les grèves de la faim ont été peu étudiées. Les seules analyses dont on dispose concernent celles menées en milieu carcéral (seul secteur pour lequel nous disposons de statistiques) et par les travailleurs immigrés. C'est cependant un phénomène ancien. Née dans la Russie tsariste, cette forme de protestation s'est développée au début du 19ème siècle en Grande-Bretagne dans le milieu des suffragettes. C'est là, d'ailleurs, que Gandhi l'a découverte. Fréquente en prison (chaque année, l'administration pénitentiaire recense de 800 à 900 grèves de ce type) où aucune autre forme de contestation n'est possible, elle est devenue un mode d'expression courant chez les immigrés, sans-papiers ou déboutés du droit d'asile. Elle tend, depuis quelques années, à être utilisée comme moyen d'expression et de pression par un nombre croissant d'acteurs sociaux, par des salariés en conflit avec leur employeur, mais aussi par des étudiants, comme ceux qui ont annoncé en décembre 2007 à Montpellier une grève de la faim pour protester contre la loi sur la réforme de l'université, par des usagers victimes de fauteuils contaminés (avril 2009), par un député pour lutter contre une délocalisation ou encore par des magistrats une autre pour protester contre la fermeture de leur tribunal (Moulins).Les grèves de la faim se présentent sous différentes formes : elles peuvent être complètes ou partielles (avec prise de thé sucré ou de jus de fruit), individuelles et altruistes comme chez Gandhi ou Louis Decoin, collectives et conçues comme un moyen de pression sur les pouvoirs publics comme chez les travailleurs immigrés. Elles peuvent également être individuelles et destinées à faire valoir les droits de celui qui se met ainsi en danger. Elles peuvent enfin avoir lieu dans les environnements les plus divers, dans des églises (sans-papiers), dans la rue, au domicile, sur le lieu de travail. C'est ce dernier type d'action qui nous intéresse ici.

Nous examinerons une vingtaine de cas cités ces derniers mois dans la presse et consultés sur Google.


Entreprise

Lieu

Date

Durée

nombre de grévistes

Acteurs

SMTelectronics

Rennes

mars 2004


3


Madrange


avril 2009


4

délégués syndicaux

Hôpital

Lisieux

février 2009



salariés

HBT

Mons-en-Baroeul

avril 2009




Sodimatex

Crépy en Valois

avril 2009




Heineken

Mons en Baroeul

avril 2009


1

délégué FO

Education Nationale

Lyon

novembre 2008

42 jours

1

Roland Veuillé

Chantier naval de Saint-Nazaire

Saint-Nazaire

mars 2008

19 jours

3

salariés d'un sous-traitant

Libération

Paris




Florence Cousin

Célanese

Pardies

mars 2009

24 heures, tournante

3 rejoints par des élus locaux

salariés

Douane

Martinique

décembre 2008

20 jours

1

Charles Anin

Pompier 

Montigny le Bretonneux 

mai 2006

23 jours

1

Michel Marini

Remorquage

Brest

décembre 2007


2

délégués syndicaux

Cime (sous-traitant EDF)

Cruas

février 2008

10 jours

9

salariés

Fragrance

Chartres

janvier 2006

10 jours

2

délégué, syndiqué

Manpower

Tartigny

juin 2006

25 jours

1

déléguée CGT

Hôpital

Brest

janvier 2008

17 jours

2

salariés


Guadeloupe

janvier 2009

41 jours

1

Frantz Grava

Foyer d'immigrés ALAP

Marnaz

août 2008

23 jours

1

Jean Duchêne

auxiliaire de vie

Fontenay sous bois

janvier 2009


1

Michel Guennegou

prison

Saint-Pierre (Réunion)

août 2003


1


France Telecom

Alençon

février 2008

2 jours (?)

1

syndiqué

Ed

Chilly-Mazarin 

février 2008

15 jours

1

adjoint du directeur

association

Albertiville


14 jours

1

Pierre Fauges



Utiliser la presse comme source présente avantages et inconvénients :

Cette source doit donc être considérée avec prudence, mais elle nous donne des informations suffisantes pour une première approche du phénomène.

