Bernard Girard
chronique du 29/01/08
L’affaire de la Société Générale
Bonjour, nous avions la crise des subprimes, le krach boursier, et voilà, maintenant, la fraude à la Société Générale, l’actualité nous a cette semaine bien servi…
Elles nous a effectivement tellement servi que l’on ne sait pas quel bout prendre les choses. D’autant qu’on ne les comprend pas forcément très bien. Et qu’on ne mesure pas mieux leur impact.
On nous dit beaucoup que l’affaire de la Société Générale n’a rien à voir avec la crise des subprimes. Qu’en pensez-vous?
D’un point de vue technique, c’est différent, mais sur le fond, on est dans le même cas de figure : une planète financière qui dérape parce que personne ne sait plus la contrôler. Que les gens qui prennent des décisions d’investir dans les banques le font dans le noir ou presque. On a le sentiment que les dirigeants de ces établissements, tout brillants qu’ils soient, ne comprennent plus tout à fait ce qui s’y passe, ni les produits qu’ils vendent. J’ajouterai que l’affaire Société Générale est d’autant plus significative qu’il s’agit d’une banque, or les banques sont les établissements financiers les plus contrôlés, les plus réglementés, et qu’il s’agit, par ailleurs, d’une banque qui avait très bonne réputation, qui connaissait bien ces métiers. Si la Société Générale peut être prise ainsi en défaut, tous les autres peuvent l’être.
La fraude s’est faite sur ce qu’on appelle les produits dérivés. Vous pouvez nous expliquer ce que c’est?
C’est assez compliqué, mais je vais essayer de simplifier. Il s’agit de produits qui reposent sur un mécanisme d’options sur des achats futurs. J’achète, par exemple, le droit d’acheter dans quelques mois une action 100€. Il y a un risque, je paie donc ce droit pas très cher, mettons 5€. Si l’action vaut moment au mot de la vente 130€, je vends mon droit et je gagne 30€. Si elle vaut moins, je ne réalise pas l’affaire. Je perds mes 5€, mais ce n’est pas très grave si je me suis couvert par ailleurs.
J’ai pris l’exemple d’une action, mais ce peut être un indice, ce qui était le cas des produits que négociait le trader de la Générale, des matières premières, des taux de change, des risques climatiques, des données sur les évolutions de la bourse. On travaille beaucoup actuellement sur la volatilité des cours…
Quel est l’intérêt?
L’intérêt est de réduire l’incertitude attachée à l’activité économique. Je vais vous donner un exemple : les entreprises qui répondent à des appels d’offres internationaux pour de grands projets sont soumises à un risque de change entre le moment où elles calculent leurs prix et le moment où elles réalisent effectivement le contrat. Si la monnaie dans laquelle elles doivent être payées s’effondre, elles peuvent perdre de l’argent là où elles auraient dû autrement en gagner. La BNP a imaginé, il y a deux ou trois ans, un produit qui devait leur fournir le moyen de se couvrir, de leur éviter de se retrouver dans la difficulté pour des raisons tout à fait indépendantes de leur volonté.
On dit beaucoup que cette économie financière est complètement déconnectée de l’économie réelle. C’est inexact. Cet exemple montre comment on peut avec un de ces produits financiers très sophistiqués qui permettent de transférer le risque, de l’étaler, réduire l’incertitude qui peut amener une entreprise à ne pas répondre à un appel d’offres.
Mais est-ce en définitive utile aux salariés, aux gens ordinaires que nous sommes?
Tant que tout se passe bien, c’est utile, c’est même très utile. L’utilisation de ces produits financiers a, par exemple, évité, il y a quelques années, que les marchés ne sanctionnent trop sévèrement des sociétés très endettées comme Ford ou General Motors. On a su, grâce à ces instruments exotiques, étaler le risque que cet endettement représentait. On peut donc dire que cela a été utile aux salariés de ces deux entreprises.
Beaucoup d’entreprises utilisent ces produits? Et pour quoi faire?
