Bernard Girard
chronique du 01/04/08
62% de Français favorables à l’allongement des cotisations retraite, mais…
Bonjour, vous souhaitez nous parler ce matin de ce sondage publié la semaine dernière selon lequel 62% des Français seraient favorables à l’allongement de la durée de cotisation…
Oui. Ce sondage CECOP-CSA tombe bien pour le gouvernement qui veut justement allonger cette durée de cotisation. Tous les sondages ne lui sont pas aussi favorables. D’après un sondage Ifop pour le quotidien Ouest France publié ce week-end 56% des Français sont hostiles à un allongement de la durée de cotisation et 62% contre l'idée de reculer l'âge légal du départ au-delà de 60 ans.
Mais j’ai eu la curiosité de regarder de plus près les résultats de ce sondage CECOP-CSA qui parait si favorable aux projets du gouvernement. Il nous donne une image beaucoup plus contrastée, compliquée, souvent contradictoire et paradoxale de la réalité, image à manipuler avec précaution puisque, comme beaucoup d’autres, ce sondage pêche par une certaine imprécision. On ne sait pas quelle est dans le panel retenu la part des jeunes, des salariés en cours de carrière, des retraités qui ne sont pas également concernés par cet allongement et n’en ont pas forcément la même vision.
Reste que 61%, cela fait beaucoup…
Oui, surtout lorsque l’on sait que l’allongement de la durée des cotisations est jugée nécessaire par 62% des personnes interrogées, inévitable par 59% et, surtout, acceptable à 61%. Les Français sont acquis à l’idée qu’il faudra faire des efforts pour sauver le système des retraites et ils jugent l’allongement de la durée de cotisation acceptable. C’est ce dernier point qui me parait le plus intéressant. Ils sont acquis à cette idée de la nécessité de faire des efforts et cependant ils sont en même temps réservés, hésitants.
C’est une de ces contradictions que vous souligniez?
Oui. Ce même sondage nous dit que 63% des Français pensent qu’on peut maintenir l’âge de départ légal à la retraite à 60 ans. Or, pour avoir une pension pleine et partir à 60 ans, il faudrait commencer de travailler à 19 ans, ce qui élimine tous ceux qui font des études supérieures, tous ceux qui ont des difficultés à trouver un emploi au début de leur carrière… Ce qui fait beaucoup de monde.
On retrouve cette opinion dans toutes les catégories, chez les gens qui votent à gauche, comme chez ceux qui votent à droite. Il y a des nuances, naturellement, 81% ouvriers souhaitent que l’on maintienne l’âge légal à 60 ans, mais les cadres supérieurs sont 60%, les commerçants, les artisans et les chefs d’entreprise 54% à penser de même… tout se passe comme si ceux-là même qui disent qu’il faut augmenter la durée des cotisations ne le voulaient pas vraiment.
Cette contradiction est d’autant plus forte qu’il semble que beaucoup de Français doutent de la possibilité d’accéder à une retraite pleine s’il faut cotiser 41 ans. Vous savez que 38% seulement des gens de plus de 55 ans ont aujourd’hui une activité salariée. C’est un chiffre stable qui n’évolue pas et que les Français semblent connaître. Lorsqu’on les interroge sur ce point, ils répondent que les entreprises sont disposées à conserver leurs salariés jusqu’à 56 ans, mais pas au delà. Ce qui rend pratiquement impossible des pensions pleines avec 41 années de cotisation puisque l’école est obligatoire jusqu’à 16 ans.
Est-ce que ces contradictions ne viennent pas de la manière dont sont posées les questions, de la manière dont on y répond, à toute vitesse, sans vraiment y réfléchir?
C’est effectivement une interprétation. Mais il s’agit de sondages d’opinions qui décrivent sans doute assez bien bien une opinion un peu perdue, très inquiète qui ne sait pas exactement ce qu’il conviendrait de faire.
