L’économie du sport (13/6/00)

De quoi allez-vous nous parler aujourd’hui ?

Du sport. Vous recevez tout à l’heure quelqu’un qui va en parler, j’ai voulu faire une introduction à cet entretien.

Les économistes s’intéressent donc au sport ?

Oui, on voit même émerger depuis une dizaine d’années des économistes qui se font une spécialité du sport et des sportifs. Des livres sur le sujet sont publiés.

Ce sont les salaires pharamineux de certains sportifs qui attirent l’attention des économistes ?

Ces salaires sont certainement pharamineux. On sort tout juste de Roland Garros et j’ai eu la curiosité de rechercher les salaires des joueurs. Je les ai trouvés dans la revue tennis. Savez-vous ce qu’avait gagné au 1er mai Cedric Pioline depuis le début de sa carrière?

Non

Un peu plus de 6 millions de dollars. Mais il a 30 ans. Marat Safin qui n’a que 20 ans a déjà gagné 1 ,2 millions de dollars, soit plus de 100 ans de salaires d’un travailleur payé au SMIC. Et je ne vous ai pas cité les gains des champions les plus connus. Agassi, qui a 30 ans gagné 20 millions de dollars et Pete Sampras, qui a 28 ans, 39 millions de dollars.

C’est extravagant… cela ne vous choque pas ?

Si, bien sûr, comme tout le monde j’imagine, mais j’y reviendrai dans un instant. Je voudrais d’abord vous donner deux ou trois autres chiffres.

Les budgets que manipulent le monde sportif sont considérables : la vente des droits de retransmission des matchs de football atteignent des sommet. On parle d’un milliard de dollars en Grande-Bretagne, pays grand amateur de tackles et de coups francs. Et c’est la même chose partout en Europe. Le sport est une activité importante. Il représente aujourd’hui à peu près 1% du PNB dans tous les grands pays industrialisés et les équipements sportifs représentent 2,5% du commerce mondial

Ajoutez à cela que c’est une activité en pleine croissance. Dans les années 80 quand rien n’allait plus, les activités sportives continuaient de croître à plus de 5% par an. Vous voyez qu’on a de bons motifs de s’y intéresser d’un point de vue économique.

Il est d’autant plus intéressant d’essayer de comprendre comment fonctionne le sport que les spécialistes de la gestion l’utilisent souvent comme référence et modèle.

Dans les entreprises, on donne volontiers les sportifs en modèle aux salariés. On parle de champion (il y a même une chaîne de distribution qui s’appelle comme cela), de compétition, d’équipe, de professionnalisme… il y a une circulation assez intéressante des mots d’un domaine à l’autre.

Est-ce que cela veut dire que travailler dans une entreprise et jouer un match de rugby, c’est la même chose ?

C’est ce qu’on veut nous faire croire. Certains sportifs y trouvent l’occasion d’une deuxième carrière. Vous parliez de rugby, c’est le cas d’André Errero, une des grandes vedettes du rugby des années 80. Il fait des discours très entraînants, très sympathiques au cours desquels il file avec talent la métaphore sportive : première mi-temps, deuxième mi-temps, troisième mi-temps… Et on l’écoute avec attention et sérieux.

Vous voulez dire que ce n’est pas sérieux ?

Je ne crois que la comparaison entre le monde de l’entreprise et celui du sport soit pertinente.

Il y a, naturellement, des choses voisines. Le monde sportif est un pionnier de la globalisation. Il y a très longtemps qu’il pratique l’internationalisme. Les jeux olympiques en sont le meilleur exemple..

Mais il y a aussi de très grandes différences. La compétition sportive n’a rien à voir avec la concurrence commerciale. Une entreprise peut devenir monopole. Si demain Apple disparaissait, IBM n’en souffrirait pas. Au contraire : il vendrait un peu plus. Imaginez que les équipes de football de Monaco, Bordeaux ou Marseille disparaissent, contre qui le PSG ou Nantes pourraient-ils jouer ? Le sport a besoin d’adversaires d’à peu près le même niveau. Un 100 mètres qui opposerait le champion du monde à des amateurs n’aurait aucun sens.

En même temps, la compétition sportive est beaucoup plus cruelle que la concurrence commerciale. Le sport fonctionne sur le modèle de la pyramide : 16ème de finale, 8ème de finale, 1/4 de finale, demi finale, finale. Et à chaque fois ceux qui perdent disparaissent, on ne les voit plus pendant le reste de la saison. Le monde sportif est impitoyable pour les perdants. Regardez ce qui se passe actuellement avec les sélections pour les jeux olympiques : de jeunes athlètes jouent leur carrière sur quelques épreuves : s’ils les ratent ils ne sont pas sélectionnés pour Sidney et condamnés à rester devant leur téléviseur. L’entreprise qui rate une vente a toujours la possibilité de se rattraper sur la suivante.

