Bernard Girard

Ce que nous ont enseigné les 35 heures


Bonjour,
Si l’on m’a demandé de vous parler ce matin de ce que les 35 heures nous ont enseigné, c’est que j’ai longuement travaillé, avec mes collègues du cabinet ASG Conseil, sur les questions de réduction du temps de travail. J’ai non seulement accompagné des entreprises de toutes tailles et de tous secteurs dans cette aventure, mais j’ai publié deux livres sur le sujet et au réalisé  plusieurs études sur les outils informatiques qui permettent de gérer le temps travaillé, des outils qui, vous le savez sans doute, ont beaucoup évolué ces dernières années.

Ce n’est cependant pas d’informatique que je vais traiter ce matin, même si je vais être amené à en dire à l’occasion un mot, mais bientôt plutôt de ce que la réduction du temps de travail nous a enseigné tant sur les comportements des salariés que sur le fonctionnement de l’entreprise.

Vous savez qu’elles sont redevenues d’actualité, qu’on ne parle que de les aménager, voire, pour les plus radicaux, de les supprimer, ce qui est probablement plus facile à dire qu’à faire. Je ne connais pas un expert, un responsable des ressources humaines qui pense que l’on puisse revenir en arrière d’un simple coup de baguette magique. Plutôt, donc, que de m’engager dans ce débat, prévisible puisqu’il ne fait que reprendre, aux mots près, celui qui a suivi la mise en place des 40 heures à la veille de la seconde guerre mondiale, je voudrais tenter d’analyser avec vous ce que cette expérience, exceptionnelle par bien des côtés, nous a enseigné sur nos comportements, mais aussi sur le fonctionnement de notre économie et de notre société.

Pour qui les a suivies de près, pour qui y a participé, les négociations autour des 35 heures ont, en effet, été un formidable révélateur.

Elles nous ont d’abord appris que nous pouvions changer. On dit beaucoup que la société française est incapable de le faire, qu’elle est sclérosée, pleine d’arthrose, enfermée dans ses habitudes, ses privilèges et ses habitudes, bonnes et moins bonnes. Et bien, la réduction du temps de travail a montré que c’était inexact. La société française peut changer. Elle l’a, en l’espèce, fait et de manière significative : en l’espace de quelques mois, les entreprise petites, moyennes et grandes ont modifié leurs règles de fonctionnement sur un point clef : les horaires de leurs personnels. Non seulement, elles ont changé leurs règles, leurs organisations, mais elles ont obtenu de leurs salariés qu’ils changent leurs habitudes. Ce n’était certainement pas gagné d’avance !

Le succès vient probablement de la méthode utilisée qui a combiné contrainte (il y avait des délais à respecter), détermination (les politiques n’ont pas cédé à tous ceux, à droite comme à gauche, qui voulaient les faire reculer), distribution équitable des avantages : chacun pouvait y gagner quelque chose : les salariés, une baisse du temps de travail, les entreprises, une diminution significative des cotisations sociales et, enfin, autonomie : les négociations pouvaient se faire au niveau le plus bas, au plus près des acteurs, dans les entreprises, dans les établissements. Si cette réforme était en fait imposée d’en haut, elle avait la forme d’un deal que chacun pouvait aménager en fonction de son environnement.

Sans doute est-ce ce qui est-ce ce qui explique que les entreprises aient mené ce changement sans grandes protestations. Si le Medef a toujours été actif contre la RTT, les entreprises me paraissent l’avoir été beaucoup moins. On a souvent eu le sentiment d’un décalage, d’un double visage, que les mêmes qui étaient impitoyables à l’extérieur, dans les congrès professionnels, dans les contacts avec les politiques et les médias, savaient être conciliants sur le terrain, dans les entreprises. Bien loin d’une main de fer dans un gant de velours, nous avons eu tout le contraire, ce que j’appellerai volontiers une main de mousse dans un gant de celluloïd.

