Bernard Girard
Chronique du  04/09/07
 Crise financière : vers une mondialisation mieux contrôlée?
 
Pour écouter cette chronique
 
Bonjour,  vous souhaitez nous parler de la crise qui a secoué les marchés financiers cet été…
Oui. Cela s’est passé pendant les vacances et beaucoup ne s’en sont sans doute pas rendu compte, mais nous avons traversé une véritable crise financière, d’une grande ampleur, dont nous ne mesurons pas encore toutes les conséquences…
C’est une crise liée, si j’ai bien compris, à l’immobilier américain…
Pour dire les choses simplement : les sociétés de crédit spécialisées dans l’immobilier ont connu de grosses, de très grosses difficultés, plusieurs ont fait faillite pendant l’été. Difficultés liées au fait que, d’un coté, leurs clients, les acheteurs qui leur empruntaient ont commencé à avoir du mal à rembourser leurs prêts et que, de l’autre, leurs financeurs, les banquiers… se sont inquiétés et ont retiré leurs fonds. Elles se sont donc retrouvées prises à la gorge…
Si vous nous en parlez aujourd’hui, c’est que cela ne concerne pas seulement les Américains…
Bien sûr. Cela a eu plusieurs impacts. Sur les marchés financiers, d’abord, les bourses ont souffert, sur les institutions financières, ensuite, et notamment sur les banques : beaucoup de ceux qui avaient investi dans ces sociétés étaient étrangers, européens, chinois… et ont donc perdu beaucoup d’argent et cela pourrait enfin avoir un impact sur l’économie globale.  
Mais avant de détailler tout cela, il faut, je crois, revenir sur le mécanisme à l’origine de cette crise parce qu’il éclaire bien ce qui s’est passé.
Expliquez-nous cela…
Depuis des années, la banque centrale américaine pratique une politique de taux d’intérêt faibles. Cette politique a favorisé la croissance, la consommation, mais elle a aussi eu pour effet d’attirer des clients sur le marché de l’immobilier. Ce qui a eu deux conséquences :
- cela a tiré vers le haut les prix de l’immobilier,
- cela a augmenté le nombre de sociétés qui se spécialisent dans le financement de l’achat d’immobilier.
Ces entreprises se font naturellement concurrence pour attirer les acheteurs qui ont besoin de crédit. Jusqu’en 2006, elles se sont fait concurrence sur les taux, un peu comme cela se passe en France où les banques tentent de vous attirer en vous proposant des taux avantageux. Cette stratégie a, cependant, une limite sur un marché de taux faibles : arrive un moment où ces établissements financiers ne gagnent plus leur vie, ne la gagnent en tout cas plus suffisamment pour séduire les investisseurs qui leur apportent les fonds nécessaires à leur activité. En 2006, ils ont commencé à changer de stratégie : ils ont relevé leurs taux pour gagner plus d’argent, mais ils ont relâché leurs exigences vis-à-vis des emprunteurs pour continuer de faire des affaires. En d’autres mots, ils ont commencé à prêter auxquels elles n’auraient jamais prêté avant.  
Des gens sans le sou?
Pas forcément. Les prix de l’immobilier ont augmenté tellement vite ces dernières années aux Etats-Unis, que des gens qui auraient acheté sans difficultés il y a cinq ou dix ans se sont retrouvés dans l’obligation de prendre des emprunts très risqués… c’est ce que l’on appelle les “subprimes”, mot que vous avez peut-être entendu ou lu et qui désigne ces prêts accordés à des gens qui présentent des risques.
Et ce qui devait arriver est arrivé : un certain nombre de ces emprunteurs ont fait défaut et n’ont pas pu rembourser leurs emprunts. La crise a commencé comme cela…
On a l’impression que personne n’a anticipé…
C’est l’une des caractéristiques des crises. Elles ne prennent de telle proportion que parce que personne ne les anticipe. Dans ce cas précis il y a eu, comme presque toujours, des signes avant-coureur. En 2005, un certain nombre d’observateurs ont commencé à s’inquiéter de la flambée des prix de l’immobilier aux Etats-Unis. Le journal anglais The Economist a publié à l’époque un article sur le sujet. Plus près de nous, en mars 2007, des sociétés spécialisées dans le crédit immobilier ont connu des difficultés. Le cours de la bourse de ces sociétés a d’ailleurs plongé pendant quelques jours, mais l’inquiétude est rapidement retombée parce que le marché de l’immobilier restait toujours aussi actif. On s’est donc dit : ce n’est qu’un incident.
Venons-en aux conséquences…
La première des conséquences a été la forte turbulence sur les marchés financiers pendant le mois d’août. Les cours se sont effondrés et les détenteurs d’actions ont perdu de l’argent, ce qui pose un vrai problème pour tous ceux dont les retraites sont basées sur la capitalisation. Mais ce n’était que le début de la vague.