Il semble qu’à peu près 40% des entreprises industrielles américaines et japonaises qui utilisent ces produits. Il y en a, semble-t-il, beaucoup plus en Allemagne. Je ne sais pas le chiffre pour la France, mais c’est sans doute voisin, au moins pour les grandes entreprises parce que cela demande des compétences que n’ont pas toutes les directions financières.
On parle beaucoup de produits exotiques, mais ils ne le sont pas tant que ça…
Ce sont des produits que connaissent bien les directions financières des grands groupes. Ils sont surtout utilisés pour se préserver des risques de change et des risques de variation des taux d’intérêt.
Au fond, et pour résumer, ce sont des produits qui permettent de mieux gérer les risques financiers et, donc, d’en prendre plus, d’investir plus dans des activités à risque. Les banques qui utilisent ces produits peuvent vendre, par exemple, beaucoup plus de crédits sans augmenter leur capital. Or ces crédit profitent aux industriels ou particuliers qui les contractent.
Ce qui est très bien tant que ça marche… mais on voit aujourd’hui que lorsque cela ne marche pas, cela se transforme en catastrophe…
Ce n’est pas la première catastrophe de ce genre. C’est la plus importante, mais il y en a eu bien d’autres avant. Ce sont des produits dangereux.
On nous parle beaucoup de la cupidité de certains opérateurs, de la folie d’un trader qui aurait confondu les marchés financiers et les jeux vidéo ou Second Life. On ne peut pas, je crois, se contenter de ces explications même si elles ont contribué à ce qui s’est passé. L’instabilité de ces marchés est liée à ces produits mêmes et aux difficultés que rencontrent ceux qui ont pour mission de les contrôler.
Les premières difficultés viennent de leur structure même. J’ai dit qu’il s’agissait de produits conçus pour réduire l’incertitude, pour limiter les risques, mais comment les évaluer ? À quel prix vendre ces produits quand on ne sait pas mesurer le risque que l’on prend? Le banquier qui fabrique des produits pour aider les entreprises confrontées aux risques de change ne sait évidemment pas ce que sont ces risques. Or, s’il veut gagner sa vie, il lui faut les évaluer pour réduire sa propre exposition. C’est d’autant plus difficile qu’il s’agit de produits vendus de gré à gré. Il n’y a pas de marché, pas de bourse. Le même risque peut être évalué différemment d’un établissement à l’autre.
Comme on ne sait pas vraiment évaluer les risques pris (voir, par exemple, cet article d’une spécialiste), les banques doivent développer des stratégies pour se protéger. L’inconvénient est que plus l’on se protège, plus on est prudent, et plus on limite les possibilités de croissance. Or, tant que tout se passe bien, ces produits sont très rentables pour les banques. Les revenus que les banques en ont tiré ont formidablement progressé ces dernières années. En 2000, l’ensemble des banques qui travaillent sur ces produits en avait tiré 27 milliards d’euros de revenus, soit trois fois plus que les revenus tirés de cette activité en 1998. Les revenus qu’en a tirés la Deutsche Bank pour le premier semestre 2006 étaient de l’ordre de 3 milliards d’euros, en 8 ans, les volumes traités sur les marchés de ces dérivés ont été multipliés par plus de 10.
Mais ce devrait être le rôle des directions de s’assurer que les banques ne prennent pas des risques inconsidérés…
C’est d’autant plus leur rôle qu’un mauvais deal peut entraîner des pertes sans communes mesures avec les profits réalisés sur les autres activités de la banque. Mais je le disais, ce sont des produits très complexes, que peu de gens comprennent, qui demandent des compétences mathématiques que tout le monde ne possède pas. Ce sont des produits d’ingénieur, conçues par des ingénieurs et vendus par des ingénieurs. Les gens qui commercialisent ces produisent sortent souvent d’écoles d’ingénieurs ou de grandes écoles de commerce.
Mais les dirigeants de ces banques sortent d’écoles tout aussi prestigieuses…
Bien sûr, mais les dirigeants ont commencé leur carrière avant que ces produits ne se développent. Leur expérience initiale est ailleurs. On compte sur les doigts d’une main les dirigeants des banques qui ont fait leurs classes dans les services spécialisés dans ces produits. Pour une raison toute simple : ces produits n’ont vraiment pris leur essor que dans les années 90. C’est un peu comme si les dirigeants de Peugeot avaient tous fait leur carrière dans le secteur de la bicyclette. Ils auraient évidemment plus de mal à comprendre le marché de l’automobile.