Ce qui éclaire d’ailleurs d’un jour très particulier, les revendications actuelles de beaucoup de patrons. Ceux qui veulent aujourd’hui revenir sur les 35 heures les ont hier négociées avec leurs partenaires sociaux, les organisations syndicales. Et pour en avoir accompagné beaucoup dans ces opérations, je peux témoigner du peu de combativité de beaucoup de directions. On a souvent accepté des choses peu raisonnables, trop complexes, que l’on aurait pu éviter si l’on avait été plus rigoureux, plus exigeant, plus audacieux. Si l’on avait, en un mot, mieux négocié.

Le principal ennemi a souvent été l’urgence : on voulait en finir pour passer à autre chose. Beaucoup de dirigeants ont, en fait, mal joué. Convaincus que ces lois seraient comme bien d’autres abandonnées, ils ont tardé, s’y sont pris au tout dernier moment et lorsqu’ils ont enfin décidé d’ouvrir le dossier, ils se sont retrouvé coincés, dans l’obligation de trouver à toute vitesse un compromis avec des partenaires sociaux qui se savaient, du fait même de l’urgence, en position favorable. Ceux qui ont anticipé le mouvement ont, en général, signé des accords beaucoup plus intelligents. Certaines entreprises se sont volontairement mises dans le piège. Je me souviens d’une grande société qui venait d’être rachetée par un grand groupe étranger. Lorsque celui-ci a envoyé des auditeurs faire le point sur la situation, on leur a donné comme consigne de calculer les effectifs futurs de l’entreprise sans se préoccuper des 35 heures, alors même que la loi était en discussion au Parlement ! Autant dire qu’elle s’était mise dans une situation impossible.
 
Ces négociations ont également révélé une grande méconnaissance du monde syndical. J’ai encore en mémoire les remarques de plusieurs dirigeants qui se plaignaient de la puissance de la CGT dans leur entreprise et regrettaient que la CFDT n’ait pas plus de poids alors même que les sections CFDT de leur entreprise était infiniment plus exigeantes que les sections CGT. Le discours plutôt apaisant de Nicole Notat dans les médias, son « réalisme », sa modération masquaient la réalité des attitudes et comportements des syndicalistes appelés à négocier sur le terrain les accords.

J’ajouterai que cette affaire a révélé l’attitude surprenante de certains dirigeants. Le premier client qui m’ait sollicité pour travailler sur ces questions est une caisse de retraite dont le personnel était depuis 1981 aux 35 heures. La question du Président de cette caisse était tout simplement : « que dois-je faire ? »  Et quand je lui ai répondu qu’il n’avait rien à faire puisque son personnel était déjà aux 35 heures, il m’a dit : « mais ce n’est pas possible, je ne peux pas rester sans rien faire. Il faut que je leur donne quelque chose. » Faut-il le préciser : personne n’avait encore rien demandé. On a retrouvé ce type de réaction dans beaucoup d’entreprises publiques qui n’étaient pas concernées par la loi et dont les personnels avaient souvent des horaires… aimables.
 
Dans un registre légèrement différent, j’ai observé dans plusieurs très grandes entreprises publiques et privées, une véritable et très inattendue connivence entre le Président et les organisations syndicales. Pour ne citer que cet exemple, je me souviens de ce conseil de direction d’une grande compagnie d’assurances où le Président se faisait un malin plaisir de lire à son directeur des affaires sociales le tract que la CFDT allait distribuer dans l’après-midi dans les locaux. « Je suis, dit-il au grand dam de son directeur, mieux informé de ce que nous allons faire par la CFDT que par mes troupes. C’est un comble ! » Ce qu’il ne disait pas, c’est qu’il avait lui-même informé la CFDT quelques heures plus tôt de ses projets et il l’avait fait avant même d’en avoir parlé à ses collaborateurs. Un syndicat étant en général plus réactif que des bureaucraties qui doivent peser tous les mots qu’elles prononcent, la décision était connue de tous avant même d’avoir été élaborée par les professionnels. Je précise qu’il s’agit d’une entreprise qui fonctionne bien et a de bons résultats.
 