À très court terme, dans les semaines et mois qui viennent, cela devrait avoir aux Etats-Unis des conséquences pour tous ceux qui ont acheté leur maison avec ces crédits “audacieux” et qui risquent de la perdre. On parle de 1,5 à 2 millions d’Américains qui pourraient se retrouver dans cette situation. Auxquels il convient d’ajouter tous ceux, dans les classes moyennes, voire dans les classes moyennes supérieures, dont les biens immobiliers vont perdre 10, 15, 20% de leur valeur et dont la capacité d’endettement va diminuer. Cette crise immobilière pourrait toucher profondément les Etats-Unis et se diffuser bien au delà du seul marché de l’immobilier.
J’imagine que les pouvoirs publics ne sont pas restés les bras croisés…
Les banques centrales sont immédiatement intervenues pour colmater les brèches sur les marchés financiers. Elles ont mis de l’argent dans le circuit pour éviter la panique, elles ont retardé ou annulé les hausses de taux d’intérêt qu’elles envisageaient pour éviter, justement, que cette crise immobilière ne se diffuse dans toute l’économie.
Mais est-ce que cela suffira?
Si les prix de l’immobilier chutent, ce qui est déjà le cas, l’industrie de la construction en subira aux Etats-Unis les conséquences. On construira moins, d’où probablement des faillites et des licenciements dans ce secteur. Mais au delà, c’est la consommation des ménages qui peut reculer. Les Américains vivent beaucoup à crédit, si les prix de l’immobilier s’effondrent, ils auront plus de mal à emprunter pour consommer, pour acheter des voitures… surtout si les établissements financiers deviennent frileux et n’accordent plus leurs crédits qu’au compte-goutte.
C’est possible?
On a beaucoup parlé, aux Etats-Unis, mais aussi en Europe de “crise du crédit”, de “credit crunch” qui pourrait naître de la perte de confiance de tous ceux qui prêtent leur argent. Si c’était le cas, les conséquences seraient graves puisque les entreprises, les particuliers ne pourraient plus emprunter pour financer leurs activités.
Est-ce possible? Les avis sont très partagés. Certains disent que l’on est déjà dans cette crise du crédit pour les produits les plus risqués, d’autres qu’on en est loin et qu’en tout cas, cette crise, si crise il y a, ne devrait pas affecter les particuliers.
Mais même si cette crise du crédit ne se matérialise pas, on ne peut exclure un effet sur le commerce international. Cela peut avoir un impact sur l’industrie chinoise qui occupe une place telle sur le marché américain qu’elle pourrait très bien se retrouver demain en difficulté, au moins sur certains créneaux.
Le ralentissement de la consommation aux Etats-Unis pourrait donc freiner la croissance chinoise?
Ce n’est pas impossible. D’autant que les prix chinois ont tendance à augmenter. La Chine connaît aujourd’hui une inflation forte, de l’ordre de 5 à 6%, liée, pour partie, à l’augmentation des salaires. Au premier trimestre les salaires chinois ont augmenté de 21% par rapport à la même période de 2006. Et ce n’est sans doute pas fini si l’on en juge par les remarques des employeurs qui se plaignent du taux élevé de turn-over de leurs salariés et de la difficulté de trouver de la main d’oeuvre.
La Chine pourrait être affectée d’une autre manière. Ses banques étaient très engagées sur le marché  du crédit immobilier aux Etats-Unis. Elles ont donc perdu beaucoup d’argent.
Et en Europe…
Les banques européennes étaient également très engagées sur ce marché. D’où des difficultés pour plusieurs d’entre elles. Vous avez sans doute entendu parler de la manière dont la BNP-Paribas a “gelé” le 9 août trois de ses fonds, le jour même où les marchés sont entrés dans la tourmente. On a beaucoup dit à l’époque que cette décision avait contribué à faire chuter les marchés, ce que les dirigeants de la banque contestent vivent (voir l’interview de son directeur général dans le Monde). Mais d’autres établissements ont été touchés, une banque allemande, des banques britanniques. La Barclays aurait perdu dans cette affaire des millions de dollars, pertes suffisamment importantes pour la contraindre à abandonner son projet de fusion avec la banque néerlandaise ABN-Amro.
Je vais peut-être vous paraître naïve, mais comment des banquiers, très avertis, peuvent-ils commettre de telles erreurs?
Vous touchez là un des points majeurs de cette crise et de ce que pourraient être ses effets sur les marchés financiers à moyen terme. Lorsque l’on écoute les spécialistes de ces questions financières analyser ce qui s’est produit, on entend deux analyses.
