La taxe Tobin
Bonjour Bernard, vous allez nous parler aujourd'hui de la taxe Tobin
Oui, vous me l'aviez demandé il y a une quinzaine de jours et je me rends donc à vos désirs. Vous savez qu'on en parle beaucoup et qu'ATTAC, l'association qui en fait la promotion, a beaucoup de succès. Au point que des hommes politiques, hier plutôt réservés comme Laurent Fabius ou Lionel Jospin en parlent aujourd'hui avec sympathie
De quoi s'agit-il?
En deux mots, il s'agit de mettre un grain de sable dans les mouvements financiers internationaux pour les freiner, pour les ralentir et éviter qu'ils ne perturbent et déstabilisent l'activité économique réelle.
Ce grain de sable est une toute petite taxe, 0,1%, sur les mouvements internationaux des capitaux. C'est très peu mais c'est, nous disent ses avocats, suffisant pour freiner la spéculation, éviter ses mouvements les plus brutaux. Les spéculateurs internationaux jouent en effet sur des allers retours rapides sur des volumes importants. Des écarts entre prix de vente et prix d'achat très faibles leur permettent de faire des fortunes. Une différence de 0,1% peut rendre sans intérêt une opération. Le bénéfice de cette taxe devrait être consacrée à l'aide des pays les plus pauvres.
0,1% pour les pays les plus pauvres, ce n'est pas beaucoup
Si on appliquait aujourd'hui la taxe Tobin, on dégagerait tout de même plus de 160 milliards de dollars par an, de quoi éradiquer rapidement l'extrême pauvreté. Chaque jour plus de 1500 milliards de dollars font des allers et retours sur le marché des changes. Les sommes en jeu sont considérables.
On appelle cette taxe Tobin parce que cette idée vient de James Tobin. Qui n'est pas un farceur
Oh non! James Tobin est un économiste tout ce qu'il y a de plus sérieux, qui a travaillé pour l'administration de Kennedy et qui a enseigné toute sa vie à Yale. C'est un spécialiste des questions monétaires qui a reçu le Prix Nobel en 1981 pour ses travaux sur les marchés financiers et sur leurs relations avec les décisions des entreprises en matière de prix, d'investissements et d'emploi. Il appartient à cette génération d'économistes dont toute la carrière a été marquée par Keynes dont les travaux étaient publiés alors qu'il était étudiant. C'est donc un homme très sérieux mais probablement avec une pointe de fantaisie puisqu'il a servi de modèle au personnage du roman d'Herman Wouk qui a donné au cinéma Ouragan sur le Caine, le film d'Edward Dmytryck avec Humphrey Bogart.
James Tobin a eu l'idée de la taxe en 1972, mais ce n'est pas lui qui l'a lancée. Elle a depuis été reprise par deux autres économistes réputés : Joseph Stiglitz et Lawrence Summers. Mais, c'est le Monde Diplomatique qui l'a vraiment rendue populaire en suscitant la création d'une association pour la taxe Tobin qui est devenu ATTAC.
Tout est vraiment parti d'un éditorial d'Ignacio Ramonet dans le Monde Diplomatique en décembre 1997. On sort à ce moment là de la crise asiatique et on découvre que les marchés financiers ont plus de pouvoirs que les Etats. Ces marchés sont régulés par quelques organisations internationales, l'OMC, le FMI, l'OCDE, qui échappent à tout contrôle démocratique. Le texte de Ramonet est très net. Il écrit : "Le désarmement du pouvoir financier doit devenir un chantier civique majeur si l'on veut éviter que le monde du siècle à venir ne se transforme en une jungle où les prédateurs feront la loi."
On parle de dizaines de milliers d'adhérents Attac
Oui, c'est un phénomène très intéressant. On a assisté avec Attac :
Revenons à la taxe Tobin. Est-ce qu'elle peut marcher?
C'est effectivement la principale question. L'objectif n'est pas de supprimer les investissements à l'étranger qui sont utiles pour le développement, mais de lutter contre la spéculation, contre les allers et retours rapides sur les marchés des changes qui fabriquent les crises qui mettent à mal des économies qui ne sont pas par ailleurs en mauvaise santé.
Est-ce que cela peut fonctionner? Beaucoup de gens en doutent. Trois types d'arguments critiques sont en général avancés.
Il y a d'abord, l'argument classique des orthodoxes qui pensent que les interventions publiques, et une taxe en serait une, ont forcément un coût élevé et que mieux vaut laisser le marché jouer librement. C'est une critique qu'on entend peu parce que l'on ne prend pas encore très au sérieux la taxe Tobin dans les milieux académiques, mais on peut penser qu'elle se développera lorsque cette mesure prendra de la consistance et entrera dans le champ des possibles.
Il y a ensuite l'argument des pragmatiques qui ne contestent pas le principe d'une intervention, qui reconnaissent que la spéculation pose problème, mais qui doutent de la possibilité de la mettre en place. La taxe Tobin, disent-ils en substance, ne peut être efficace que si elle est appliquée de manière mondiale. Or, c'est impossible. C'est l'argument que développait Dominique Strauss Khan quand il était ministre de l'économie. De manière assez amusante, certains partisans de la taxe, notamment au Parti socialiste, je pense à François Hollande, opposent à cet argument l'Europe. La taxe Tobin qui n'a pas de sens appliquée par la seule France pourrait en avoir un si elle était appliquée et promue par l'Europe. C'est amusant parce que les premiers avocats de la taxe Tobin sont souvent très critiques de l'Europe telle qu'elle fonctionne aujourd'hui.
Il y a, enfin, des gens qui disent qu'une taxe de ce type ne peut pas donner les résultats qu'on en attend. Le plus engagé dans cette voie est Paul Davidson, l'un des pères de ce que l'on appelle le post-keynesianisme, qui est une tentative de relire Keynes. Il a publié plusieurs articles sur le sujet dans lesquels il explique que bien loin d'être efficace la taxe Tobin peut être contre-productive :
Qu'en pense James Tobin?
Comme vous le devinez, on lui a souvent posé la question. Il répond en général que cette idée intéresse plus les journalistes que les financiers et les banquiers, ce qui est sans doute vrai. Il souligne également qu'il n'envisageait pas dans son projet d'utiliser l'argent collecté pour financer le développement. Il ajoute que les critiques sur la faisabilité ne valent pas grand chose : il suffirait que les membres du FMI mette en place une taxe de ce type pour que les choses se passent bien. Mais il insiste surtout sur la possibilité que sa taxe rendrait aux pays de retrouver une certaine autonomie dans leur politique monétaire. C'est un thème qui revient souvent dans ses propos. Il s'inquiète de voir les politiques économiques échapper aux politiques. En ce sens, il est proche des gens qui participent à Attac.
Vous pensez qu'on a une chance de voir cette taxe mise en place?
Cette taxe ou autre chose, je ne sais pas, mais on sent bien une volonté de réguler les marchés, de ne pas leur laisser la main sur les grandes décisions de politique économique. Et le succès d'Attac montre que l'opinion, en France, mais pas seulement en France, est sensible à ces questions qui vont probablement occuper une place centrale dans les débats politiques à venir. On ne pourra plus parler d'économie sans parler de régulation des marchés.