Bernard Girard

Retraites : gare à la vengeance des seniors

(chronique du 8/2/2005)

Bonjour, vous avez choisi de nous parler ce matin des seniors…

Nous en avons dit un mot rapide la semaine dernière et c’est un thème sur lequel il conviendrait, je crois, de revenir parce que l’on assiste un peu partout dans le monde à ce qui pourrait bien être une véritable révolution : l’émergence d’une population de seniors inquiets et à la recherche des moyens de protéger leurs revenus.  

C’est ce qui vous a fait titrer cette rubrique sur la vengeance des seniors.

Tout à fait.

J’imagine que c’est lié aux retraites…

Bien sûr. Nous commençons à voir beaucoup de personnes qui sont parties à la retraite ces derniers mois dire, pour l’instant dans des conversations privées, mais je pense que cela sortira bientôt publiquement, que leurs retraites les déçoivent, qu’elles ne sont pas à la hauteur de ce qu’elles espéraient et attendaient. Ce qui n’est pas surprenant : on a modifié les règles de calcul des pensions dans un sens extrêmement défavorable aux retraités. Reste que cela annonce la création d’une classe de gens qui sans être vraiment pauvres devront subir des baisses significatives de leurs revenus. Nous parlons de la France, mais nous ne sommes pas une exception. Vous savez peut-être que le président Bush souhaite privatiser la Sécurité Sociale, ce qui suscite aux Etats-Unis des débats acharnés entre partisans et adversaires d’un projet qui, comme beaucoup de ceux qui reposent sur l’introduction d’une dose plus ou moins forte de privatisation dans les systèmes de retraite, s’inspirent de l’expérience chilienne.

On n’en a pas beaucoup parlé lors des débats sur les retraites en France

Non, parce que Pinochet a chez nous une image abominable et qu’évoquer l’expérience chilienne aurait été pour les partisans des réformes un véritable désastre. Cela n’aurait d’ailleurs pas été pertinent puisque les réformes discutées et mises en place n’ont que peu à voir avec ce que le gouvernement chilien a inventé il y a 25 ans. Reste que l’on peut aujourd’hui mesurer les effets de ces privatisations dans le pays qui les a initiés et ils sont catastrophiques. Le New-York Times a publié il y a une quinzaine de jours le reportage d’un de ses journalistes qui est allé au Chili où il a rencontré des gens qui avaient choisi au début des années 80 de quitter le système d’assurance vieillesse public pour aller vers des assurances privées. Je ne vous surprendrai pas si je vous dis qu’ils sont tous très déçus. Leurs pensions sont en général la moitié de celles que perçoivent ceux de leurs collègues qui sont restés dans le système public.

On n’en est pas là en France…

Non. Mais chez nous trois facteurs contribuent à cet appauvrissement :

- les réformes successives des retraites,

- les périodes de chômage qui ont un impact sur les revenus,

- des départ en retraite très précoces. Le ministère des Affaires Sociales vient de publier sur le sujet une étude alarmante. On y apprend que moins de 37% des 55/64 ans occupaient un emploi en 2003, soit 5 points de moins que la moyenne européenne.

C’est lié au chômage!

Non. Notre taux de chômage est comparable à la moyenne européenne. Nous sommes à 9,7 alors que la moyenne européenne est à 8,9. Le problème est ailleurs. Il est que nous avons un système qui pénalise, d’un coté, les jeunes de moins de 25 ans qui ne trouvent pas de travail et, de l’autre, les seniors qu’on laisse au chômage ou qu’on oriente vers tous ces dispositifs qui permettent de partir plus tôt.

A quoi cela tient-il?