Dans de nombreuses entreprises, ces accords ont également révélé les faiblesses du syndicalisme et, parfois, son machisme. Dans plusieurs entreprises industrielles on a assisté à des échanges vifs entre les syndicalistes chargés de négocier les accords, tous de sexe masculins, et des ouvrières qui n’avaient pas tout à fait les mêmes préoccupations.
 
Cette aventure nous a également révélé les effets inattendus de la négociation dans des domaines comme celui-ci. Qui dit négociation dit compromis et celui-ci passe souvent par une manipulation de l’ambiguïté. On se met d’accord sur une phrase mais on évite de vérifier que l’on entend la même chose. D’où des difficultés lorsqu’on veut la mettre en application. Surtout lorsque l’on tente de le faire avec l’informatique, ce qui est, en l’espèce, presque toujours indispensable. L’informatique a beaucoup d’avantages, mais elle a un inconvénient majeur : elle exige de la précision. Il faut que ce soit blanc ou noir, vrai ou faux. Et les informaticiens se sont trouvés souvent devant des règles qui posaient problème dés qu’ils tentaient de les formaliser, de les écrire dans le langage précis de leurs applications.
Ce n’est pas la seule difficulté qu’ils aient rencontrée. La recherche de compromis a souvent amené à compliquer les choses. On a souvent négocié des règles très complexes qu’il était à peu près impossible de mettre en œuvre. Quand j’opposais à tel ou tel de mes clients la complexité des règles qu’il négociait, je me suis souvent entendu répondre : mais peu importe, l’informatique saura bien faire. Or, comme on l’a découvert depuis, l’informatique ne sait pas forcément tout faire. Et si elle peut faire beaucoup de choses, il lui faut du temps pour le faire, du temps pendant lequel on est amené à travailler à la main. Ce qui ne fait, bien sûr, plaisir à personne.
 
La négociation sociale n’a, naturellement, pas l’exclusivité de ces créations de problèmes. La journée de solidarité que vient de créer le gouvernement en donne un autre exemple. La presse s’est fait l’écho des hésitations sur le jour, lundi de Pentecôte ou pas, mais il y a plus : comment intégrer dans des applications d’entreprise du temps de travail qui n’est pas rémunéré ? et dès lors que ce temps de travail n’est pas rémunéré, pourquoi faut-il qu’il soit concentré sur une journée ? Un salarié qui donnerait une heure de son temps chaque semaine pendant 7 ou 8 semaines ferait aussi bien œuvre de solidarité que celui qui vient travailler ce lundi. Mais, a contrario, faut-il compter comme une heure supplémentaire, la neuvième heure qu’un salarié venu travailler ce lundi ferait ? On n’est pas très loin du cube de Rubik, même si j’imagine que les spécialistes trouveront des solutions.
 