Un phénomène en expansion

Un des premiers enseignements de ces analyses est la banalisation du phénomène. Même si elles restent exceptionnelles, les grèves de la faim sont entrées dans l'arsenal des contestataires. Si l'on en juge par ce graphique tiré de l’analyse des références aux grèves de la faim dans les bases de données de Google, le phénomène est relativement récent. Il a pris de l'ampleur dans la deuxième moitié des années 90 (la pointe de 1981 correspond à la mort de Bobby Sands, le membre de l'IRA que Margaret Thatcher a laissé mourir de faim dans sa cellule irlandaise).

 

Ce développement s’inscrit dans une évolution des méthodes de contestation sociale. L’arrêt de travail, la grève classique, n’est plus le seul outil qu’utilisent les salariés dans un environnement marqué par une évolution profonde du contrat de travail et des relations entre employeurs et salariés. Elle doit, en ce sens, être rapprochée de la multiplication des occupations de locaux, séquestrations de cadres, refus de réaliser des heures supplémentaires… qui constituent aujourd’hui l’essentiel de la conflictualité.

Ces grèves sont de durée variables, quelques jours pour les plus courtes, plusieurs semaines pour les plus longues. Celles de 15 à 20 jours ne sont pas rares. Même lorsqu’elles sont longues, ces  grèves sont rarement drastiques : les grévistes continuent de boire de l’eau, des jus de fruit ou du thé…  ce qui limite les risques pour la santé. Les médecins considèrent qu’une personne en bonne santé peut supporter un jeûne prolongé pendant plusieurs semaines pourvu qu’elle boive. La poursuite du jeûne ne présente de risque pour la santé qu’à partir de la troisième ou quatrième semaine.

On rencontre ces grèves dans toutes sortes d'institutions, dans des administrations, comme dans des entreprises ou des associations même si l'on peut deviner une surreprésentation des personnels travaillant dans le secteur public (hôpital, pompiers, éducation nationale, foyers d'immigrés, administration pénitentiaire…).

Les grévistes sont, en grande majorité des hommes, mais on trouve aussi des femmes. A quelques exceptions près, tous sont socialement bien intégrés, d'un certain âge, avec une longue expérience professionnelle (plusieurs sont proches de la retraite) et souvent syndicale. A l'inverse de ce que l'on pourrait croire, il ne s'agit donc pas de novices de la contestation et de la négociation sociale, ignorant des pratiques classiques des luttes sociales. Beaucoup sont syndiqués, élus (délégués du personnel) et appartiennent à à peu près toutes les organisations syndicales même s'il semble que les militants CGT soient plus nombreux dans ces actions que ceux d'autres centrales syndicales.

Quatre types de grèves

Si ce type de protestation tend à se banaliser, il tend aussi à se diversifier. Toutes ces grèves ne se ressemblent ni dans leurs motifs, ni dans leur organisation, ni dans les logiques qu’elles mettent en oeuvre ni dans les soutiens qu’elles suscitent. Si l’on s’en tient à notre échantillon, on peut en distinguer quatre grands types : les grèves des sans-droits, les grèves sacrifices, les grèves baroud d’honneur et, enfin, les grèves “de dignité”. 

Les grèves des sans-droits sont liées à une situation juridique qui rend difficile toute autre expression de mécontentement. Lorsque leur statut leur interdit tout autre mode de contestation, les salariés n’ont d’autre solution que la grève de la faim pour se faire entendre. C'est une situation que l'on rencontre dans deux cas dans notre échantillon :

Cette même logique explique l'utilisation de cette arme là où le droit de grève est interdit. C'est parce qu'il leur était interdit que des contrôleurs aériens russes ont cessé de s'alimenter en 2002. Rapidement affaiblis, ils ont été mis en arrêt de travail par les médecins, ce qui équivaut à une grève. C’est la même logique qui sous-tend les grèves menées par les immigrés sans papiers : un jeune prolongé leur permet d’obtenir le soutien et la solidarité de collègues qui, du fait de leur statut, ne sont pas soumis aux mêmes contraintes. 

Ces grèves sont en général collectives. Les grévistes sont très entourés et réussissent à émouvoir des organisations, associations ou syndicats, dont les préoccupations sont éloignées des leurs. Ils sont installés dans un lieu qui les met en valeur et l’atmosphère est plutôt ludique.  