Tous les sondages sur le sujet nous disent la même chose : les Français sont inquiets. 61% des personnes interrogées sont inquiètes lorsqu’elles pensent à leur propre retraite. Cette inquiétude est d’autant plus élevée que les revenus sont plus faibles. Elle se nourrit du voile d’ignorance qui entoure ces questions. Il y a deux ans, le CECOP et l’IFOP ont réalisé un autre sondage sur le même thème avec, cependant, des questions différentes. On y apprenait, notamment, que 77% des non-retraités avaient une vision pas claire de ce que seraient leurs revenus à la retraite…
Quand on jeune, ce n’est pas surprenant que l’on ne sache pas bien ce que sera votre retraite…
Cette ignorance est naturellement beaucoup plus forte chez les jeunes, mais on la rencontre également chez ceux qui sont plus proches de la retraite : 59% des 45 ans et plus ont une vision “pas claire” de ce que sera leur retraite. Et 33% une “vision pas claire du tout”. Ce qui est considérable. Et somme toute surprenant. On pourrait attendre de l’Etat, des caisses de retraite qu’elles informent mieux les salariés sur les revenus dont ils disposeront lors de leur retraite. Or, ce n’est pas le cas. D’où, d’ailleurs, d’après cette même enquête, de nombreuses désillusions : 46% des retraités ont des pensions inférieures à ce qu’ils attendaient.
Mais il y a plus surprenant. Si les salariés ne savent pas exactement ce que sera le montant de leur pension, ils sont unanimes à penser qu’elle ne leur permettra de vivre correctement. Ceux qui ont une opinion sur ce que sera leur pension pensent qu’elle représentera 63% de leurs revenus actuels alors même qu’ils estiment avoir besoin de 84% de ce même salaire pour bien vivre.
L’écart est significatif!
Significatif et inquiétant! Et il peut annoncer des surprises pour le gouvernement qui n’a insisté jusqu’à présent que sur la dimension comptable de la question des retraites. Mais si les organisations syndicales, les partis de gauche réussissent à mettre l’accent sur cet écart, il risque de devoir revoir sa copie, de devoir dire un mot du montant des pensions. Ce qui n’est aujourd’hui pas le cas. Vous remarquerez qu’on nous dit beaucoup que l’on veut sauver le système, mais on ne nous dit ce que seront les pensions des Français demain. Or, c’est en fait ce qui compte.
Tout se passe donc comme si les Français voyaient dans la retraite un appauvrissement…
Exactement. D’ailleurs, ils en ont tellement conscience que l’idée qu’il va falloir compléter les retraites par une épargne individuelle a fait du chemin, surtout chez les plus jeunes. 50% des Français pensent que les pouvoirs publics devraient inciter les salariés à se constituer une épargne retraite. Et 62% pensent que l’avenir des retraites passe par la création d’un système mixte répartition, capitalisation.
Le plus surprenant est que le sachant, l’anticipant, ils ne prennent pas des mesures pour se protéger, ils n’épargnent pas plus que cela, comme en témoignent, d’ailleurs d’autres résultats de ce même sondage. 52% seulement des non-retraités épargnent pour leur retraite. 48% ne s’y préparent pas. C’est naturellement vrai des plus jeunes, ce qui ne vous surprendra pas, mais 39% des plus de 45 ans ne constituent pas une épargne pour leurs vieux jours.
C’est peut-être que leurs revenus ne leur permettent pas de le faire…
Sans doute. Mais cela pose un vrai problème. Si les pensions sont faibles et si les retraités n’ont pas épargné pour compenser, nous allons nous retrouver avec une multitude de retraités pauvres. D’autant que nous nous orientons de plus en plus vers une société de célibataires qui, à l’inverse de ceux qui vivent en couple, ne mutualisent pas les dépenses les plus lourdes, notamment le logement.
On devine d’ailleurs à la lecture de ces enquêtes qu’un certain nombre de gens se trouvent pris en tenaille : ils savent que leurs revenus de retraité seront très faibles, trop faibles, mais ils sont dans l’incapacité d’épargner.