C’est cette compétition qui rend les épreuves sportives intéressantes…

Bien sûr. C’est parce que la compétition est organisée de cette manière que des millions de gens regardent chaque semaine les match à la télévision. Cette compétition fait du sport une formidable machine à spectacle. Il y a tout : le suspense (le résultat d’une compétition n’est acquis qu’au tout dernier moment), l’identification (je veux que l’équipe de mon village gagne), la structure dramatique, les émotions… Il suffit d’écouter les commentaires des journalistes sportifs qui parlent de tragédie, de drame, d’enthousiasme, de folie… on est au théâtre. Ou, plutôt, à la télévision.

Mais c’est aussi pour cela qu’il y a le dopage : on se drogue pour rester dans la course au meilleur. On ne fera disparaître le dopage qu’en supprimant cette course au toujours plus haut, toujours plus loin, toujours plus fort…

Vous n’êtes pas très optimiste…

Non. Mais les sommes dont on parlait tout à l’heure justifie que l’on joue avec le feu et que l’on passe un pacte avec le diable.

Mais alors, pourquoi les paie-t-on si cher ?

Parce que les chances d’arriver au sommet sont infimes. Adam Smith, qui est le père de l’économie politique, disait : " dans une profession où vingt personnes échouent pour une qui réussit, celle-ci doit gagner tout ce qui aurait pu être gagné par les 20 qui échouent. " Les ponts d’or faits à quelques stars sont le prix à payer pour l’incertitude et la cruauté d’une industrie qui ne pardonne pas l’échec. On retrouve le même phénomène au cinéma : les salaires des stars sont d’autant plus élevés que le nombre de comédiens qui n’ont pas de travail est plus élevé.

Dans le cas du sport, ce n’est pas une affaire de chômage mais plutôt de bénévolat. Le monde sportif qui est si riche, qui manipule tant d’argent vit du bénévolat, de ces millions de gens qui investissent leur temps, leur argent pour s’entraîner, pour former des jeunes. On estime en France, que si l’on salariait tous les bénévoles qui travaillent dans le monde du sport, on créerait un million d’emplois à temps partiel.

On a pourtant l’impression qu’avec le règne de l’argent le bénévolat et l’amateurisme sont condamnés…

Oui. On voit bien d’ailleurs combien les amateurs ont du mal à résister à la tentation Et pourtant, je ne suis pas sûr que le sport pourrait vivre longtemps sans ces bénévoles qui forment des jeunes, qui animent des clubs, qui font vivre tout ce tissu associatif où les professionnels vont chercher des jeunes, sans ces communes qui se ruinent pour construire des stades, des piscines que les élèves des écoles ne peuvent pas utiliser parce qu’on les réserve aux équipes locales.

Ces jeunes qu’ensuite les clubs se disputent.

Oui, vous avez vu que les clubs qui forment des jeunes commencent à se plaindre de la razzia que les clubs plus riches font dans leurs centres de formation. On vient chercher des jeunes gens de 15, 16 ans, on leur propose des salaires qui leur paraissent mirifiques et le club qui les a formés ne peut rien faire pour les garder. Un bon joueur a une grosse valeur marchande. Les journalistes sportifs parlent régulièrement d’achat et de vente de joueurs, de marché de champions. Je ne voudrais pas faire de mauvais esprit, mais cela ressemble au marché des esclaves. La métaphore est un peu sévère, mais il ne faut pas chercher très loin pour trouver des exemples. Jusqu’au milieu des années 70 les joueurs de base ball américain n’avaient pas le droit de quitter l’équipe qui les avait formés. Imaginez ce que l’on dirait si une entreprise pratiquait avec ses chercheurs comme les clubs font avec leurs joueurs. On hurlerait. Et on aurait raison.

Je n’ai pas l’impression que le monde du sport soit votre tasse de thé…

L’idéologie du sport m’a toujours paru suspecte. Mais ce qui m’inquièterait vraiment, c’est que le sport devienne un modèle pour l’ensemble de l’économie. Car que voit-on ?

Le sport tel qu’il fonctionne aujourd’hui est un avant-goût du cauchemar que serait une société ultra-libérale.


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