Mais revenons à ces négociations sociales. Elles nous ont également révélé beaucoup de choses sur les pratiques des entreprises :
- nous avons souvent observé un écart important entre les règles, le droit du travail, et les pratiques réelles. Dans beaucoup d’entreprises, le plus difficile n’a pas été de négocier la réduction du temps de travail mais d’organiser le retour au respect du droit du travail. Je me souviens encore des remarques d’un industriel du textile rencontré au tout début de cette opération en province, c’était du coté d’Amiens, qui me disait : « je ne suis pas vraiment contre cette loi, elle peut m’aider à mieux organiser ma production, mais ce qui m’inquiète, c’est que je vais devoir payer les heures supplémentaires alors que je me contente aujourd’hui de laisser les gens partir un peu plus tôt quand il n’y a pas de travail. » Il avait mis en place dans son usine l’annualisation de manière informelle ;
- nous avons également découvert des écarts significatifs dans les temps de travail selon les entreprises et les secteurs. Pour ne prendre que cet exemple, la chimie ne travaillait, depuis 1981, que 38 heures par semaine. De fait, le temps de travail a rarement été réduit de 4 heures, mais plus souvent de 2 ou 3  ;
- nous avons aussi découvert des écarts de durées de travail très significatifs au sein des mêmes entreprises. Pour ne donner qu’un exemple, je me souviens d’une université parisienne dans laquelle les appariteurs travaillaient 39 heures par semaine, tandis que les bibliothécaires travaillaient 35 heures… pendant la période scolaire. Inutile de vous dire que personne n’a osé leur demander de travailler un peu plus longtemps, alors même que cela n’aurait été que justice ;
- nous avons encore observé des comportements très différents selon les statuts. Le temps n’a pas la même valeur pour tout le monde. Pour les employés et les ouvriers, c’est un capital que l’on gère avec parcimonie. On évite les dépassements, on les compte et on cherche à les faire rémunérer. Pour les cadres, à l’inverse, les longs horaires sont considérés comme un investissement, comme une manière de se faire remarquer de la hiérarchie. La mensualisation est ancienne, mais nous avons dans nos pratiques quotidiennes gardé mémoire de la distinction entre les salariés payés à l’heure et ceux payés au mois ;
- j’ajouterai enfin que l’on a souvent mesuré la méconnaissance des temps travaillés. Je me souviens d’une usine dans la chimie qui, pour des motifs de sécurité, renseignait les entrées et sorties de l’ensemble de ses personnels (il fallait que les pompiers puissent, en cas d’accident, savoir exactement combien de personnes étaient présentes sur le site). Nous avions demandé aux cadres de nous donner leurs horaires de travail, délirants naturellement, et nous avons pu les comparer avec les horaires réels : ils ne travaillaient jamais plus de 40 heures, mais ils comptaient dans leur temps de travail, le temps des déjeuners, ce qui change évidemment beaucoup de choses. Cela pouvait, dans certains cas, rajouter plus de 10 heures de « vrai-faux » travail à la semaine.
 
Six ans après le vote de la première loi Aubry, il devrait être possible d’en tirer un bilan. Les débats politiques actuels le rendent difficile. Les positions sont si tranchées qu’on a parfois l’impression que les 35 heures sont à l’origine de toutes nos difficultés. Si c’était le cas, il suffirait de revenir en arrière. Sans entrer dans la polémique, on peut, je crois, avancer deux idées :
- Beaucoup d’entreprises ont recruté du personnel. Selon les sources, on parle de 300 à 400 000 personnes,
- Mais rares sont celles qui ont compensé intégralement. Ce qui veut dire que la réduction du temps de travail s’est accompagnée de gains de productivité.

Ces gains sont venus conforter une productivité horaire déjà élevée. On estime que la productivité horaire française est de 5% supérieure à celle des Etats-Unis dont on sait, pourtant, qu’ils ont fait d’importants gains de productivité.

Ces gains ont été, pour une part obtenu par l’intensification du travail, intensification dont la montée des accidents du travail, qui ne date pas des 35 heures, mais qui les ont accompagnées et probablement aggravées est un symptôme que Philippe Askenazy a longuement analysé dans un petit livre tout à fait remarquable publié en avril dernier : Les désordres du travail.

Mais ils ont également été obtenus par des investissements en capital et des efforts d’organisation.
Les entreprises, confrontées au défi de produire autant avec une main d’œuvre réduite ont investi dans des matériels nouveaux et rationalisé leurs organisations. Ce qui a probablement contribué au recul du chômage qui a dans cette période significatif puisque, on le sait, l’économie française a, pendant cette période, créé 2 millions d’emplois.

