Bernard Girard
Chronique du 13/12/05
Les émeutes et la ségrégation spatiale
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Bonjour, vous avez choisi de revenir ce matin sur les émeutes et, plus précisément, sur la ségrégation de l’espace qu’elles ont mise en évidence.
Oui. Cette ségrégation de l’espace, entre banlieues pauvres et quartiers de centre-ville ou de périphérie riches, est l’une des caractéristiques de notre société qui est apparu le plus nettement à l’occasion de ces violences. Si les violences sont restées confinées dans les quartiers, si nous n’avons rien vu dans les centres ville, c’est que la géographie de nos villes a, en quelques années, complètement changé, que s’est mise en place une véritable ségrégation spatiale.
C’est lié à l’urbanisme, à ces grands ensembles dont on a tant parlé…
On l’a beaucoup dit, mais je ne crois pas que ce soit lié. Tous les quartiers de grands ensembles n’ont pas connu de violences. C’est beaucoup plus une affaire de pauvreté. Des quartiers pauvres où ne vivent que des pauvres se sont développés dans nos banlieues, tout simplement parce qu’au fil des années tous ceux qui pouvaient les quitter l’ont fait, laissant donc entre eux les plus pauvres. Et c’est dans ces quartiers qu’ont explosé les violences. Cette relégation des pauvres, je devrais des plus pauvres, dans quelques zones est l’un des problèmes que la société française va devoir traiter dans les années qui viennent tout simplement parce qu’elle agit comme un acide violent sur ce que l’on appelle le modèle français.
Vous pensez à l’emploi, aux discriminations…
Je pense à l’emploi, bien sûr, et j’y reviendrai, mais quand je parle d’acide violent je pense aussi, et peut-être surtout, au système scolaire. J’ai eu le sentiment à lire tout ce qui a pu être écrit sur le sujet, à entendre les enseignants qui travaillent dans ces quartiers, mais aussi les jeunes qui y font leurs études, que cette relégation est accentuée, aggravée par la sectorisation…
Qui interdit aux parents d’envoyer leurs enfants dans l’école qu’ils souhaitent…
Et qui les force à mettre leurs enfants dans un établissement proche de leur domicile.
Cette sectorisation était à l’origine plutôt une bonne idée puisqu’il s’agissait d’éviter que ne se crée une concurrence entre établissements scolaires et que tous les enfants n’aient pas les mêmes chances de recevoir un bon enseignement. Or, ce qui était vrai lorsque les quartiers étaient hétérogènes, lorsque vivaient côte à côte des pauvres et des riches, des français et des immigrés a cessé de l’être dès lors que la ségrégation spatiale a conduit à concentrer les pauvres, les immigrés et leurs familles dans quelques zones. Les écoles de ces quartiers se sont retrouvées confrontées à mille difficultés alors que celles des quartiers de centre-ville accueillaient de plus en d’enfants de familles bourgeoises.
Mais ce n’est pas nouveau…
On le savait déjà. Le rapport Thélot publié il y a maintenant un peu plus d’un an et qui est l’un des très gros efforts faits récemment pour réfléchir sur l’école mettait en avant ce point. On y lit, en effet, je cite que « la sectorisation, c’est-à-dire l’obligation de mettre son enfant dans l’établissement du quartier a l’effet pervers, lorsque les quartiers sont devenus plus homogènes, d’enfermer dans l’établissement scolaire local et donc d’entériner les inégalités sociales ». On ne peut être plus clair. Mais les émeutes ont souligné le trait et souligné la puissance de ce mécanisme qui contribue à la reproduction des inégalités sociales. L’école est devenue dans ces quartiers, et contre son gré, un des facteurs de reproduction des inégalités sociales.
C’est ce que disait déjà Bourdieu.
Je sais bien. Bourdieu insistait beaucoup sur les handicaps socio-culturels dont souffraient les enfants pauvres. Lui-même d’origine rurale, il se souvenait des difficultés qu’il avait eu à s’intégrer dans des classes de lycées de centre-ville où l’on se moquait de son accent, de ses manières, de son manque de culture. Mais le mécanisme de reproduction auquel je fais allusion est un peu différent. Il tient aux comportements des enseignants, à la manière dont ils voient leurs élèves, dont ils envisagent leur avenir. Dans les collèges et lycées de centre-ville, les professeurs partent de l’idée que la majorité, voire la totalité de leurs élèves auront une carrière scolaire longue, que le baccalauréat n’est qu’un obstacle mineur que tous, ou presque, passeront. On ne s’en préoccupe pas et l’on se projette chaque fois que possible dans l’après-bac. Dans les collèges de banlieue, je veux dire dans les collèges et lycées des quartiers sensibles, on se préoccupe surtout du bac : c’est un obstacle beaucoup plus difficile et c’est donc l’objectif à atteindre. Et cela modifie naturellement tout ce que les enseignants peuvent dire à leurs élèves de leur avenir.
