Sur les retraites et les départs anticipés

 

Je suis sûr que vous allez nous parler des retraites cette semaine…

C'est effectivement un sujet incontournable. Mais je voudrais l'aborder en revenant sur un paradoxe de la réforme qui inquiètent beaucoup de gens et dont cependant on ne parle pas suffisamment : la faible activité des plus âgés.

Vous avez sans doute lu ces chiffres qui disent qu'au delà de cinquante ans, le nombre de gens qui restent en activité diminue fortement. Ce qui est dû tout à la fois au refus des entreprises de recruter des salariés de plus de cinquante ans, de garder ceux qu'elles emploient, mais aussi au désir de ceux-ci de partir. On parle beaucoup des plans de préretraite, mais lorsqu'une entreprise en organise un, elle n'a jamais de difficultés à trouver des candidats.

Ce qui pose un problème lorsque l'on veut allonger la durée de cotisation…

Bien sûr, surtout pour ceux qui ont commencé tard leur vie professionnelle, qui ont fait de longues études et qui risquent, si on n'y prend garde de devoir travailler jusqu'à 66, 67, voire 68 ans. Si vous avez fait des études jusqu'à 25 ans et qu'il faut cotiser 42 ans, on arrive à ces âges. Ce qui rend d'autant plus inquiétant ces phénomènes de rejet des entreprises et des salariés. Si rien n'est fait pour le comprendre et pour le modifier, on risque de se retrouver demain ou après-demain avec des gens qui auront peu cotisé et auront donc des pensions très faibles.

Cette réduction des pensions qu'on observe déjà avec les mesures Balladur et que la CGT a évaluée à 20% pour les fonctionnaires et à 30% pour les salariés du privé à l'horizon 2020 pose un autre problème, celui de la croissance.

Le poids des retraités dans notre société va augmenter massivement dans les années qui viennent. S'ils ne disposent que de très faibles revenus, c'est la consommation qui risque d'en souffrir et donc les actifs. Il ne faudrait pas que sous prétexte de ne pas augmenter les cotisations des actifs on se condamne à une croissance molle qui favorise le chômage. On peut imaginer un scénario noir où les revenus trop faibles des retraités freineraient la croissance, créeraient du chômage et obligeraient à augmenter les cotisations des actifs ayant un emploi pour payer des retraites diminuées. On serait dans une sorte de cercle vicieux…

C'est un scénario plausible?

Il faudrait pour le dire faire des calculs sophistiqués, mais c'est une hypothèse qu'on ne peut exclure d'un simple geste de la main.

Je voudrais revenir aux salariés les plus âgés. Vous nous disiez que les entreprises n'en veulent plus et qu'ils ne veulent plus travailler. Pourquoi?

C'est un sujet difficile et mal connu. Si les entreprises se séparent si facilement de leurs salariés les plus âgés, c'est pour, je crois, plusieurs motifs :

Je ne suis pas sûre de comprendre. Vous pouvez nous donner un exemple…

Prenez le traitement de texte. C'est une technique apparue dans les années 80. Toutes les secrétaires s'y sont mises assez rapidement, mais lorsqu'on regarde la manière dont elles l'utilisent on s'aperçoit que beaucoup de celles qui ont appris la dactylographie sur des machines à écrire continuent d'utiliser des techniques de machine à écrire sur leur traitement de texte, ce qui n'est évidemment pas le plus efficace. Il y a une sorte d'inertie des compétences. On exploite, j'allais dire "on bricole" celles que l'on possède et on ne fait des efforts pour en acquérir de nouvelles que si on ne peut vraiment pas faire autrement.

Mais ce que les salariés âgés perdent en compétences, ils le gagnent en expérience…

C'est ce qu'on dit, mais vous y croyez? Je suis pour ma part sceptique. J'ai vu à plusieurs reprises des salariés que tout le monde jugeait indispensables être remplacés en quelques semaines par des nouveaux venus, ce qui ramène l'expérience à sa juste valeur, c'est-à-dire le plus souvent pas grand chose.

On ne peut pas dire cela : le carnet d'adresse que l'on se constitue au fil des ans et qui est donc plus épais en fin qu'en début de carrière a une vraie valeur…

Certains carnets d'adresse ont effectivement une vraie valeur. Mais la plupart n'en ont guère, tout simplement parce qu'ils vieillissent très vite. Les gens changent de poste, d'entreprise… Beaucoup d'adresses sont périmées au bout de quelques mois.

J'ajouterai que dans les systèmes hiérarchiques que nous connaissons, l'ancienneté n'est pas vraiment considérée comme une qualité. Que se dit-on, lorsque l'on voit un salarié resté trop longtemps au même poste? Qu'il n'a pas su évoluer, qu'il n'a pas voulu s'investir, qu'il a atteint son niveau d'incompétence… rien de très positif. En fait, on fait spontanément une sorte de croisement entre l'âge et la position dans la hiérarchie. D'un jeune que l'on voit occuper un poste sans grand intérêt on se dit que s'il a de l'ambition, il pourra faire quelque chose. D'un homme de 50 ans au même poste, on se dit : il a des capacités limitées… et lorsqu'il se trouve en concurrence pour, par exemple, une promotion avec un collaborateur plus jeune, on aura tendance à préférer le plus jeune que l'on peut créditer de plus d'ambition et de potentiel.

Si je vous entends, il ne fait pas bon vieillir dans les entreprises

On me racontait il y a quelques jours que dans les grandes entreprises du bâtiment et des travaux publics, on voyait beaucoup de cadres se teindre les cheveux pour faire oublier leur âge.

