Le temps et la télévision

 

Vous avez donc choisi de nous parler ce matin de la télévision ?

Je sais que c’est un sujet dont vous vous méfiez. Chaque fois que l’on commence à parler de la télévision, on n’en finit pas parce que chacun a son mot à dire, son opinion. J’ai donc un peu hésité, mais j’ai trouvé des informations, des chiffres qui invitent à la réflexion. Il s’agit d’une comparaison entre le temps passé devant la télévision et celui passé au travail que vient de réaliser un économiste italien à la carrière internationale, puis qu’il a travaillé en France et qu’il vit aujourd’hui en Allemagne : Giacomo Corneo.

Corneo est un spécialiste des questions de travail mais il s’est aussi intéressé à d’autres sujets, comme la fiscalité et la mode. Les thèmes d’étude qu’il retient se situent souvent à la frontière entre l’économie et la sociologie.

C’est un peu le cas de cette comparaison entre le temps passé au travail et le temps passé devant sa télévision…

Exactement. Est-ce encore de l’économie ? de la sociologie ? On peut hésiter. Mais peu importe. Regardons ses résultats. Il compare donc les temps passés au travail et devant la télévision dans les principaux pays de l’OCDE. Les chiffres qu’il donne montrent deux choses :

Vous parlez de chiffres, vous pouvez nous en donner quelques uns ?

Bien sûr. Les Suisses, les Suédois et les Norvégiens qui ont un emploi travaillent plus ou moins 1600 heures (ce qui, soit dit en passant correspond aux 35 heures) et passent entre 800 et 900 heures devant leur téléviseur, les américains qui travaillent en moyenne 1954 heures par an passent 1462 heures devant leur téléviseur, soit 60% de temps en plus, ce qui est considérable.

Et quelles conclusions en tirez-vous ?

Plutôt que de conclusions, je parlerai de questions :

Corneo propose probablement des hypothèses…

Il fait remarquer que cette corrélation s’explique assez simplement par des phénomènes de réseau : il est d’autant plus facile d’entretenir des relations sociales que l’on vit dans une société dans laquelle les autres investissent dans ces relations sociales. Lorsque ce n’est pas le cas, développer des relations sociales devient compliqué. Autrement dit, là où les gens regardent beaucoup la télévision, même ceux qui feraient volontiers autre chose sont condamnés la regarder faute de pouvoir organiser d’autres loisirs.

Mais cela n’explique pas vraiment pourquoi on reste plus de temps devant sa télévision dans les pays dans lesquels on travaille beaucoup…

Sans doute, et c’est ce qui m’a amené à chercher une autre explication et je crois en avoir trouvé une qui s’appuie sur la manière dont ce que nous faisons pendant nos heures de travail.

Vous savez que l’on dit depuis longtemps que la télévision fait concurrence aux relations sociales, aux dîners entre amis, aux activités syndicales, politiques… Un auteur américain, Putnam a même calculé que la télévision était responsable de 25% du déclin de l’engagement dans la vie sociale aux Etats-Unis.

Je me demande si ce n’est pas le contraire, si ce n’est pas le travail qui fait concurrence aux relations sociales.

Mais comment ?

Mais en nous apportant ces relations sociales sans lesquelles nous ne pourrions probablement vivre longtemps heureux.

Plus on reste longtemps au travail, plus on entretient de relations avec ses collègues : on déjeune avec eux, on organise des pots, on bavarde, on joue éventuellement.

Vous croyez vraiment que l’on joue au bureau ?

Cela arrive. J’étais il y a quelques jours dans un dîner où on avait demandé à un magicien de venir faire quelques tours pour fêter l’anniversaire d’enfants. Après son petit spectacle, nous avons bavardé et il nous a raconté comment il faisait, lui le magicien, l’essentiel de son chiffre d’affaires avec des entreprises. Lorsqu’il intervient, on est bien au travail, mais on en est en même temps au spectacle.

On sait depuis longtemps que plus les heures de présence au bureau sont longues, plus la part du temps effectivement consacré au travail diminue : on est au bureau, mais on téléphone à ses amis, on bavarde avec ses collègues devant la machine à café… Les gens qui travaillent beaucoup ne savent plus très bien où passe la frontière entre le public et le privé et, du coup, plus ils restent longtemps au bureau, plus ils passent de temps en activités sociales. A l’inverse, lorsque le temps de travail diminue, ils réduisent ces activités, ils ne les abandonnent pas, mais ils les transfèrent sur leurs périodes de loisir. Et ils le font parce qu’ils n’ont plus de temps pour cela au bureau puisqu’il leur faut faire la même chose en moins de temps.

Ces relations sociales, ces dîners entre amis que l’on a transférés dans la sphère des loisirs, du privé viennent alors faire concurrence à la télévision.

Vous nous disiez tout à l’heure que le travail faisait concurrence aux activités sociales pendant les temps de loisir et vous nous dites maintenant que ces activités sociales font concurrence à la télévision…

Mais oui, plus on a de temps libre et plus on l’utilise pour sortir, aller au cinéma, recevoir des amis, entretenir des relations… ce qui diminue le temps passé devant la télévision. Regardez les étudiants qui ont beaucoup de temps libre : ils regardent très peu la télévision.

Et ceci pour deux motifs :

Vous avez parlé du temps que l’on passe devant la télévision, avec des amis, mais jamais de celui que l’on passe avec les enfants… c’est pourtant important !

Si on additionne les heures passées au travail et celles passées devant la télévision il ne reste effectivement plus beaucoup de temps pour les enfants, pour la famille. Mais c’est là que la télévision se révèle particulièrement efficace. Regardez comment on l’utilise dans les familles. On s’en sert comme instrument pour discipliner les enfants : pendant qu’ils sont devant la télévision, ils ne font pas de bêtises. On s’inquiète souvent devant les longues heures que les enfants passent devant la télévision, mais que ferait-on des enfants sans la télévision ? on les enverrait jouer dans la rue ?

Par ailleurs, la télévision a une grande vertu : on peut la regarder tout en faisant autre chose. C’est bien d’ailleurs ce que nous faisons tous les jours : nous la regardons en même temps que nous répondons au téléphone, que nous dînons… La télévision est un plaisir solitaire que l’on prend chez soi, en famille, sans faire d’efforts. Beaucoup de gens somnolent devant leur poste. Ils somnolent parce qu’ils sont fatigués par de longues journées de travail, mais ils le font en famille avec des enfants regardent le même programme, posent éventuellement des questions… on est en famille, mais devant le téléviseur.

Ce n’est pas idéal pour le dialogue, pour l’éducation…

Sans doute, mais c’est un autre débat qui relève plus de la psychologie ou de la pédagogie que de l’économie.

Je voudrais en conclusion tirer de cette analyse deux enseignements plus généraux :


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