Vous en êtes sûr? Cela me parait un peu difficile à admettre…
C’est ce qui ressort des conversations que l’on peut avoir avec des enseignants qui ont travaillé dans les deux types d’établissement et qui avouent ne pas se faire le même souci pour l’avenir des élèves des uns et des autres.
C’est ce qui ressort aussi d’un article tout à fait intéressant qui vient d’être publié dans une revue de psychosociologie, la Revue Internationale de Psychosociologie. Son auteur, Christian Bourion, a eu la curiosité d’interroger 374 étudiants d’une école de commerce originaires de ZEP, donc d’établissements installés dans des zones sensibles. Et ces entretiens lui ont permis de mettre en évidence les mécanismes qui éloignent les enfants des banlieue des classes préparatoires : les conseils des enseignants (“ venant d’une classe de ZEP, vous n’avez aucune chance ”), la priorité accordée au bac (ce qui n’est pas le cas dans les grands lycées où l’on insiste plutôt sur la suite de la carrière universitaire), les récits des anciens qui ont passé la frontière et qui racontent combien c’est difficile 1 .
On voit bien au travers de ces analyses comment la ségrégation spatiale contribue à maintenir, à pérenniser les inégalités sociales même pour les meilleurs élèves, car il s’agit bien là, dans l’enquête e Bourion, de bons élèves.
Cela ne veut pas dire que ces bons élèves ne font pas d’études supérieurs…
Ils en font bien, mais ils ne font pas forcément celles auxquelles ils auraient pu prétendre s’ils avaient suivi leur scolarité dans un lycée de centre-ville. L’enquête de Christian Bourion montre bien, d’ailleurs, et j’en reviens à la ségrégation spatiale, combien la distance, l’éloignement peuvent contribuer à choisir des établissements qui ne sont pas forcément les plus prestigieux. Il montre comment le désir de maintenir des liens avec sa famille, avec ses amis fait souvent préférer un établissement proche à une école plus prestigieuse mais éloignée . Il met en évidence la crainte de la solitud e, de se retrouver seul sans connaître personne que ne connaissent pas les élèves qui viennent de lycées de centre-ville et qui se retrouvent entre camarades . Il montre comment le coût plus élevé pour des enfants de banlieue qui viennent de loin que pour des enfants de centre-ville peut inciter à limiter ses ambitions. Ce qui rendra, d’ailleurs, plus tard, plus difficile l’entrée sur le marché du travail.
Ce qui nous mène à l’emploi…
Oui. Quand on parle d’emploi des immigrés ou des Français issus de l’immigration, on insiste en général, et à juste titre, sur les discriminations dont ils sont victimes. On parle moins de cette ségrégation spatiale, or elle joue un rôle déterminant.
Vous faites allusion à ces employeurs qui refusent de recruter des gens qui viennent des quartiers sensibles…
A cela, bien sûr, à cette stigmatisation de l’adresse que l’on a souvent dénoncée, mais aussi à des mécanismes plus simple. Ces quartiers de relégation sont éloignés, isolés et très mal desservis par les transports en commun. Pour aller travailler, pour aller chercher un emploi, il faut beaucoup plus de temps que lorsque l’on habite dans un quartier de centre-ville…
Mais quand on a un emploi, on peut déménager pour se rapprocher de son travail!
On peut déménager si on a un emploi permanent, un CDI. Mais si on n’a que des emplois précaires, si on va de CDD en CDD, de missions d’intérim en missions d’intérim, de stage en stage, et c’est bien le sort de ces jeunes qui ont fait des études courtes… on ne peut pas déménager parce qu’on n’a pas les moyens de financer un logement, parce qu’on ne peut pas se rapprocher d’un travail qui se déplace en permanence.
Et on touche là, probablement, l’un des facteurs qui expliquent le chômage endémique des jeunes. Dès lors qu’ils ne trouvent que difficilement des emplois, et seulement des emplois précaires, ils sont condamnés à rester chez leurs parents qui leur assurent au moins un toit.
Vous voulez dire qu’il y a un lien chez les jeunes entre chômage et vie chez les parents?
On sait depuis longtemps que les étudiants restent plus longtemps chez leurs parents. Mais c’est aussi vrai des chômeurs. Les statistique des l’INED, l’Institut National des Etudes Démographiques, indiquent que le chômage est un frein très net à l'indépendance : à 24 ans, 61 % des hommes au chômage vivent chez leurs parents, contre 43 % des actifs occupés.
