A quel prix vendre les produits pétroliers ? (19/9/2000)

Vous souhaitez revenir sur le prix de l’essence. Nous en avons déjà parlé la semaine dernière… ?

La semaine dernière, je m’interrogeais sur les méthodes que l’on pouvait mettre en œuvre pour éviter la prise en otage de l’économie par des corporations qui contrôlent les flux de voyageurs et de marchandises. Je voudrais cette semaine aborder la crise que nous venons de vivre sous un tout autre angle : celui de la tarification des produits pétroliers.

Sujet d’actualité puisque Lionel Jospin doit annoncer des changements

Et pour cause, parce que son gouvernement a accumulé les maladresses sur ce dossier ces dernières semaines. J’en vois au moins trois :

Maintenant que les dégâts sont faits que pourrait faire le gouvernement ?

Il pourrait d’abord introduire un mécanisme de modulation des taxes à l’image de ce qui se fait au Japon et au Portugal. La TIPP (taxe intérieure sur les produits pétroliers) pourrait varier en fonction du prix du brut, diminuer lorsque celui-ci augmente et retrouver leur niveau antérieur quand il baisse. C’est la " Tipp flottante " sur laquelle travaille actuellement le gouvernement. Cette solution a deux avantages :

A condition que les pétroliers n’augmentent pas leurs marges…

Sans doute, mais le risque me paraît faible en France du fait du poids de la grande distribution qui utilise la vente de carburants comme produit d’appel. Je ne sais pas si vous promenez parfois en province mais on voit facilement des écarts de 30, 40 centimes sur le prix du litre entre la grande distribution et les stations aux marques des pétroliers. La concurrence fera office de garde champêtre.

Les écologistes qui ont protesté contre les cadeaux faits aux transporteurs pourraient s’opposer à une mesure qui revient à favoriser la consommation d’essence

Cette mesure ne favorise pas la consommation d’essence, elle consiste seulement à amortir les variations des coûts du brut. Ce qui est différent. Mais vous avez raison : cette modulation à elle seule ne suffit pas. Il faut probablement construire une politique des prix de l’essence qui envoie aux consommateurs, aux automobilistes des signaux, qui leur disent : attention ! on ne peut pas consommer n’importe comment une ressource rare qui présente des risques pour l’environnement.

Et c’est là qu’un raisonnement économique peut être utile :

Au fond, vous nous dites : il n’y a pas de motif que tout le monde paie son essence au même prix

Exactement : essayons d’adapter le prix des carburants aux usages. L’essence est une ressource rare : utilisons la au mieux. Evitons de la gaspiller d’un coté et de pénaliser, d’un autre, ceux qui en ont le plus besoin. Et c’est là que le politique a son mot à dire. C’est à lui de définir des priorités : lutte contre l’inflation, contre la pollution, contre les accidents de la route…

En pratique, cela paraît compliqué à mettre en place…

Pas plus que la tarification des péages sur les autoroutes qui dépend des véhicules que l’on utilise. Pas plus que celle de la SNCF qui fait varier les prix des places en fonction des dates et heures de départ. L’important est de mettre en place des mécanismes lisibles qui incitent effectivement à changer de comportement. C’est ce qu’a su faire la SNCF : beaucoup de gens tiennent aujourd’hui compte des prix du train dans le choix de leurs périodes de voyage.

Il faudrait naturellement trouver des solutions pour ne pas fabriquer des usines à gaz, mais ce que je propose relève simplement de la tarification flexible que l’on voit aujourd’hui se développer un peu partout. Je lisais récemment un article dans lequel on décrivait un distributeur de Coca-Cola qui calcule le prix de vente des sodas en fonction de la température : lorsqu’elle est élevée et que la demande est forte, le prix monte. On dit que 30% du commerce sur internet se fera en utilisant des techniques de tarification de ce type. Dores et déjà, Amazon le grand libraire électronique américain facture les disques DVD à des prix différents selon les équipements informatiques de ses acheteurs.

Est-ce que cela ne va pas pénaliser les plus pauvres qui vivent dans des banlieues sans transports en communs ?

Je ne vois pas que le système actuel leur soit particulièrement favorable… La modulation des taxes en fonction des prix du brut dont je parlais tout à l’heure devrait au contraire alléger leurs budgets.

Tout votre raisonnement repose sur l’hypothèse que nous sommes sensibles au prix, qu’une augmentation peut nous inciter à changer de comportement alors qu’on voit bien que ce n’est pas le cas puisque l’on continue de rouler malgré l’augmentation des prix de l’essence

Ce serait à vérifier. Je suis sûr qu’il y a des gens qui ont remis des déplacements à cause du prix de l’essence. Il est évidemment plus facile de changer de comportement si on a une alternative, si l’on peut emprunter les transports en commun.

Naturellement, cela suppose que l’on ait des transports en commun plus performants qu’aujourd’hui et surtout plus attentifs aux besoins des clients. Pour ne donner qu’un exemple, faute d’autobus ou de métro la nuit les gens qui sortent le soir doivent prendre leur voiture. D’où des embouteillages le soir qui pourraient être évités.

Ce n’est pas parce quelques automobilistes abandonneront leur voiture que les choses iront beaucoup mieux…

Détrompez-vous. Tous ceux qui se sont intéressés au problème des embouteillages et ils sont nombreux ont observé que lorsque la circulation était dense, il suffisait de quelques véhicules de plus pour la dégrader considérablement.

Cela tient au comportement des automobilistes qui ajustent leur vitesse à la distance entre véhicules : plus on va vite, plus on se tient éloigné du véhicule qui précède. Or, il suffit d’augmenter légèrement sur un même segment de route le nombre de véhicules pour que les écarts diminuent et, avec, la vitesse. Ce qui rend plus difficile l’entrée de nouveaux véhicules sur la route et allonge les temps d’attente aux feus rouges. On passe plus de temps, on consomme plus de carburant pour effectuer le même parcours et on pollue plus.

Vous croyez que les projets de Lionel Jospin vont dans cette direction ?

Le principe de la Tipp flottante est, je crois, acquis. Je ne pense pas que celui d’une tarification flexible le soit, cela supposerait une refonte complète de la taxe intérieure sur les produits pétroliers. Mais ce sont des idées qui feront certainement leur chemin.

 


  • Retour à la page d'accueil