Les grèves comme sacrifice

Deuxième type de grèves de la faim : celles menées par des militants syndicaux, souvent des délégués du personnel, qui se sacrifient pour faire avancer des revendications là où des formes plus traditionnelles de contestation sont inapplicables. 

C'est ce qui s'est produit chez Madrange, un fabricant de charcuterie dont les délégués syndicaux représentants la CGT, FO et la CFDT ont entamé une grève à l'issue d'une réunion du comité d'entreprise jugée décevante. Dans sa déclaration, l'intersyndicale précise, de manière classique, que "cette action non violente et réfléchie veut montrer à notre direction générale l'inquiétude et la détermination qui animent l'ensemble des représentants du personnel à voir sortir notre société de l'impasse dans laquelle elle se trouve". N’était l’allusion à la non-violence, cette phrase pourrait être extraite de n’importe quel tract syndical. Dans un registre voisin les salariés de l'usine de Celanese ont voté le principe d'une grève de la faim tournante.

Comme l'indique l'intersyndicale de Madrange, ces grèves peuvent être présentées comme une forme d'action syndicale non-violente à l'inverse de ces autres formes d'action collective que sont les occupations d'usines, les séquestrations de cadres ou les arrêts de travail avec piquets de grève. Mais c'est l'exception. Plus que non-violentes, ces grèves sont altruistes, sans conséquences financières pour les salariés auxquels on ne demande que des gestes de solidarité (signature d'une pétition…). Les délégués du personnel prennent des risques, se sacrifient au nom de l'ensemble de leurs collègues. 

Ces grèves altruistes suscitent en général une solidarité des collègues de travail dont certains viennent rejoindre les grévistes, comme à la Sodimatex de Crépy-en-Valois dans l'Oise. Les salariés de cette entreprise (dix grévistes les premiers jours, un peu plus les jours suivants) protestent autant contre la fermeture annoncée de l'usine que contre le refus de l'entreprise de rémunérer les jours de grève de ceux de leurs collègues dont l'emploi est menacé. Le sentiment d'injustice qui anime ces salariés est d'autant plus vif que les propriétaires de l'usine appartiennent à l'une des familles les plus riches de France.

On rencontre cette situation dans des entreprises dont les salariés peuvent à bon droit craindre les conséquences sur l’emploi de chacun d’une action collective mais aussi là où les salariés ont besoin de se “refaire financièrement” après avoir mené une action plus classique.  

Les syndicats apportent en général un soutien mesuré à ces grévistes qu’ils connaissent bien. S’ils paraissent réservés, ils les accueillent dans leurs locaux, font la publicité de leur action. Il est vrai que ces actions se révèlent souvent efficaces.  Les grévistes de la faim de Madrange ont obtenu la réunion rapide d'un nouveau CCE. Ceux de l'usine Heineken de Mons en Baroeul, la reprise des négociations. En juin 2008, l'entreprise annonce un plan social conçu pour "rationaliser l'organisation du travail pour « pérenniser l'entreprise » dans le contexte d'un marché en récession". Cent vingt salarié du site sont concernés. Le plan proposé par la direction ne satisfait pas les salariés qui se mettent en grève et bloquent en septembre l'usine pendant quelques heures pour empêcher les livraisons. Suite à ces mouvements sociaux classiques, un accord est trouvé avec les organisations syndicales. C'est alors qu'un représentant du personnel, le délégué FO, décide d'entamer de la faim. Il est un peu plus tard rejoint par un de ses collègues. "Il ne dénonce pas, explique La Voix du Nord, le plan de sauvegarde de l'emploi (PSE) négocié en octobre et novembre 2008, même s'il se dit écoeuré par l'annonce du bénéfice net d'Heineken en 2008 : 209 millions d'euros, mais en chute de 74 %. Ce qui le tracasse, c'est la manière dont est mis en oeuvre ce plan social. « Je ne réclame pas plus d'argent, insiste Jean-François Mastin. Je demande juste du social. » C'est-à-dire d'éviter les licenciements d'ouvriers peu qualifiés, trop jeunes pour la retraite, trop vieux pour retrouver du travail." Il avance trois revendications : reclassement dans une autre usine du groupe, ouverture des départs volontaires à l'ensemble du personnel et licenciement de salariés en longue maladie. Au bout de dix jours de grève, la direction "clarifie sa position" et accepte deux des trois revendications du salarié en grève. Cette grève de la faim a permis aux organisations syndicales d'amener l'entreprise à renégocier un accord sans remettre en cause leur signature.