Ceci dit, ces gens sont intelligents. Ils comprendraient certainement ces marchés s’ils en avaient le temps. Mais ces produits changent constamment. On est dans un secteur de très forte innovation. Les produits dont nous parlons ont des durées de vie très courte. Ils sont en permanence renouvelés. Il ne se passe pas de mois sans qu’en apparaissent de nouveaux. Je lisais que 10 produits étaient imaginés chaque mois pour le seul marché des dérivés actions. Il est dans ces conditions très difficile pour les directions de suivre. D’autant plus difficile de suivre que tout étant aujourd’hui complètement automatisé, les transactions se font en temps réel, à toute vitesse. On est dans une finance dont le principal outil est l’informatique. Chez BNP-Paribas, la puissance de calcul des machines utilisées par le métier Dérivés actions a été multipliée par plus de 30 entre 2000 et 2004.
L’informatique a contribué au développements des ces marchés, elle a permis de développer des produits de plus en sophistiqués, c’est-à-dire de plus en plus complexes, mais mais elle présente ses propres risques. Le trader responsable du trou de 5 milliards de la Société Générale était informaticien. Ce n’est pas un hasard.
Mais vous croyez qu’un informaticien tout seul, même génial peut être à l’origine de pareille catastrophe?
Beaucoup de gens en doutent, surtout chez les professionnels qui cherchent tous à comprendre ce qui s’est passé. On voit, d’ailleurs, se dessiner deux hypothèses :
- dans la première, celle de l’écran de fumée, la Société Générale profiterait de cette affaire pour masquer des pertes beaucoup plus importantes qu’annoncées sur les subprimes ou, autre seconde variante, erreurs de stratégie, thèse que développent les professionnels qu’a interrogés le journal suisse Le Temps (La version du trader isolé est contestée, 26/01/08). C’est une analyse qui n’a pas à ma connaissance été reprise par la presse française. Je vous la livre donc : “«La banque représentait le quart des contrats futurs sur indices boursiers échangés en Europe, explique ainsi un trader genevois. Sur ces indices, le desk des dérivés appliquait depuis des années une stratégie appelée vente de volatilité par le biais option, c'était même le plus gros vendeur de volatilité en Europe.» La SG aurait gagné énormément d'argent sur cette stratégie entre 2003 et 2006. Mais la tendance s'est inversée et la stratégie «a commencé à occasionner des pertes cet été, lorsque la volatilité s'est envolée». Depuis août la volatilité, mesure de la «nervosité» des bourses, a ainsi triplé. «On était en présence d'une hausse structurelle, mais, au lieu de se repositionner, les spécialistes des dérivés de la banque se sont entêtés».”
- dans la seconde hypothèse, la catastrophe viendrait de dysfonctionnements du système de contrôle. Plusieurs facteurs ont été avancés : l’installation des traders à Londres, des contrôleurs à Paris, les écarts de salaires entre traders et contrôleurs qui rendraient plus difficile l’exercice de l’activité de ceux-ci, la culture moins procédurale des banques françaises…
La banque dément naturellement tout cela.
Bien sûr. Mais quelle que soit l’explication finale de ce désastre, il est d’une telle ampleur qu’il devrait amener les autorités à revoir la réglementation de ces activités. Cela commence, d’ailleurs. Des responsables américains ont annoncé à Davos qu’ils envisagaient de prendre des mesures pour rendre ces activités plus transparentes. On parle également de revenir à la vieille distinction entre d’affaires et banques de dépôt. On a même évoqué la nationalisation des banques, et pas seulement à l’extrême-gauche. C’est vous dire l’inquiétude que cette affaire a suscitée.
Ceci dit, quel peut être l’impact de ce désastre sur notre économie? On a beaucoup dit que la Société Générale avait contribué au krach?