Il ne faut sans doute pas généraliser. Il y a certainement des métiers dans lesquels l'âge peut être un avantage, mais je me demande s'il n'y a pas dans les réactions de ces salariés qui partent si volontiers en préretraite l'envie d'échapper à cette sorte de discrimination qui vous met sur le coté. Arrivé à un certain âge, on ne vous propose plus de promotions, vous n'avez plus de plan de carrière, plus d'avenir, plus rien à attendre. J'ai l'impression que beaucoup de gens profitent de la moindre opportunité pour avancer leur départ à la retraite parce qu'ils ne se voient tout simplement plus d'autre avenir dans l'entreprise.

Lorsque l'on parle de ces questions, on met en général en avant la fatigue. Vous insistez sur quelque chose d'un peu différent : la discrimination…

Mais les deux vont ensemble. A coté de la fatigue physique dont on parle beaucoup pour ceux qui ont des métiers difficiles, manuels, il y a aussi une fatigue psychologique qui concerne, je crois tous les salariés, et notamment les employés et les cadres.

Vous pensez au stress…

Oui, mais à ce stress très particulier que crée, que produit la relation hiérarchique. Régulièrement rendre compte à des chefs est très contraignant et, je crois, épuisant. La vie des salariés d'un certain âge, même cadres, est souvent pénible. Ils ont cinquante ans, ils ont bien gagné leur vie, ils ont consommé abondamment, fait le tour du monde, élevé des enfants, et il leur faut, lorsqu'ils sont au bureau, continuer de dire "oui, Monsieur", "oui, Madame", comme lorsqu'ils avaient 25 ans. Il leur faut accepter des critiques, des reproches… qu'ils n'ont tout simplement plus envie d'entendre. Vous parliez tout à l'heure d'expérience : chaque nouvelle critique est une manière de mettre en cause tout ce qu'ils ont fait auparavant et est donc d'autant plus mal ressentie qu'ils sont plus âgés. On mesure mal, je crois, la dureté du monde du travail. On en a de temps en temps un écho au cinéma. On joue actuellement à Paris un film exemplaire : Stupeur et Tremblement d'Alain Corneau…

D'après le livre d'Amélie Nothomb…

Oui. On y voit la dureté, la violence des relations entre individus, le poids de la hiérarchie, le rôle de l'humiliation dans les relations quotidiennes.

Cela se passe au Japon…

L'exotisme met sans doute en évidence ce qu'on ne voit plus vraiment, mais on pourrait jecrois faire un film comparable chez nous. Je ne connais pas de texte qui parle des relations de travail sous cet angle, mais quand on a l'occasion d'observer un peu le fonctionnement des entreprises, on voit souvent des choses voisines. Ce ne sont pas forcément de grandes humiliations, comme dans le film d'Alain Corneau, mais accumulées, elles peuvent donner envie de partir à la première occasion.

Tout le monde n'est pas victime d'humiliations

Je parle d'humiliation, mais l'absence de reconnaissance peut avoir les mêmes effets. Toutes les enquêtes montrent que le manque de reconnaissance est l'une des choses dont se plaignent le plus les salariés en France. Ils s'en plaignent beaucoup plus qu'ailleurs, comme si nous vivions dans une société dans laquelle les responsables hiérarchiques ne doivent rien à leurs collaborateurs. Un sociologue réputé, Philipe d'Iribarne, a, il y a quelques années, écrit un livre dans lequel il expliquait que nous vivions dans une société dominée par la logique de l'honneur. J'ai l'impression que nous vivons plutôt dans une société qui fait peu de cas de l'honneur des autres, au risque de les blesser… Ce manque de reconnaissance est d'autant plus durement ressenti que beaucoup ont le sentiment d'avoir trop donné, trop investi dans leur travail pour les résultats obtenus. Ils ont raté leur vie privée, l'éducation de leurs enfants… sans avoir vraiment réussi leur vie professionnelle…

Vous nous tracez un portrait très noir…

J'essaie de comprendre ce qui peut amener des salariés à vouloir anticiper leur départ à la retraite et je me demande ce qu'il faudrait faire pour enrayer ce rejet des travailleurs âgés qui ne peut qu'aboutir à une dégradation des retraites. Parce qu'encore une fois, allonger la durée de cotisation ne conduira qu'à une réduction des pensions si on n'agit pas par ailleurs sur les mécanismes qui conduisent les salariés à entrer aussi tôt en retraite.

Les syndicats annoncent pour mardi prochain, une grande manifestation, on parle d'un mois de mai chaud, d'un nouveau 1995. Vous y croyez?

Pas vraiment. J'ai l'impression que la situation a beaucoup changé depuis 1995. Les salariés se sont faits à l'idée qu'il faudra réformer le système des retraites. Et le gouvernement a eu l'habileté de ne pas toucher aux régimes spéciaux, ceux de la SNCF, de la RATP, d'EDF. Ce sont des grèves dans ces sociétés qui peuvent bloquer le pays, pas une grève au Ministère de l'Education Nationale. C'est habile, mais c'est injuste car si problème il y a, il n'est pas chez les fonctionnaires mais dans ces entreprises. Raffarin ne commettra pas l'erreur de Juppé. Mais il serait catastrophique pour les français qu'il réussisse sa réforme comme Balladur avait réussi la sienne. C'est aujourd'hui seulement, dix ans plus tard, que l'on découvre que le passage de 10 à 25 ans de cotisation réduit très sensiblement les pensions.


  • Retour la page d'accueil