La tolérance dont les organisations syndicales font preuve à l’égard de ce type d’actions n’est pas surprenant : l’esprit de sacrifice ne leur est pas inconnu. La discrimination dont souffrent leurs militants est une réalité ancienne et abondamment documentée qui semble s'être accrue avec l'introduction de nouvelles méthodes de management dans les années 70 qui font appel à l'individualisation des rémunérations et les récompenses au mérite. Tous les militants le savent : entrer de manière active en syndicalisme, c’est très souvent faire une croix sur sa carrière.

Bien de loin de s’estomper, cette logique du sacrifice a pris, ces dernières années, une tournure nouvelle avec la judiciarisation de la vie sociale. Il n'est pas rare de voir les organisations syndicales demander à l'un de leurs membres de violer sciemment une règle de l'entreprise pour se faire sanctionner et trouver ainsi l'occasion de porter la règle en justice. En rendant infiniment plus difficiles les mobilisations de masse, la précarité et l'individualisation des relations avec le management ont incité les organisations de salariés à rechercher de nouveaux modes d'action. Les grèves de la faim altruistes que mènent certains syndicalistes s’inscrivent dans ce contexte et, ce faisant, renouent avec la tradition du sacrifice individuel des anarchistes.

Le baroud d’honneur

Ces grèves de la faim peuvent encore prendre la forme d'un baroud d'honneur. Elles viennent alors conclure une longue bataille. Les salariés l’ont perdue, mais ils continuent de se battre pour l’honneur,. On reconnaît ce troisième type de grèves à ce qu’elles ont des objectifs paradoxaux, impossibles à atteindre : empêcher la délocalisation d'une usine alors que la décision a été prise par une direction internationale qui n’a aucune intention de changer d’avis, bloquer la reprise d'un magasin par un concurrent alors que la vente a été conclue, lutter contre des mesures qui ont été acceptées par une majorité de salariés (augmentation du temps de travail…).

Même lorsqu’elles n’aboutissent à aucun résultat concret, ces actions ne sont pas inutiles. Elles donnent aux salariés qui les mènent et à ceux qui les soutiennent le sentiment que tout a été fait pour faire aboutir leurs revendications. Elles apportent à ceux qui s'y livrent des satisfactions psychologiques comme le raconte cette syndicaliste de SMTelectronics interrogée par l'Express : “Le 4 mars, j'ai décidé de franchir le pas. Je suis restée en grève de la faim quatorze jours, sous une tente de camping plantée devant l'usine. J'ai perdu 7 kilos, je suis très affaiblie, mais, paradoxalement, je n'ai jamais ressenti une telle énergie. Quand on n'alimente plus son corps, l'esprit prend le relais... Sans l'amitié de mes collègues, je n'aurais jamais tenu. Le jour de mes 35 ans, le 11 mars, près de 200 salariés sont venus fêter mon anniversaire. Quand ils se sont mis à chanter pour moi devant l'usine, j'ai chialé. Pourquoi laisse-t-on les patrons tuer l'industrie? Ces grévistes deviennent les victimes autour desquelles le groupe se retrouve, se réunit dans un dernier moment de chaleur avant sa dissolution. Ces acttions offrent une variation heureuse et inattendue sur le thème du bouc émissaire de René Girard.

Cette atmosphère chaleureuse, presque gaie, que décrit la gréviste de SMTelectronics et que l'on retrouve dans les descriptions que Johanna Siméant fait des grèves de la faim de kurdes sans papiers dans les années 90 est caractéristique de ces grèves altruistes menées pour faire aboutir une revendication collective. Elle est absente des grèves égoïstes menées pour protester contre une injustice dont le salarié se pense victime.

