Bernard Girard
chronique du  5/2/08
Travailler fait souffrir
 
 
Bonjour, il y a eu cette semaine cette grève des caissières des grandes surfaces…
Oui. Une grève très insolite, c’est la première qu’on observait un mouvement de ce type, on ne sait pas si elle a été très suivie, mais elle a été bien accueillie par les médias et, sans doute, par l’opinion. Grève qui nous a permis de connaître un peu mieux le vécu de ces femmes et de ramener dans les débats économiques un peu de la réalité. Ces femmes sont pauvres, n’arrivent pas à joindre les deux bouts parce qu’elles sont payées au SMIC, mais aussi et surtout parce qu’elles travaillent à temps partiel dans des entreprises qui ont mis en place, à l’occasion des 35 heures, des mécanismes de modulation qui permettent de récupérer sous forme de temps libre, de pauses un peu plus longues les heures réalisées en plus dans les périodes de forte presse.
On est loin du travailler plus pour gagner plus du Président…
Mais oui. On a découvert, à l’occasion de cette grève et des reportages qui l’ont accompagnée, que pour beaucoup de gens, c’était tout simplement impossible. J’ajouterai que ce mouvement était insolite d’une autre manière : les caissières s’en prenaient autant aux clients qu’aux patrons.  Ce qui est caractéristiques des mouvements de grève des personnels en contact avec le public qui nous reprochent de manquer considération à leur égard. On retrouve le même phénomène lorsqu’il y a des grèves de conducteurs d’autobus, de certains personnels municipaux… La grève n’est plus seulement un moyen de forcer le patronat à céder dans des négociations sur les salaires ou les conditions de travail, c’est aussi une manière de dire son fait à l’opinion, à ses clients…
Ce n’est évidemment possible que si le mouvement est porté par les médias, ce qui a été le cas cette fois-ci, et s’il se trouve un leader, un symbole, quelqu’un capable d’exprimer ce ras-le-bol…
C’est le rôle qu’a joué, cette fois-ci, cette caissière devenue bloggeuse.
Nous l’avons beaucoup entendue sur les ondes, ce qui a été l’occasion de raconter quelques unes des anecdotes dont elle remplit son blog dont le succès tient, je crois, au ton léger. On n’est jamais dans le drame, mais dans des situations qui sont parfois drôles, qui peuvent le plus souvent rendre la vie pénible. Ce blog vaut aussi par les récits qu’y ajoutent régulièrement ses lecteurs qui tiennent eux aussi des caisses.  
Mais à l’occasion de cette grève, on a aussi entendu des caissières parler de leur souffrance physique. Une manière de nous rappeler que le travail, cela fait aussi souffrir et beaucoup plus qu’on ne le dit.
Les caissières ont mal au bras, au dos, aux poignets, aux mains…
Oui, elles Les caissières sont victimes de troubles musculo-squelettiques, les  TMS dont on ne parle pas beaucoup alors même qu’ils sont aujourd’hui la première maladie professionnelle en France. Et qu’ils sont extrêmement fréquents, infiniment plus qu’on ne l’imagine…
Ils concernent beaucoup de salariés?
Bien plus qu’on l’imagine. Je vous donnerai en exemple une étude réalisée dans la région des Pays de Loire par 83 médecins du travail auprès de 3710 salariés tirés au sort et interrogés en 2002 et 2004. Il s’agit, je le précise tout de suite, d’un échantillon représentatif de la population salariée… Les résultats sont impressionnants et inquiétants : plus de la moitié des salariés interrogés ont déclaré avoir ressenti une douleur dans les membres supérieurs. Pour 8 % des salariés, les symptômes étaient ressentis quotidiennement, et 35 % déclaraient avoir souffert au cours de la semaine précédant l’examen clinique. Les douleurs dorsales sont elles aussi fréquentes : ils étaient 58 % à avoir souffert du dos au cours des 12 derniers mois, 13 % quotidiennement. Ce qui est considérable. Et avec l’âge cela ne s’arrange pas. Au-delà de 50 ans, la fréquence des TMS est considérablement accrue : 27 % des femmes et 19 % des hommes de cette tranche d’âge présentent un des six principaux TMS. Ce qui éclaire, d’ailleurs, d’une lumière peu avenante tous les discours sur l’allongement de la durée de travail. Il est vrai que nous vivons plus longtemps et que l’on devrait donc pouvoir travailler plus longtemps. Encore faut-il être en mesure de le faire.
Dans cette étude, les médecins expliquent les mécanismes qui contribuent au développement de ces TMS : les gestes répétitifs, mais aussi le stress, l’absence d’autonomie et le manque de soutien social.