Les efforts faits par les entreprises en matière d’organisation sont moins connus. Tout simplement parce qu’il faut, pour les juger, une connaissance fine de l’entreprise, de ses contraintes et de ses procédures. L’objectif poursuivi a, un peu partout, été le même : assurer, chaque fois que possible, une meilleure adéquation des ressources et des besoins. Ce qui, en pratique, supposait que les entreprises passent d’une logique de l’optimisation des ressources  (ou, si l’on préfère, du calcul de l’effectif nécessaire pour une production moyenne) à une logique de la minimalisation  (où l’on calcule l’effectif nécessaire pour satisfaire au plus près les besoins de la production, tels que calculés à chaque instant). En ce sens, les 35 heures se sont inscrit dans le grand mouvement d’optimisation des organisations aux cotés du juste à temps et d’autres techniques comparables. Ce n’est pas allé sans résistances de la part des salariés. Résistances qu’on exprimées quelques ouvrages (je pense par exemple au petit livre de Jean-Michel Leterrier, Qui a volé l’Aertété ) et plusieurs sondages et enquêtes qui montrent qu’une minorité significative des salariés (de 25 à 30%) se plaignent d’une détérioration de leurs conditions de travail et une augmentation du stress.

Ces résistances méritent, je crois, qu’on s’y arrête un instant. Je vous propose de le faire en prenant les choses sous un angle plus sociologique. Cette aventure nous a appris beaucoup sur les évolutions de notre rapport au travail. Des évolutions que l’on n’a pas encore vraiment exploitées mais qui mériteraient, je crois, de l’être dans le détail.

On le sait peu, on l’a oublié, mais, dans les années 50, la réduction du temps de travail a été très importante, au moins aussi importante qu’à la fin des années 90. Elle s’est faite autrement, de manière plus spontanée, mais elle a été d’ampleur comparable puisque l’on est passé d’une moyenne hebdomadaire de 46/48 heures à une moyenne hebdomadaire de 41 heures.

Cette révolution silencieuse a accompagné la montée en puissance de ce que l’on a appelé depuis la société de la consommation. Elle a été l’occasion d’une modification profonde  de la géographie urbaine. Les salariés qui avaient plus de temps de libre sont allés s’installer plus loin, ils ont acheté des appartements à la périphérie et des voitures pour aller de leur domicile à leur lieu de travail. Ils ont consommé leur temps libre en temps de transport avec comme objectif l’amélioration de leur confort. Ce dont les entreprises ont doublement profité :
- en vendant d’abord voitures et logement aux salariés ;
- en bénéficiant d’un marché du travail plus large.

Certains pensaient que ce phénomène se reproduirait avec les 35 heures, que des salariés déménageraient, s’installeraient à la campagne, un peu plus loin de leur lieu de travail. Certains avaient même imaginé que l’on verrait se développer le double logement : à la ville la semaine, à la campagne pendant de longs week-end. Cela s’est certainement produit dans un certain nombre de cas comme en témoignent tout à la fois les taux d’occupation des TGV qui mettent la province à moins de deux heures de Paris et le déplacement des pointes de trafic sur les autoroutes. Mais le principal changement a porté cette fois-ci sur tout autre chose, sur l’organisation des relations entre vie professionnelle et vie privée.
 
La difficulté de renégocier les horaires variables a été très tôt un indice de cette évolution à laquelle nous n’avons pas fini de nous adapter. S’il paraissait dans beaucoup d’entreprises assez légitime de les supprimer en échange d’une réduction du temps de travail, cela s’est en général révélé impossible : les salariés qui en bénéficiaient s’y sont presque toujours vivement opposés et l’on a, à cette occasion, découvert qu’ils étaient très attachés à une formule qui leur permettait de mieux coordonner vie privée et vie professionnelle mais aussi et surtout d’alléger les contraintes de la vie professionnelle et de ses emplois du temps. Le grand changement dans nos comportements est, je crois, là : les 35 heures ont été utilisées par beaucoup pour gagner en autonomie, en contrôle sur leur emploi du temps, pour reconquérir la maîtrise de leur temps.
 
