Les mouvements islamistes sont-ils rationnels?

 

Vous allez nous parler ce matin des mouvements islamistes. Ce n'est pas un sujet évident pour un économiste…

Vous savez que la théorie économique est toute entière basée sur l'idée que nous sommes des agents rationnels, que les décisions que nous prenons peuvent être interprétées dans le langage de l'intérêt personnel. Si je fais quelque chose, c'est que j'ai de bonnes raisons de le faire, c'est que cela correspond à mon intérêt. Les mouvements islamistes qui organisent des actions kamikazes, comme le Hamas palestinien, qui brutalisent leurs peuples, comme les talibans, ne paraissent pas obéir à ce principe. Si l'on tient cependant à cette hypothèse de la rationalité, il faut trouver une explication rationnelle à leurs comportements. C'est ce travail qu'ont fait quelques économistes dont je vais vous parler ce matin et notamment Eli Berman qui enseigne à Boston et a publié en juillet dernier un article sur les mouvements islamistes radicaux.

Et que dit-il?

Avant de vous décrire ses analyses, je voudrais souligner l'intérêt d'approches qui introduisent dans notre univers mental, rationnel des comportements qui nous échappent complètement et que nous ne cherchons, du coup, pas à comprendre : que dit-on aujourd'hui des kamikazes? Comment explique-t-on leurs comportements? c'est le silence complet. On se dit qu'ils sont fous, ce qui est inexact, personne n'avait jamais décelé la moindre folie chez les pilotes qui ont attaqué les tours de New-York. On dit qu'ils sont fanatisés, mais cela n'explique pas grand chose. Et comme on ne comprend pas ces comportements extrêmes, on ne sait pas non plus comment y faire face. La seule réponse que nous ayons imaginée, le recours à la force, est naturellement inefficace. L'échec de la politique de Sharon montre bien qu'on ne peut pas lutter par la force contre des jeunes gens décidés à mourir.

Comment, justement, Eli Berman explique-t-il ces phénomènes?

En mêlant, ce qui est assez rare pour un économiste, un peu d'histoire et de raisonnement économique. Il rappelle d'abord que les mouvements religieux les plus extrémistes, les Talibans, le Hamas, étaient jusqu'à il n'y a pas très longtemps plutôt pacifistes. Ils se préoccupaient surtout d'apporter des services, éducation, santé, enseignement religieux aux populations qui vivaient dans des régions dans lesquelles l'Etat avait fait faillite et n'apportait plus à la population l'assistance dont elle avait besoin.

Jusqu'à la fin des années 80 les militants du Hamas étaient plutôt non violents. Même chose pour les Talibans jusqu'en 1994. Ils se comportaient alors comme les militants de ces sectes religieuses que l'on trouve dans toutes les religions, chez les chrétiens et chez les juifs comme chez les musulmans, qui apportent à leurs membres aides et assistance.

Berman souligne ensuite que ces mouvements religieux demandent à leurs membres de respecter un certain nombre de règles morales, de comportements, d'interdits et de prohibitions (interdiction de boire de l'alcool, de manger du porc…). Et il montre qu'il y a une corrélation entre les sacrifices demandés aux membres du groupe et la qualité de l'assistance apportée. Plus un groupe est exigeant avec ses membres, plus il leur apporte de services, plus il les prend en charge.

Et pourquoi?

Les sacrifices que le groupe demande à ses membres ont deux effets :

On retrouve la même chose dans les sectes…

Exactement. Le phénomène n'est en rien propre à l'Islam. On retrouve exactement le même mécanisme chez les ultra-orthodoxes juifs qui poursuivent leurs études dans les yeshiva jusqu'à l'age de 40 ans, ce qui les éloigne naturellement du marché du travail, ou chez les témoins de Jehova qui vont à l'Eglise plusieurs fois par semaine et passent de longues heures à faire du travail missionnaire, ce qui rend naturellement très difficile tout travail classique mais aussi tout retour au monde du salariat. Quand on a passé 20 ans de sa vie dans une école religieuse, on ne sait pas faire grand chose d'utile dans la société et on ne peut pas espérer percevoir un bon salaire. On est condamné à recevoir de l'assistance, on est, d'une certaine manière, prisonnier du groupe.

Les sacrifices et la prohibition qui nous paraissent irrationnels sont donc des institutions efficaces là où le groupe apporte aide et assistance à ses membres.

C'est effectivement la thèse de Berman, une thèse qu'il emprunte d'ailleurs à un collègue, Laurence Iannaccone qui a surtout étudié des sectes chrétiennes et, notamment, les Témoins de Jehova. Mais il y ajoute un élément intéressant. Il montre que les mouvements islamistes ont été ces dernières années amenés à durcir les sacrifices demandés à leurs membres.