Sachant que les bourses se sont d’abord effondré en Asie, avant même que la Générale se mette à vendre c’est très improbable. J’irais même jusqu’à dire qu’on est dans quelque chose qui ressemble à la recherche d’un bouc émissaire. Mais il est vrai que ce désastre va avoir des conséquences :
- sur les salariés de la Générale, d’abord, qui sont propriétaires de plus de 10% des actions de la Société Générale, qui voient leur épargne s’effondrer, qui ne vont pas toucher les primes et bonus qu’ils attendaient. Il s’agit d’une de ces entreprises dans lesquelles on utilise massivement ces techniques de rémunération,
- sur les clients de la Société Générale : personne n’en parle, mais on peut imaginer que l’une des réactions de l’entreprise sera de serrer les vis pour récupérer un peu de ce qui a été perdu,
- sur l’image de la place financière parisienne et sur celle des banques. On disait que les banques françaises étaient protégées de la crise des subprimes, parce qu’elles s’étaient moins engagées que d’autres sur ces marchés et parce que les règles comptables qu’elles appliquent ne les forcent pas à déclarer leurs pertes dans ce domaine dans leur bilan.
De manière plus générale, cette crise de la sphère financière devrait rendre rendre les entreprises beaucoup plus méfiantes à l’égard de ces produits censés alléger les conséquences des risques pris. Dit autrement, cela devrait les inciter à y regarder à deux fois avant de prendre un risque, avant d’investir dans un projet nouveau, avant de s’associer à une entreprises trop endettée, en difficulté… Ce n’est pas une bonne nouvelle pour l’économie.
Notes de lecture
Comme chaque semaine, vous allez nous faire part de quelques unes de vos lectures…
J’ai, naturellement, cette semaine beaucoup lu de papiers sur les produits dérivés. J’en ai retenu un, intéressant, puisqu’il fait le pont entre la crise de la Société Générale et celle des subprimes. C’est un papier récent de la banque centrale finlandaise qui examine l’impact de l’utilisation des dérivés sur les comportements des banques en matière de crédit. Il s’agit d’une étude réalisée sur 900 banques mondiales. Je vous passe les détails. Elle montre que les banques qui utilisent ces mécanismes peuvent transférer à d’autres une partie des risques qu’elles prennent en accordant des crédits à leurs clients, ce qui leur permet d’en accorder plus, les auteurs citent le chiffre de 20%, ou d’en accorder à des conditions meilleures. Pour obtenir le même résultat avec les méthodes traditionnelles il aurait fallu qu’elles augmentent de 60% leur capital. On peut penser que les grandes entreprises qui avaient de gros investissements à faire, comme les sociétés de télécommunications, n’auraient pas pu trouver aussi facilement de l’argent si les banques n’avaient utilisé ces produits.
Le second papier est d’une tonalité toute différent…
C’est un papier que Frédéric Lordon a publié en septembre dernier dans Le Monde Diplomatique. Ce papier est d’une toute autre nature. Il met en évidence la répétition à intervalles de plus en plus réguliers des crises depuis la libéralisation financière des années 80 : 1987, le lundi noir, 1990, le scandale des junk bonds aux Etats-unis, 1994, le crash aux Etats-Unis, 1997, la crise asiatique, 1998, la crise russe, 2001, l’explosion de la bulle internet… Et à chaque fois, dit-il, on se trouve dans la me situation, on a l’impression que l’on va pouvoir échapper aux risques, on en prend donc d’inconsidérés jusqu’à se retrouver rattrapé par le principe de réalité avec des paniques qui effacent d’un coup ce qu’on avait pu gagner dans la période précédente. Et il montre que c’est toujours le même scénario qui se déroule avec in fine appel aux banques centrales pour résoudre la crise. C’est un article intéressant qui donne une vision critique des mécanismes à l’oeuvre et qui pose, sur un ton peu acide, une question que commencent à se poser un certain nombre de spécialistes : comment éviter ces crises à répétition? Est-il légitime que ce soit la collectivité qui vienne systématiquement au secours d’agents qui prennent des risques inconsidérés?
Ce sont peut-être les questions de fond?
Ce sont certainement les questions de fond.