La lutte pour la dignité

Dernière catégorie dans notre typologie, ces grèves ont des traits très marqués, qui les distinguent nettement des précédentes : elles sont menées par des salariés isolés, le plus souvent d’un certain âge avec une expérience de la lutte syndicale (ils sont affiliés à un syndicat sans cependant en être des responsables). Ils se battent contre l’administration ou la direction de l’entreprise qui les emploie. Ils protestent contre des décisions qui les concernent personnellement. Il s’agit le plus souvent de problèmes (mutation, mise en pré-retraite…) qui ne leur font pas vraiment de tort économique mais ils sont convaincus d’être dans leur bon droit et ne veulent pas céder, même lorsque la justice leur a donné tort. L’écart entre l’enjeu et les moyens mis en oeuvre pour obtenir satisfaction parait souvent trop important pour susciter la sympathie ou la solidarité. De fait, ces grévistes restent en général isolés : lorsqu’elles les soutiennent, les organisations syndicales ne le font que du bout des lèvres, leurs collègues sont au mieux prudents, le plus souvent méfiants. Lorsqu’ils se créent, les comités de soutien n’apparaissent que tardivement et réunissent plus des personnes extérieures à l’institution (famille, amis…) que des collègues de travail.

La grève de la faim est leur dernière arme. Elle vient conclure un long cycle de combats, le plus souvent judiciaires. À défaut d’avoir gagné leur combat dans les enceintes classiques, ils jettent dans la bataille la dernière arme qui leur reste : eux-même, leur corps, leur santé.

Ils l'utilisent pour témoigner. Ces grèves de la faim sont conçues comme des spectacles : elles se déroulent dans les locaux de l'entreprise (Libération), à proximité, dans des lieux qui offrent la plus grande visibilité ou la plus grande force symbolique (logement du directeur de l’ALAP). Il faut que la direction et les collègues de travail mais aussi, éventuellement, l'opinion puissent voir le gréviste. Il faut qu'elle lui donne une tribune où s'exprimer et dire sa vérité. Ces grèves sont l’occasion de faire intervenir dans un combat personnel des tiers, notamment le personnel médical qui contribue à dramatiser l’événement et peut intercéder auprès des directions et des pouvoirs publics.

En se lançant dans ces actions, ces salariés tentent de faire sortir le conflit qu'ils ont avec leur employeur ou l'administration de l'espace privé où il était confiné : ils se font souffrir, et souvent durement, pour rendre publique une douleur invisible, que les autres ne prenaient pas au sérieux ou ne comprenaient pas. Leur souffrance est double : elle vient de la mesure qu'ils contestent mais aussi de l'indifférence voire de l'agacement de leur entourage. En se mettant ainsi en danger, ils tentent, pas toujours avec succès, de susciter la compassion de leurs proches. 

Tout cela contribue naturellement à modifier un rapport de force qui était à l’origine en leur défaveur. En jouant la montre, ces grévistes mettent en difficulté leur adversaire : la décision qu’il a prise justifie-t-elle vraiment que quelqu’un se mette à ce point en danger? À rester sur ses positions, la direction finit par passer pour insensible.  

La disproportion entre l’objet du conflit et les moyens mis en oeuvre pour le résoudre est ce qui surprend le plus les observateurs, collègues et adversaires.  On peut, bien sûr, y voir le signe de troubles psychologiques. C’est l’interprétation classique des dirigeants d’entreprise confrontés à ce type de comportements, mais aussi de beaucoup de collègues. Cette interprétation n’est cependant guère satisfaisante. Ne serait-ce que parce que les grévistes ne manifestaient aucun trouble avant qu’ils ne se lancent dans ces actions de dernier recours. Mieux vaut prendre ces grèves pour ce qu’elles sont :  l’expression d’une souffrance au travail. Il ne s’agit plus seulement, comme dans les catégories précédentes, d’une arme utilisée pour mener un combat social, mais d’une tentative d’exprimer une souffrance morale, psychologique, invisible directement liée au management et à ses pratiques.  

Ces grévistes veulent être reconnus pour les efforts qu'ils ont consenti et souffrent de ne pas l'être assez. La sanction est vécue comme un déni de justice. Ils ont consacré toute leur carrière à l'entreprise et à ses valeurs.  Ils ont mis dans leur travail tout ce qu'ils avaient de talent et d’énergie et, bien loin de les récompenser, de leur en savoir gré, l'entreprise les sanctionne. Ce faisant, elle les nie dans ce qui a été leur identité pendant des années. 