Si je vous comprends bien, les Français sont tout à la fois un peu perdus devant les retraites et inquiets, mais ils ne prennent pas en même temps les mesures qui leur permettraient de préparer leur avenir…
Cette inquiétude a sans doute contribué au succès de toutes les préretraites ou systèmes similaires que les entreprises ont multiplié. Les salariés les acceptent d’autant plus volontiers qu’ils sont en général relativement généreux.
Ce n’est pas la seule raison. On peut avoir envie de quitter son emploi parce qu’on est fatigué…
Il est vrai que beaucoup de salariés sont fatigués en fin de carrière. Et pas seulement ceux qui ont des emplois physiques, manuels. On rencontre beaucoup de déçus chez les salariés d’un certain âge. Ils n’en peuvent plus du stress qu’on leur impose, ils en ont assez du système hiérarchique et de cette obligation de toujours se plier au désir de ses chefs. Il arrive un âge où on n’a plus envie de dire oui.
Mais il y a une autre dimension que l’on néglige : les salariés qui veulent partir plus tôt à la retraite peuvent avoir d’autres raisons de le faire que l’envie d’échapper à un milieu qu’ils jugent oppressant. Plusieurs études américaines ont montré que nous avions une vision assez précise de ce qu’il nous restait à vivre. Beaucoup dépend naturellement de l’état de santé, des conditions de travail, du stress que l’on subit… mais en gros les salariés se trompent peu.
Nous saurions ce qu’il nous resterait de temps à vivre?
Il ressort de ces études que nous serions capables d’évaluer de manière assez juste le nombre d’années qu’il nous reste à vivre. Leurs auteurs ont par ailleurs suggéré qu’il y avait une corrélation entre l’âge de départ à la retraite précoce et l’évaluation du nombre d’années restant à vivre. Les gens qui pensent qu’ils ne vivront pas très longtemps partent plus tôt que ceux qui pensent qu’ils vivront plus longtemps.
Ils ont, comme on dit, envie de profiter de sa retraite!
Exactement! Et c’est un argument qui n’est pas à prendre à la légère. Je le précise immédiatement, il s’agit de travaux récents qui mériteraient d’être approfondis, précisés et surtout menés sur des données françaises. Mais ils éclairent le succès des préretraites et l’envie de partir tôt que l’on rencontre chez beaucoup de salariés et invitent à intégrer dans la réflexion la question de la pénibilité et celle, liée, de la mortalité précoce. On sait que les gens qui ont des emplois pénibles vivent moins longtemps que les autres.
L’INSEE publie là-dessus régulièrement des études qui montrent que les écarts sont importants et continuent de se creuser. À 35 ans, les cadres ont une espérance de vie de 7 ans plus longue que les ouvriers, ce qui n’est pas rien.
Vous nous dites que ces écarts ont augmenté. Sait-on pourquoi?
L’explication tient sans doute pour partie aux conditions de travail qui se sont, dans certains cas, dégradées, mais aussi aux comportements à l’égard de la santé. Les cadres se soignent mieux, fument moins, sont plus attentifs à leur santé, à leur alimentation, ils ont eu en générale des conditions de vie, dans leur jeunesse, plus favorables et fréquentent plus les médecins. Reste qu’il y a là une formidable injustice. Les ouvriers et, dans une moindre mesure, les employés, profitent moins de leur retraite que les cadres.
Tout cela contribue, je crois, à expliquer l’attachement plus forte des ouvriers à la retraite à 60 ans. Ils veulent une retraite plus précoce pour pouvoir en profiter un peu. Et les statistiques leur donnent raison.