Et pourquoi?

Le motif est inattendu et politiquement intéressant. Les talibans, comme le Hamas, ont bénéficié ces dernières années de financements importants en provenance, pour les premiers, des Etats-Unis, de la CIA qui les a soutenus dans sa lutte contre l'URSS et le régime communiste installé en Afghanistan, et pour les seconds, par l'Arabie Saoudite, les Etats pétroliers du Moyen-Orient.

Cet argent a facilité leur travail d'assistance auprès des populations en difficulté, il leur a donc permis d'étendre leur influence, mais il a également amené toute une bande de profiteurs, de gens plus attirés par leur intérêt que par leur conviction. Pour faire le tri, pour éviter que se multiplient les profiteurs, ces organisations ont renforcé leurs exigences et demandé toujours plus de sacrifices à leurs membres. Les groupes islamistes ne sont pas d'ailleurs seuls dans ce cas. Berman a décrit ce même phénomène chez les ultra-orthodoxes juifs dont la durée des études religieuses a augmenté lorsqu'ils ont bénéficié de subventions publiques.

Cela n'explique pas que ces groupes soient devenus violents…

Non, mais cela explique leur efficacité militaire lorsqu'ils ont choisi la lutte armée. Le respect de ces interdits et sacrifices favorise la mise en place de structures très disciplinées et permettent de sélectionner les plus convaincus, les plus déterminés. Ce qui est important pour des mouvements militaires de ce type.

Le principal risque que court un mouvement clandestin est que ses militants fassent défection. Or, ces mécanismes de sélection limitent le risque, alors mêmes que les services que la secte apporte à ses membres les incitent à la loyauté. Les Talibans ont conquis rapidement l'Afghanistan parce qu'ils ne se sont pas laissés acheter par leurs adversaires, ce qui était, semble-t-il, le cas de beaucoup d'autres combattants prêts à changer de camp pour quelques pièces. Ils ne se sont pas laissé corrompre parce que l'appartenance au mouvement taliban leur rapportait beaucoup plus que la corruption. Si vous ajoutez à cela que les sacrifices demandés, le refus, par exemple, de poursuivre des études normales, rendent très difficile leur reconversion à la vie ordinaire, les membres de ces groupes n'ont pas vraiment d'autre choix que d'être loyal.

Mais cela ne nous dit pas pourquoi ils ont choisi l'action armée et la violence…

Le choix de l'action armée est lié aux circonstances politiques. C'est le succès de la première intifada et le poids pris à cette occasion par l'OLP qui a incité les dirigeants du Hamas à se lancer dans la résistance armée à Israël, mais les sacrifices demandés à leurs militants peuvent aider à comprendre leurs choix politiques et leur radicalisme. Le Hamas ne demande pas la création d'un Etat palestinien, il veut détruire Israël. Or, militer pour la destruction d'Israël, c'est s'exposer à une arrestation, à un emprisonnement, mais pour qui consent déjà des sacrifices très importants, passer quelques mois ou quelques années en prison n'est pas si terrible.

Cette même logique peut aider à comprendre un autre point de leur programme : le Hamas demandait aux Palestiniens de boycotter Israël, de cesser d'aller travailler de l'autre coté de la frontière, ce qui ne pouvait que les appauvrir et donc les rendre plus dépendants des mouvements qui leur apportaient assistance. Les violences des talibans à l'égard de la population, des femmes avaient probablement le même objet : rendre impossible la défection..

Est-ce que cela rend rationnel le comportement des kamikazes?

Le Hamas forme ses militants dans une culture du sacrifice, il aide financièrement les familles des jeunes kamikazes, cela favorise certainement des comportements qui nous paraissent irrationnels, qui le sont à nos yeux mais qui ne le sont pas forcément pour les dirigeants des mouvements qui lancent ces candidats au suicide sur des cibles en Israël ou ailleurs. Les Kamikazes présentent au moins à leurs yeux deux avantages majeurs :

Quant aux jeunes qui acceptent de devenir kamikaze, ils ne le font pas parce qu'ils sont fous, mais parce qu'ils vivent dans un milieu qui favorise les sacrifices les plus lourds et qui par ailleurs assure la prise en charge de leur famille après leur mort. Des jeunes gens sans espoir peuvent y voir une solution satisfaisante, surtout s'ils croient dans une vie après la mort.

Que peut-on tirer de ces analyses?

Au moins deux choses :


  • Retour la page d'accueil