Il y a, je crois, plusieurs facteurs :

- il y a, d’abord, la forte productivité de notre économie qui use les salariés et leur donne envie de partir tôt1 ;

- il y a, ensuite, toutes les mesures prises pour lutter contre le chômage basées sur l’idée que l’on pourrait créer de l’emploi pour les plus jeunes en mettant les plus âgés en retraite ;

- il y a la moindre qualification de beaucoup. On ne s’en rend pas forcément compte, mais beaucoup de ceux qui ont aujourd’hui un peu plus de 50 ans ont fait leurs études dans ce qu’on appelait le primaire supérieur qui vous permettait de sortir de l’école à 14 ans ;

- il y a, enfin, la retraite à 60 ans qui a fonctionné un peu comme les dates de péremption dans les produits alimentaires. Lorsque vous achetez des yaourt vous évitez ceux dont la date de péremption est proche même si vous avez l’intention de les consommer le jour même. C’est un peu la même chose avec l’emploi. Dans la plupart des autres pays d’Europe, on observe le même phénomène avec la différence que les gens partent près de trois ans plus tard en retraite, ce qui retarde cet effet péremption. J’ajouterai que la retraite à 60 ans transforme la vision que l’on en a. Les Français qui partent beaucoup plus tôt que leurs voisins ne la voient pas comme la porte de la vieillesse, 13% seulement des actifs en ont une image négative (enquête Axa-GFK), mais comme l’entrée dans une troisième vie : il y a le monde de l’école, celui du travail, celui de la retraite, c’est-à-dire du temps pour soi, et, enfin, celui de la vieillesse qu’on ne verrait arriver qu’après 74 ans.

Reste que, au delà de ces causes directes, nous sommes confrontés à un vrai problème dans les années qui viennent : l’appauvrissement des seniors qui représentent à peu près de 33% de la population, soit plus que les moins de 25 ans…

Pourtant vous nous disiez la semaine dernière que les seniors sont plus riches que la moyenne, qu’ils possèdent, je crois, 70% du patrimoine boursier…

C’est exact. Et c’est pour cela que je parle de vengeance. Les revenus réguliers des seniors, leurs pensions vont diminuer, ont déjà commencé de le faire, mais ils ont travaillé toute leur vie, ils ont en général un capital, ne serait-ce que leur équipement ménager, leur voiture, leur logement… 73% des plus de 50 ans sont aujourd’hui propriétaires de leur logement, ce qui est bien au dessus de la moyenne des Français qui n’est que de 56%. Ils ont souvent aussi hérité de leurs parents. Enfin, ils n’ont plus d’enfants à charge, ce qui allège leurs dépenses courantes et leur permet de consacrer une part plus importante de leur budget aux loisirs, aux voyages, au restaurant. Ce qui explique que beaucoup de couples aujourd’hui à la retraite ont le sentiment d’être plus riches qu’ils n’ont jamais été. Mais c’est ce qui risque demain de changer.

Et cette vengeance à laquelle vous faites allusion, c’est leur tentative de conserver ces revenus?

C’est un peu cela. Les seniors sont aujourd’hui, et pour tous les motifs que je disais à l’instant, plutôt plus riches que les Français plus jeunes. Ils vont s’appauvrir, ce qui ne veut pas dire devenir qu’ils vont tous devenir pauvres. On va probablement assister à une montée des inégalités entre ceux qui auront fait des carrières sans accidents et ceux qui auront eu des carrières plus difficiles avec des phases répétées de chômage. Mais aussi à une modification des comportements. Lorsque des seniors, surtout les plus jeunes, ne se font pas de souci pour leurs revenus futurs, ils dépensent ce qu’ils ont, éventuellement, ils le donnent à leurs enfants ou à leurs petits enfants. Bref, ils dépensent leur épargne, ils la font circuler, ils la mettent sur le marché où elle contribue à créer de l’activité, du chiffre d’affaires pour les commerçants, des emplois. Mais s’ils se font du souci, s’ils se disent, c’est déjà le cas de beaucoup et ce le sera plus encore demain, je ne pourrai pas payer une maison de retraite avec mes revenus, ils sont tentés de conserver leur épargne plutôt que de la distribuer, d’accumuler,  de thésauriser, de faire des économies et de les placer en bon père de famille. Or, plus la durée de vie s’allonge plus le risque que l’on finisse ses jours dans une  maison de retraite augmente.

Et en quoi est-ce inquiétant?