Ce qui ressemble aux conditions de travail des hôtesses de caisse…
Exactement. Mais aussi à celles de beaucoup de salariés, et, notamment, d’ouvriers. Ce qui m’amène à une autre étude, publiée cette semaine, par l’INED, l’Institut National des Etudes Démographiques, qui met en évidence l’importance de l’inégalité devant la durée de vie : La double peine des ouvriers, plus d’incapacité au sein d’une vie plus courte. C’est une étude dont on a peu parlé mais qui devrait nourrir les réflexions des syndicalistes qui négocient actuellement avec le Medef sur les questions de pénibilité et, de manière plus générale, tous ceux qui s’intéressent aux questions de retraite
Cette étude montre que les cadres vivent plus longtemps que les ouvriers?
Elle confirme une chose que l’on savait depuis longtemps et confirme que l’écart ne s’est pas réduit ces dernières années. En 2003, un homme cadre supérieur de 35 ans peut espérer vivre encore 47 ans et un ouvrier, 41 ans, soit une différence de six ans, ce qui n’est pas rien.
Mais cette étude ne se contente pas de calculer l’espérance de vie, elle calcule également l’espérance de vie en bonne santé, qui permet d’estimer le nombre d’années vécues sans incapacité et handicaps. À 35 ans un cadre peut espérer vivre 34 ans indemne de toute incapacité, un ouvrier 24 ans seulement. Ce qui fait une différence de dix ans. Et, évidemment, plus on avance en âge plus ces inégalités sont apparente : “ après 60 ans, expliquent  les trois auteurs de l’étude, Emmanuelle Cambois, Caroline Laborde et Jean-Marie Robine, les ouvriers et les ouvrières vivent en moyenne plus d’années avec que sans incapacité et endureront aussi plus d’incapacités sévères que les cadres. Au sein d’une vie déjà plus courte, les ouvriers passent donc à la fois moins de temps sans incapacité que les cadres, et vivent plus longtemps qu’eux avec des incapacités et des handicaps.”
On dit beaucoup que les femmes vivent plus longtemps que les hommes…
Cette étude le confirme. À 35 ans, les cadres supérieures femmes peuvent espérer vivre 51 ans et les ouvrières 49 ans.
La différence entre cadres et ouvrières est donc plus faible chez les femmes que chez les hommes?
Oui, mais par contre, ces différences sont comparables à celles des hommes pour la vie sans incapacité.
Si les auteurs parlent dans leur titre de double peine des ouvriers, c’est qu’ils vivent moins longtemps et que la période pendant ils vivent avec des incapacités est beaucoup plus longue.
Les auteurs donnent une explication?
Ils n’entrent pas dans le détail, mais on peut en avancer quelques unes :
- exposition plus importantes aux maladies professionnelles,
- conditions de travail, conception des postes de travail à l’origine de ces troubles musculo-squelettiques dont nous parlions tout à l’heure,
- travail posté, vous le savez, le travail en 3x8 qui a des conséquences directes sur le sommeil. On a observé que les gens qui travaillaient sur ces rythmes dormaient moins que ceux qui travaillent de jour,
- travail de nuit qui a, on le sait, des conséquences directes sur la durée de vie. Des études récentes suggèrent même que le travail de nuit pourrait être cancérigène (Kurth Straif, Carcinogenicity of shift-work, painting, and fire-fighting, Lancet oncology, 2007).
Il n’y a pas tant de gens que cela qui travaillent la nuit…
Détrompez-vous, il y en a de plus en plus, comme le montre une étude de la Dares publiée en 2005 (Travail de nuit et du soir depuis dix ans : une progression plus rapide pour les femmes que pour les hommes). Depuis le début des années 90, le nombre de travailleurs de nuit, réguliers ou occasionnels, a augmenté : ils sont plus de trois millions aujourd'hui, soit 14 % de la population salariés. C’est plus le cas des hommes (20% sont concernés) que des femmes, mais depuis que le travail de nuit féminin a été autorisé, en 2001, il a explosé : 7% des femmes travaillent aujourd’hui de nuit.
Si l’on prend en compte, non plus seulement le travail de nuit, mais également le travail du soir, après 20 heures, les horaires atypiques concernent trois salariés sur dix. C’est le cas de 38% des hommes et de 24% des femmes. On observe, et c’est un élément intéressant, que la progression est plus rapide chez les intérimaires que chez les salariés ayant des contrats à durée indéterminée. Le travail de nuit, mais aussi le travail posté, et la précarité vont de pair.
Le travail de nuit va aussi souvent de pair avec le travail posté et le travail le week-end, du moins le samedi.
Il y a des métiers dans lequel on ne peut éviter le travail de nuit, comme la santé. On a besoin d’infirmières dans les hôpitaux la nuit…
Bien sûr, mais aussi étrange que cela puisse paraître, le travail de nuit tend à diminuer dans des secteurs comme la santé dans lequel il est cependant indispensable et à augmenter dans d’autres dans lesquels il ne le parait pas, comme l’industrie électronique et l’industrie pharmaceutique.