Nous avons commencé cette chronique avec une information qui faisait que le gouvernement avait le soutien de l’opinion dans son projet d’allongement de la durée des cotisations. Tout ce que vous nous dites depuis fait penser que c’est plus compliqué…
Je ne crois pas que la messe soit dite. Si l’on en croit ces sondages, les Français ont intégré deux idées fortes qui vont dans le sens des projets du gouvernement :
- il va falloir faire des efforts pour maintenir les retraites,
- le système de répartition tel que nous le connaissons, ne suffira pas seul à assurer des retraites, il faut le compléter d’autre chose : épargne individuelle, capitalisation…
Mais, ils restent très inquiets et très mal informés. Les opposants aux projets gouvernementaux ont, je crois, plusieurs cartes maîtresses à jouer :
- la contradiction patente entre l’allongement de la durée de cotisation et le taux d’activité des seniors : si celui-ci n’augmente pas rapidement et de manière drastique, nous allons multiplier les retraités pauvres ;
- les inégalités face à la mortalité : il est injuste et anormal que les ouvriers profitent moins de leur retraite que les cadres et cela peut justifier qu’ils partent plus tôt à la retraite, que l’on intègre des données liées à la pénibilité des tâches dans le calcul de l’âge de départ ;
- l’ignorance des Français quant à ce que seront effectivement leurs pensions. Si les Français savaient effectivement ce qu’ils vont toucher, ils seraient peut-être moins disposés à accepter un allongement de la durée de cotisation qui risque de diminuer un peu plus leurs pensions réelles ;
- l’absence de compensation. Si les salariés ne peuvent pas tous épargner individuellement, peut-être faut-il trouver des mécanismes collectifs.
Si je vous comprends bien, cette réforme des retraites peut susciter des oppositions fortes…
C’est ce que je crois. Mais tout dépendra de la capacité des syndicats et des partis politiques de gauche de mettre l’accent sur les points les plus délicats.
Notes de lecture
Comme chaque semaine, vous souhaitez nous faire part de quelques unes de vos lectures…
Oui, et je voudrais cette semaine vous faire part d’une note que j’ai trouvée sur le blog du correspondant du Financial Times à Washington qui traite non pas des retraites dont nous venons de parler mais de ceux qui partent à la retraite sous un angle tout à fait original.
Ce journaliste britannique, Clive Crook, cite une étude d’un économiste américain, Jacob Funk Kirkegaard, qui montre que la génération qui part aujourd’hui à la retraite, celle des 60/64 ans est mieux formée, plus diplômée qui entre sur le marché du travail. C’est une première dans l’histoire des Etats-Unis.
Et il donne des chiffres?
Bien sûr. 12 % des 60-64 ans ont le niveau de licence ou plus. C’est le cas de seulement 10% des 30-34 ans.
Et quelle conclusion en tire-t-il?
L’auteur de l’étude qu’il cite y voit un argument pour favoriser l’immigration et ouvrir les frontières au diplômés de l’enseignement supérieur formés ailleurs dans le monde. Ce qui est assez caractéristique de la manière dont les Américains raisonnent. Plutôt que de recommander d’investir dans la formation, comme nous ferions en Europe, il propose d’ouvrir les frontières. Ce qui ne va pas d’ailleurs de soi puisque, vous le savez, les Américains sont tout aussi réservés que l’opinion européenne sur ces questions.
Et donne-t-il une explication?
Lui, non, mais ses lecteurs, oui. Un d’entre eux suggère que la guerre du Vietnam pourrait y être pour quelque chose. Tout simplement parce que poursuivre des études supérieures permettait d’échapper à la conscription. Beaucoup qui auraient autrement arrêté leurs études les ont poursuivies pour ne pas partir au Vietnam.
C’est plausible?
Certainement. Est-ce que cela explique les deux points de différences, c’est à vérifier. Reste que les écarts en termes de formation entre les différents pays développés se sont singulièrement rétrécis ces dernières années.
Qu’est-ce que cela annonce pour les Etats-Unis. Ce n’est pas très bon.
C’est même plutôt inquiétant… Mais nous aurons certainement l’occasion d’y revenir une prochaine fois.