Jusqu’à la fin des années 90, nos emplois du temps étaient, pour l’essentiel, dominés, structurés par les horaires du travail. Il y avait les horaires de travail, et l’on s’organisait autour. La situation est, je crois, en train de changer lentement : on a gagné en liberté et l’on arbitre entre nos différents temps, on a pris la main ou on aimerait la prendre. On négocie les dates de congé, des absences… ce que l’on ne faisait pas hier et moins encore avant-hier où c’était l’entreprise qui décidait, seule, des dates des congés. On est passé, je devrais plutôt dire, on est en train de passer ou d’essayer de passer, je prends des gants parce que rien n’est vraiment joué, d’une logique de la durée travaillée à une logique de la libre organisation des temps.
 
Cette revendication de plus de liberté dans l’organisation de nos temps de vie, temps de travail, temps de loisir, temps de vie domestique est, je crois, à l’origine d’un double malentendu :
- Les entreprises, notamment les entreprises de service au grand public et les entreprises industrielles, ont cru que la réduction du temps de travail leur permettrait d’optimiser leurs ressources, de planifier au plus près leurs effectifs, d’avoir les gens présents lorsqu’ils étaient nécessaires et absents lorsqu’ils cessaient de l’être.
- De leur coté, les politiques à l’origine de ces mesures pensaient qu’elle permettrait de réduire la précarité, les emplois à temps partiel et l’intérim que les entreprises utilisaient justement pour rapprocher les ressources de leurs besoins.

Or, les salariés étaient dans des dispositions totalement différentes. Leur souci était ailleurs. Ils ont, d’abord, vu dans la réduction du temps de travail une manière de gagner plus d’autonomie. D’où des conflits, des résistances qu’on n’avait pas vraiment anticipés et qui ont beaucoup surpris les promoteurs de la réduction du temps de travail.
 
On a pu observer d’assez près ces évolutions dans les projets informatiques. Les 35 heures ont donné naissance au développement de toutes une série d’outils pour mesurer les temps mais aussi pour les planifier. Or, on a très vite découvert que les outils de planification les plus sophistiqués, ceux qui permettent de construire des emplois du temps rigides, de placer les collaborateurs dans des cases se sont heurtés aux résistances des salariés qui voulaient bien que l’entreprise gère au plus près ses ressources, mais ne voulaient pas se retrouver prisonniers d’un emploi du temps imposé, contraignant. Ces résistances se sont le plus souvent exprimées de manière discrète sans grèves ni tracts. Les intéressés se sont contentés de faire de l’obstruction, de manière à rendre inefficaces, inutiles des outils, des applications qui avaient pourtant fait leurs preuves dans d’autres domaines comme la logistique.
Depuis, ces outils ont évolué, ils se sont allégés et ont progressivement intégré l’idée que le salarié souhaite avoir son mot à dire. On lui laisse de plus en plus souvent prendre l’initiative de déclarer ses congés, quitte à ce qu’ensuite, on cherche un compromis qui concilie tout à la fois ses attentes, celles de ses collègues et les contraintes de l’entreprise.
 
Les cadres sont naturellement en pointe dans ce combat pour plus d’autonomie dans les emplois du temps. Les accords qui les concernent prévoient en général des jours de congé supplémentaires et leur préoccupation est, naturellement, de pouvoir les poser comme ils l’entendent pour pouvoir maximiser leurs périodes de congé.