Mais revenons au thème initial de cette chronique : la souffrance au travail. Tout ce que je viens de vous dire suggère deux choses :
- que nous assistons à une dégradation des conditions de travail,
- que cette dégradation a un impact tant sur l’espérance de vie que sur la qualité de la fin de vie.
Ce sont deux éléments importants pour les négociations sur la pénibilité du travail engagées en 2005, qui doivent se conclure fin mars et qui n’avancent pas, le Medef refusant, malgré l’évidence scientifique, dont je vous ai donné quelques aperçus, d’établir un lien entre conditions de travail et espérance de vie.
Pourquoi cette intransigeance?
Je pense qu’elle tient à trois facteurs :
- d’abord, le refus du patronat de prendre au sérieux la médecine du travail et ses travaux. Les médecins du travail sont considérés partout, dans toutes les entreprises, grandes ou petites, comme des empêcheurs de tourner en rond. Ce sont eux qui déclarent inaptes des salariés que rien, en apparence, ne distingue de leurs collègues. Il y a là un pouvoir qui s’oppose au pouvoir patronal et qui ne plaît pas ;
- ensuite, il y a les enjeux. Si l’on prend au sérieux, tout ce qui est dit sur la souffrance au travail, sur les troubles musculo-squelettiques, sur le travail de nuit, cela veut dire modifier les postes de travail et revoir les profils de carrières. Les médecins expliquent qu’il faudrait arrêter tout travail de nuit à 45 ans. Si on suivait leurs préconisations, ce serait un véritable bouleversement dans les entreprises. Les syndicats aimeraient que l’on envisage des retraites anticipées pour ceux qui ont les conditions de travail les plus pénibles, ce qui était d’ailleurs l’origine des régimes spéciaux si décriés, ce qui serait un autre bouleversement ;
- enfin, il y a la tactique : en se montrant intransigeant, le patronat rend impossible la signature de tout accord renvoyant au gouvernement le soin de trancher, ce qui pourrait lui faciliter la tâche avec un deal du type : le gouvernement force le patronat à céder sur la pénibilité en échange d’un allongement de la durée des cotisations.
Si je vous entends bien, c’est un sujet dont on aura l’occasion de reparler…
Certainement et très vite,
 
 
Notes de lecture
 
 
 Comme chaque semaine, vous souhaitez nous faire part de quelques unes de vos lectures…
Je voudrais vous faire part d’un papier publié aux Etats-Unis en novembre 2006 et que j’ai trouvé en faisant mes recherches pour préparer ma chronique et qui confirme ce que je disais il y a un instant et qui y ajoute une note un peu morbide. C’est une étude réalisée par deux économistes de la Federal Reserve Bank de Chicago (Sullivan & Wachter, Mortality, Mass-Layoffs, and Career Outcomes: An Analysis using Administrative Data) qui se sont demandés si les licenciements massifs avaient un impact sur l’espérance de vie. Pour cela, ils ont exploité des données démographiques américaines, je précise américaines parce qu’il n’est pas certain que l’on puisse extrapoler des Etats-Unis à l’Europe. Les salariés qui perdent leur emploi en France dans le cadre de licenciements massifs, ce qu’on appelle les licenciements économiques, sont beaucoup mieux protégés qu’aux Etats-Unis et ne se retrouvent pas tout à fait dans la même situation.
Ces licenciements ont un impact sur la durée de vie?
Oui et très significatif. Nos deux auteurs ont comparé, sur une période de 20 ans, la mortalité de salariés qui avaient été victimes de licenciements massifs (ils ont choisi des entreprises qui licenciaient au moins 30% de leurs effectifs) et ceux dont la carrière s’était déroulée normalement, qui étaient restés dans la même entreprise ou avaient changé volontairement d’emploi. Et ils découvrent que les écarts de mortalité entre les deux populations sont de 15 à 20%.
Vous voulez dire que la mortalité est de 15 à 20% supérieure chez les salariés vicitmes d’un licenciement massif que chez les autres?
Exactement.
Mais c’est considérable!
Oui. Et cela amène à s’interroger sur cette notion de coût social dont on ne parle plus beaucoup. Lorsqu’une entreprise décide de fermer un établissement et de licencier des centaines de salariés, comme le fait aujourd’hui Mittal en Lorraine, elle crée des coûts pour la collectivité. Même si elle ne contribue pas à la l’augmentation de la mortalité dans les proportions qu’indique cet article qui s’appuie, une fois encore sur des données américaines, elle a un impact sur la santé des salariés qui perdent leur emploi.
Et donc sur les comptes de la sécurité sociale…
Absolument. Et vous voyez qu’en posant la question de cette manière, on peut être amené à imaginer des mécanismes qui imposent aux entreprises qui licencient une augmentation de leurs cotisations sociales.
 
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