La souffrance qu’ils éprouvent n'est pas physique, elle ne vient pas d'un excès de travail, mais de la négation de ce que chacun pense être. Ces salariés ont aliéné leur liberté, investi leurs capacités dans un emploi, pour une entreprise et on le leur retire sans même leur rendre les honneurs. Ils ont librement choisi de donner tout ce qu'ils pouvaient et ce choix d’une vie se révèle sans valeur pour ceux-là  même auxquels ils en ont fait cadeau. Derrière l'objet insignifiant du conflit, il y a une bataille pour défendre l’image de soi qu’ils ont construite au fil des années. Leur honneur plus que leur situation économique est en jeu dans ces grèves : “Il ne s’agit pas d’une question d’argent, explique Jean Duchêne, directeur d’un foyer de travailleurs immigrés qui s’est mis en grève pour protester contre son licenciement quelques mois avant son départ en retraite. La direction vient de me proposer une transaction financière s’élevant à  6 mois de salaires que j’ai refusée. En effet, je n’admets pas d’être viré comme un malpropre après vingt ans passés au service de l’ALAP. ‘est une question de justice et de dignité.  Et parce que c’est une question d’honneur, ils n'attendent donc pas seulement réparation financière du tort qui leur est fait (abandon de la sanction…). Ils ne jugent leur grève réussie que si elle a mis leur adversaire dans l'obligation de réparer les souffrances qu'ils leur ont imposées et de s'excuser de les avoir fait souffrir. D’où l’ambiguïté de leurs revendications : ils demandent une compensation financière, mais c’est moins le gain qui les intéresse que sa signification symbolique. “Je n’ai pas fait grève de la faim pendant quinze jours pour une simple compensation financière, dit Jean Duchêne après que son employeur lui en ait proposé une, avant d’ajouter : “en plus la procédure prud’homale me rapporterait plus que la transaction. C’est moins l’usage qu’il pourra faire de cet argent qui le préoccupe que l’effort que son versement demandera à son ex-employeur. Il se moque d’être riche, il veut être respecté.

Médecins du travail et psychologues ont, ces dernières années, beaucoup insisté sur les souffrances que produisent un excès de travail, le stress ou le contact avec des personnes en grande difficulté. Ces grèves de la faim indiquent qu’il conviendrait d’enrichir cette liste des pathologies de ce que l’on pourrait appeler une souffrance morale ou déni de dignité. Les salariés qui se lancent dans ces grève veulent être considérés comme une fin, ils le veulent d’autant plus qu’ils ont cru leurs managers lorsque ceux-ci vantaient l’esprit d’initiative Leur drame est qu’ils se heurtent à une bureaucratie qui les considère comme des moyens, comme des ressources dont on peut à tout moment se séparer. Ils sont victimes de ce qui est sans doute la contradiction majeure du management moderne.  

Cette souffrance est partagée par nombre de salariés qui ne se rendent pas à ces extrémités. Elle est le produit d'une organisation et de modes de management paradoxaux, qui demandent, d'un coté, aux salariés d'être autonomes, de s'engager, de faire preuve d'imagination, d'agir en un mot en agents libres et, de l'autre, les gèrent comme des objets. Mais ce sont les plus motivés, les plus engagés dans leur travail que l’on retrouve dans ces manifestations extrêmes de la protestation sociale.



Origine de la souffrance

Conséquences

Victimes

Excès de travail

Maladies cardio-vasculaires, mort par épuisement, (karoshi)

Ouvriers japonais…

Stress 

Problèmes cardio-vasculaires,

Burn-out

Cadres travaillant dans des organisations qui génèrent des conflits récurrents

Travail avec des publics en grande difficulté


Travailleurs sociaux, personnel soignant

Non-reconnaissance


Salariés très engagés dans leur travail, management moderne




Bibliographie



Nicolas Bourgoin, Les automutilations et les grèves de la faim en prison, Déviance et société, 2001, volume 21


Kenji Iwasaki, Masaya Takahashi et Akinori Nakatai, Health problems due to long working hours in Japan, worker’s compensation (Karoshi) and preventive measures, Industrial Health, 2006


Christina Malash, A multidimensional theory of burnout, in Gary L.Cooper, Theories of organizational stress, Oxford University Press, 1998


Stéphanie Savel, Jean-PIerre Gauthier, Bernard Girard, Harcèlement mutuel, ASG, 2003


Johanna Siméant, Violence d’un répertoire. Les sans-papiers en grève de la faim , Culture et Conflits , printemps-été 1993, n° 9/10, p. 315-338.