Leur durée quotidienne de travail n’a pas diminué, certains disent même qu’elle a augmenté, ce qui mériterait d’être vérifié, mais leur emploi du temps a évolué. On a souvent  dit que la réduction du temps de travail avait favorisé le développement des congés courts. C’est exact. Reste à comprendre pourquoi. Ils auraient, après tout, choisir de prolonger leurs congés. S’ils ne l’ont pas fait c’est, je crois, pour trois motifs :
- cela correspond à une attente, celle de se reposer plus souvent et moins longtemps ;
- cela permet de répondre à l’offre commerciale des compagnies aériennes, des sociétés de tourisme, de la SNCF qui ont construit ce produit nouveau qu’est le long week-end ;
- cela permet encore de se plier à d’autres contraintes horaires que celles du travail, je pense notamment à celles de l’école et des vacances scolaires.

On voit au travers de cet exemple que l’entreprise doit aujourd’hui compter avec d’autres acteurs qui lui font concurrence dans l’organisation du temps de travail de ses collaborateurs : l’industrie touristique, l’Education Nationale, d’autres encore peut-être. Et comme chacun se trouve pris dans des tissus de contraintes ou de préférences différents, l’entreprise se trouve engagé dans un processus d’individualisation des emplois du temps.  Processus qui s’oppose aux logiques de l’emploi du temps collectif dans lequel nous avons été élevés et qu’elle ne maîtrise pas encore.
 
Ce processus est probablement irrésistible. Il s’inscrit dans une tendance plus générale à l’individualisation des relations de travail et des contrats.

L’individualisation a longtemps été une revendication des entreprises qui souhaitaient notamment casser les mécanismes collectifs dans le domaine de la gestion des carrières et dans celui des rémunérations. Là où les organisations syndicales luttaient pour des augmentations collectives et des promotions à l’ancienneté, les directions se battaient pour individualiser, distinguer les individus, donner plus aux plus méritants, à ceux qui faisaient le plus d ‘efforts ou qui, du moins, paraissaient en faire le plus.

Cette logique de l’individualisation s’étend aujourd’hui à d’autres domaines. On vient de le voir avec le temps, mais on retrouve des mécanismes voisins avec l’épargne salariale. La plupart des programmes laissent au salarié la possibilité de choisir entre plusieurs solutions. Les DRH ont retenu dans ce cas une approche de type menu, mais on pourrait très bien imaginer qu’elles procèdent de la même manière pour les congés et qu’elles proposent à leurs salariés le choix entre différentes formules : un mois plein et deux week-ends prolongés ou deux fois quinze jours plus deux week-ends prolongés… Je sais que des responsables de formation se posent des problèmes voisins : dès lors que les salariés ont leur mot à dire dans le choix des formations qu’ils suivent, peut-on construire une offre avec des « packages », un peu comme font les spécialistes du marketing.

Leur objectif est, clairement, de simplifier une gestion que l’individualisation complique. Dès lors que l’on individualise, on ne peut plus se contenter de règles collectives appliquées à tous du type : fermeture au mois d’août et 8 jours dans l’année à l’occasion des ponts et des fêtes chômées. Il faut entrer dans le détail, être beaucoup plus précis :
- collecter les informations sur les salariés : leurs temps de présence, leurs absences, leurs droits, leurs préférences et leurs attentes ;  
- collecter des informations sur les contraintes de l’entreprise, sur ces besoins à venir, ce qui n’est pas forcément plus facile ;
- trouver, j’allais dire calculer des solutions entre lesquelles choisir.

Tout cela conduit à s’équiper d’outils informatiques mais aussi à revoir l’organisation et les procédures, à réfléchir au rôle du management de proximité et à celui des salariés.

 Leurs adversaires ont souvent reproché aux  lois Aubry d’imposer un carcan unique à des entreprises, des situations et des contextes très différents. C’est effectivement l’impression qu’elles donnaient. Le paradoxe est qu’il semble bien qu’elles aboutissent à l’exact contraire, à une individualisation des horaires et des comportement bien en ligne avec  les évolutions profondes de notre société. Ce qui me fait penser que nous nous les sommes appropriées et que nous avons su collectivement les adapter à nos attentes sans vraiment nous soucier des projets de ses promoteurs.