Une première approche consiste à dire que notre système financier fonctionne aujourd’hui de telle manière, avec les bonus donnés aux traders, l’obligation de donner des résultats trimestriels, les visions à court terme… que des crises de ce type sont inévitables. Du reste, ces crises se répètent régulièrement, tous les trois ou cinq ans. Si l’on veut les éviter, il faut, nous disent ceux qui développent ces analyses, que les gardiens des marchés financiers, les banques centrales, interviennent plus tôt, tirent la sonnette d’alarme avant que les crises n’éclatent. Souvenez-vous, dès 2005, des observateurs disaient : attention! c’est donc possible. Pour cela, il faudrait que les banques centrales modifient leur approche, qu’elles ne se soucient plus seulement des risques d’inflation mais qu’elles suivent également la valeur des actifs… C’est la thèse que soutient Michel Aglietta, mais que défendent également aux Etats-Unis, des gens comme Stephen Roach, le patron d’une grande banque américaine.
Une seconde approche consiste à dire que les banquiers chinois et européens ont été surpris. Et qu’ils l’ont été parce que les organismes chargés de les informer sur la santé financière des sociétés dont ils achetaient les titres ont été défaillantes. Ces sociétés, qu’on appelle agences de notation, n’ont pas mis en garde les investisseurs. Elles n’ont pas joué leur rôle. C’est une question grave qui a suscité beaucoup d’émoi chez les professionnels et, de manière générale, chez tous ceux qui suivent ces marchés. Parce que cela voudrait dire que l’on ne peut plus leur faire confiance.
Elles n’ont pas joué leur rôle parce qu’elles travaillent mal?
Et il y a deux hypothèses : ces agences de notation peuvent avoir mal travaillé, les modèles qu’elles utilisent pour évaluer les entreprises peuvent être dépassés, mais elles peuvent aussi avoir été mal informées. Les systèmes comptables des entreprises qui vendaient ces crédits n’étaient pas fiables et donnaient une image déformée de la réalité. Ce qui voudrait dire que les contrôles des institutions américaines sur ces sociétés sont défectueuses.
Ces agences de notation sont toutes américaines…
Oui, et ce  sont des sociétés privées qui vivent en vendant leurs notations aux banques. D’où, éventuellement, des risques de collusion. Des gens, en Allemagne, ont demandé qu’elles soient nationalisées. Elles risquent à tout le moins des poursuites en justice. Mais, il n’y a pas que ces agences de notation. La crise s’est développée sur le marché du crédit immobilier. Les banquiers européens, asiatiques ont perdu de l’argent parce que les mécanismes de contrôle, de régulation n’ont pas fonctionné aux Etats-Unis. Des tas de gens, et non des moindres, se posent des questions simples, élémentaires mais extrêmement gênantes pour les autorités américaines : comment se fait-il qu’on ait pu prêter de l’argent à des gens qui n’avaient pas les moyens de rembourser? Est-il normal que les règles restent nationales quand les conséquences sont internationales? Peut-on laisser aux autorités américaines qui ont montré, dans cette affaire, leur insuffisance le soin de contrôler les sociétés de crédit quand leurs difficultés ont un impact sur des banques partout dans le monde? Qui nous dit que ce défaut de contrôle ne concerne que le crédit? Est-ce qu’il ne concerne pas également d’autres services financiers? On pense notamment aux fonds spéculatifs, aux hedge funds… Vous voyez que l’on peut se poser beaucoup de questions.
Ce sont des questions autant politiques qu’économiques…
Bien sûr. Et les politiques se sont emparés du sujet. Les Allemands, les Français travaillent actuellement sur des dispositifs qui permettraient de mettre au point des réglementations internationales tant sur les agences de notation que sur les règles de distribution du crédit. Nicolas Sarkozy s’est emparé du sujet qui ne va pas de soi, puisque les Américains ont toujours été hostiles à tout dispositif supranational qui pourrait les contraindre de l’extérieur. Il a demandé à Christine Lagarde de travailler sur le dossier.
Et avec quelle chance de réussite?
Il y a une dizaine d’années, à la suite d’une autre crise financières, une première tentative de créer des règles supranationales avait échoué. Cette fois-ci la situation a changé. Les Américains aimeraient bien pouvoir mieux contrôler ce qui se passe en Chine et on peut donc imaginer qu’ils sont plus disposés à jeter du lest et à accepter des règles supranationales qui régulent mieux la mondialisation de la finance. Mais l’administration Bush n’est pas des plus dynamiques sur ce sujet. Et d’ici à ce qu’elle soit remplacée par une administration plus ouverte à ces questions, beaucoup d’eau aura passé sous le pont et on aura probablement oublié cette crise…
Comme on a oublié les précédentes…
Les seuls qui ne les oublient pas sont ceux qui perdent tout, mais on sollicite rarement leur opinion.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Pour retourner à la page d’accueil
To translate this text