Si l’on veut que l’économie se développe, il faut, d’une part que les agents économiques consomment et que, d’autre part, ils acceptent de prendre des risques, d’investir dans des entreprises qui n’offrent pas toutes les sécurités. Et l’on prend un risque dès que l’on met de l’argent en Bourse, que ce soit directement ou au travers de fonds d’investissements, de SICAV…

Cet appauvrissement dont je parle, et dont on devine qu’il est dores et déjà perçu par beaucoup (et tout particulièrement en France, semble-t-il), peut conduire les seniors à une plus grande prudence dans leurs arbitrages entre épargne et consommation et dans leurs choix en matière d’investissements. Lors des débats sur les retraites, on a beaucoup dit qu’il était anormal que les jeunes travaillent pour financer les loisirs, les voyages des plus âgés. Mais on risque de se retrouver demain dans une situation dans laquelle les plus âgés orienteront leur épargne dans un sens peu favorable aux jeunes et aux actifs. C’est ce que j’appelle leur vengeance.

Mais que pourraient-ils en pratique faire?

Il leur suffirait, par exemple, de transférer une partie de leur patrimoine boursier vers l’immobilier plus rassurant parce qu’il rapporte des revenus réguliers lorsque loué. Revenus qui progressent lorsque les prix de l’immobilier augmentent mais ne reculent pas lorsqu’ils diminuent.  On verrait alors monter les prix de l’immobilier et ceux des loyers avec toutes les conséquences que l’on voit déjà pour les locataires sans bénéfice pour l’activité économique.

Mais est-ce que cette évolution des comportements est déjà avérée?

Oui. Les caisses d’épargne ont monté un observatoire des seniors qui essaie d’analyser et d’évaluer les comportements patrimoniaux, financiers des uns et des autres. Et l’on voit déjà ces comportements à l’oeuvre. Les auteurs de ces enquêtes ont découpé la population des seniors en 6 catégories : les détachés, les pragmatiques, les dynamiques, les accomplis, les dévoués et les solidaires. Je passe les détails, mais les dynamiques qui sont, je cite l’étude, “actifs dans la gestion de leur patrimoine et  ne sont pas réfractaires à une prise  de risque” ne représentent que 8% des seniors. Ce qui veut dire que plus de 9 sur 10 restent prudents, précautionneux et le seront demain plus encore. Ce qui risque d’entraîner moins de transferts vers les nouvelles générations, des dons aux enfants ou aux petits-enfants plus tardifs. On peut  même imaginer un scénario du pire où les jeunes, avertis de la réduction des pensions modifient eux aussi leurs comportements, augmentent leur épargne et la placent dans des actifs sans dangers. D’après Axa-GFK, les Français économisent aujourd’hui, en moyenne, 203€ pour leur retraite, les Britanniques, 293€ et les Américains, 414€. Vous voyez qu’il y a de la marge. On peut tout simplement penser que ce type d’épargne va se développer lorsqu’ils prendront mieux conscience des baisses des pensions.

C’est toute l’économie qui serait alors touchée…

Tout dépendra de la manière dont cet argent sera investi. Mais il y a effectivement un risque.  

Mais c’est un scénario plausible?

Ce n’est bien sûr qu’un scénario. on pourrait en construire d’autres plus optimistes. Comme tout scénario, il doit surtout servir à attirer l’attention sur un problème, à réfléchir, à anticiper et à construire des politiques.

Justement que peuvent faire les pouvoirs publics?

Il y a, je crois, trois pistes :

- reculer l’âge de départ à la retraite pour réduire cet effet péremption dont je parlais : ce ne serait certainement pas une mesure populaire2, mais elle serait cohérente avec l’allongement des périodes de cotisation,

- inciter les entreprises à recruter des salariés de plus de 50 ans. C’est l’une des pistes qu’ont empruntées les pouvoirs publics, mais sans grand résultats jusqu’à présent,

- attendre que les professionnels, inventent des produits qui financent l’économie vivante tout en étant réellement avantageux.

En tout état de cause, ces modifications de comportement me font penser que les prochaines réformes des retraites, si prochaines réformes il doit y avoir, seront infiniment plus délicates à mener que celles déjà réalisées.

Pour aller à la page d’accueil

1 Cette même productivité incite les entreprises à préférer dans leur recrutement des gens qui ont déjà une expérience professionnelle et à se méfier des jeunes qu’il faut former : pendant ces périodes de formation, ils sont naturellement peu productifs.

2 D’après l’enquête GDK-Axa, 60% des actifs sont en France hostiles à un allongement de l’âge de départ en retraite. A titre de comparaison, ils sont 14% au Japon.