La nouvelle vulnérabilité des entreprises

 

 

Vous voulez nous parler du risque?

Oui. Les attentats du 11 septembre ont mis en évidence l'extrême fragilité de la société américaine et, sans doute, plus généralement celle de nos sociétés industrielles. Et on commence à l'analyser. Il y a quelques jours, Le Monde a publié un très intéressant point de vue d'Ulrich Beck, un sociologue allemand que l'on présente souvent comme l'un des théoriciens avec Anthony Giddens de la nouvelle sociale démocratie. Ce spécialiste du risque, il a écrit il y a une quinzaine d'années un livre sur la société du risque qui vient tout juste de paraître en France, ce spécialiste du risque, donc, montre comment le libéralisme, la société de marché ont rendu extrêmement vulnérable la société américaine. En confiant au privé le contrôle aérien, en laissant des sociétés privées réaliser le contrôle aérien avec des employés recrutés sur des contrats précaires, l'administration américaine s'est, dit-il en substance, désarmée. A trop faire confiance au marché, ajoute-t-il, on se rend vulnérable.

C'est une analyse que vous partagez?

C'est une analyse qui a le mérite de chercher une explication endogène : pourquoi la société américaine n'a-t-elle pas su se protéger d'une menace qui était, semble-t-il, prévisible? Souvenez-vous, il y avait déjà eu des attentats au World Trade Center. Et je voudrais, ce matin, la prolonger en parlant des entreprises. Sont-elles , elles aussi, plus vulnérables aujourd'hui qu'hier?

Et votre réponse?

C'est qu'elles le sont effectivement, comme l'a montré ces derniers mois l'actualité. Et pour au moins trois motifs : la mondialisation, la montée en puissance des marchés financiers et les évolutions de la technologie.

Cela mérite quelques explications…

Prenons, la mondialisation. Elle a deux conséquences :

Les pétroliers ont cependant depuis très longtemps cette expérience…

C'est vrai, mais vous remarquerez que les industries vraiment internationales étaient très rares et qu'elles étaient en général, comme les pétroliers, spécialisées dans l'extraction de matières premières avec pour vocation d'importer vers les pays développés des matières premières, caoutchouc, pétrole… exploités dans le Tiers-Monde. Les sociétés globales d'aujourd'hui traitent de produits beaucoup plus élaborés.

Mais je voudrais insister sur un second point : la montée en puissance des bourses qui a entraîné une modification profonde des stratégies des entreprises.

Vous savez que les boursiers, les actionnaires, les marchés ont en définitive relativement peu d'informations sur les entreprises dans lesquels ils investissent. Ils en ont, en tout cas, beaucoup moins que les banquiers qui finançaient traditionnellement l'économie. Le banquier sait tout de vous en temps réel, vos recettes, vos dépenses, votre endettement, l'actionnaire ne sait que ce que vous lui dites et plusieurs semaines plus tard. Il a donc besoin d'être rassuré. Et cela le conduit à privilégier :

Ces exigences rendent les entreprises plus fragiles et vulnérables :

Vous parliez également de la technologie. En quoi peut-elle rendre les entreprises plus vulnérables?

Dire que la technologie augmente l'incertitude de l'activité économique peut paraître paradoxal. Et c'est bien pourtant ce qui se produit. Et de deux manières :

La technologie amène, d'abord, sur le marché des concurrents que personne n'aurait imaginés et contre lesquels on ne peut pas réagir. Ce n'est pas nouveau et on en a de nombreux exemples. Pendant très longtemps, les ingénieurs, les techniciens ont utilisé, pour faire leurs calculs, des règles à calcul très sophistiquées, fabriquées par des sociétés spécialisées dans l'impression de précision sur pastique. Quand dans les années 70 sont arrivées les premières calculettes japonaises, il a suffi de quelques mois pour que ces sociétés se retrouvent sans travail et sans possibilité de réagir : comment voulez-vous concevoir et fabriquer des produits électroniques lorsque vous êtes imprimeur? C'est tout simplement impossible. Pire même, si ces entreprises avaient disposé de laboratoires de recherche, elles auraient amélioré encore leurs techniques d'impression alors même que celles-ci n'étaient plus du tout d'actualité.

Je viens de parler de la technologie, mais il y a également la connaissance scientifique qui aggrave depuis quelques années l'incertitude de l'activité économique et d'une manière tout à fait originale en mettant en évidence des risques invisibles. C'est, par exemple, tout le travail de l'épidémiologie, science qui s'appuie sur des analyses statistiques pour montrer les dangers du tabac ou ceux de l'amiante. La liste des produits susceptibles de créer des cancers augmente régulièrement. Et ceci, sans que leurs producteurs y puissent grand chose. Ils découvrent un beau matin que leur produit est dangereux. En général, pas tout seul, mais combiné à d'autres, ou consommé en très grandes quantités…

Oui, mais ce n'est pas nouveau. Les produits étaient dangereux avant même qu'on le découvre…

Certainement, mais on l'ignorait. Dès lors qu'on le sait, tout change. L'entreprise qui le produit entre dans une zone d'incertitude. L'annonce d'un risque de santé fait fuir les investisseurs, limite les marchés, met l'entreprise en conflit avec les consommateurs, avec tous ceux qui se soucient de santé publique. Prenez l'exemple de l'industrie nucléaire. Ce que l'on sait des risques qu'elle peut nous faire courir a quasiment arrêté son développement.

Quelles peuvent être les conséquences de cette nouvelle vulnérabilité?

Dans l'article que je citais en début de chronique, Ulrich Beck milite pour un retour de l'Etat seul capable d'assurer la sécurité des citoyens et pour la régulation des marchés. Ce qui n'est d'ailleurs pas si original que cela.

Si l'on revient à cette nouvelle vulnérabilité des entreprises, je crois qu'on en voit déjà les conséquences à commencer par la multiplication des catastrophes industrielles : je dis catastrophes parce qu'il s'agit en général d'événements qu'on n'a pas su anticiper et que l'on a du mal, après coup, à analyser. Tous nos systèmes de prévision et d'anticipation sont entrés en crise, ils ne sont plus aussi efficaces. Tout ce que nous savons de l'économie, tout ce qui nous permet de prendre des décisions se révèle inexact, insuffisant, incomplet. Pensez à la surprise des directeurs des magasins de Mark & Spencers qui faisaient des bénéfices quand on leur a dit qu'on allait fermer leur établissement. Comment auraient-ils pu le prévoir alors même qu'ils avaient le sentiment de faire du bon travail.

D'où l'insistance sur deux concepts qui reviennent en permanence dans la littérature managériale, la réactivité et la flexibilité, censées aider à réagir à l'imprévu. Mais il faut bien voir que ces techniques ont des limites. Réactivité et flexibilité peuvent convenir à des entreprises qui ont des circuits de production courts, qui renouvellent rapidement leurs modèles et consomment peu de capital. Mais ni l'un ni l'autre n'apportent de solutions aux problèmes que rencontrent les entreprises complexes et celles qui travaillent dans des métiers qui demandent des investissements très lourds. Ni la réactivité ni la flexibilité ne peuvent aider vraiment les entreprises confrontées à des catastrophes industrielles du type de celle rencontrée par Bayer il y a quelques mois.

Que faire alors?

La solution passe probablement par l'invention de nouveaux modes de management. Des modes que certaines entreprises sont peut-être en train d'inventer aujourd'hui. Mais je serai bien incapable de vous dire lesquelles.


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