Mais il faut, je crois, aller au delà de ces chiffres. La prolongation de la vie chez les parents est également prolongation des comportements de l’adolescence, de la vie en groupe, de la petite délinquance (fumer du hasch, la débrouille…), du chahut, des sorties en boite, des comportements à risques. Toutes choses qui, évidemment, ne facilitent pas l’entrée sur le marché du travail. Pour ne prendre que cet exemple, les conversations entre copains, lorsqu’elles portent sur le travail, mettent en permanence l’accent sur le peu d’intérêt de trouver un emploi mal rémunéré, mal considéré… sur l’importance qu’il y a à ne pas se laisser faire par un chef agressif.
Vous voulez dire qu’il y aurait un cercle vicieux?
Exactement. Vous savez qu’on parle souvent du chômage volontaire, les économistes expliquent que beaucoup de chômeurs ne travaillent pas parce qu’en fait ils ne le souhaitent pas. C’est une thèse qui choque toujours et qui met en colère, et à juste titre, tous ceux qui cherchent un emploi et n’en trouvent pas. Mais on a là, un exemple de mécanisme qui peut amener à préférer le chômage au travail. Il suffit que la précarité interdise de trouver un emploi pérenne qui permette de s’installer pour que le jeune travailleur qui continue de vivre chez ses parents développe des comportements opportunistes.
Mais il a tout de même besoin d’argent…
Bien sûr, mais dés lors qu’il vit chez ses parents, il n’a en réalité besoin d’argent que pour satisfaire des besoins secondaire : s’acheter une nouvelle paire de Nike, un blouson, une voiture… A défaut de pouvoir trouver un emploi qui lui permette de s’installer, il peut se contenter de ne travailler que quelques jours, assez pour financer ses besoins, et pas plus. Ce n’est évidemment possible que parce que la précarité interdit de prendre son indépendance, de s’installer, de fonder un foyer, une famille qui incitent, à l’inverse, à chercher du travail et à tout faire pour le conserver quand on a la chance d’en avoir un.
La précarité favoriserait donc le chômage volontaire?
Ce serait à vérifier sur des séries statistiques plus longues, mais elle favorise certaiement les comportements opportunistes chez les plus jeunes qui ne cherchent pas forcément à profiter du système, ne serait-ce que parce qu’ils ne bénéficient pas forcément des allocations chômage, mais qui profitent de l’aide de leurs parents.
Mais quel est le rapport avec la ségrégation spatiale?
Il est direct. La ségrégation spatiale rend plus difficile l’accès au travail. Il faut se déplacer longuement pour trouver un travail et une fois qu’on en a trouvé un pour s’y rendre chaque matin et en revenir chaque soir. Elle renforce donc la tentation opportuniste.
Cette ségrégation spatiale a donc trois conséquences :
- elle limite l’accès au capital scolaire,
- elle limite l’accès au marché de l’emploi,
- et elle favorise l’opportunisme de ceux qui se disent : à quoi bon travailler pour un salaire aussi faible.
Alors, que faire pour lutter contre cette ségrégation spatiale? Réintroduire de la mixité sociale, comme on le dit…
C’est évidemment la solution, mais comment faire? On parle beaucoup de construire des HLM dans les villes qui n’en ont pas. Est-ce que cela suffira? Je n’en suis pas certain pour deux motifs :
- cela risque de prendre du temps, alors même qu’il faudrait aller vite. Et cela prendra du temps parce que les maires qui ne construisent pas de HLM ne céderont pas si facilement à la pression,
- et l’on risque de voir ces HLM occupés par des membres des classes moyennes.
Il me semble que l’on devrait, en même temps que l’on insiste sur ces questions de construction de logements HLM dans des villes qui n’en ont pas, travailler sur trois axes :
- d’abord, introduire dans les lycées des quartiers difficiles des classes préparatoires qui ouvrent l’avenir des élèves de ces quartiers, qui leur donnent des perspectives, qui donnent aux professeurs la possibilité de promettre aux meilleurs une place dans ces classes qui préparent aux bonnes formations supérieures, qu’il s’agisse des grandes écoles ou de l’Université,
- ensuite, développer les transports en commun et tout ce qui permet de désenclaver ces quartiers,
- et, enfin, faciliter l’installation d’entreprises dans ces mêmes quartiers, de vraies entreprise qui emploient des gens qui y habitent mais aussi des gens qui viennent d’ailleurs, qui viennent du centre-ville, parce que, après tout, on peut créer la mixité sociale en mettant des pauvres chez les riches ou en mettant les riches chez les pauvres.
Mais vous croyez que les entreprises iront s’installer dans ces quartiers?
Si les conditions qui leur sont faites sont avantageuses, je ne vois pas ce qui leur interdirait de s’y installer. J’ajouterai que les mairies qui sont souvent le premier employeur devraient s’imposer cette discipline.
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1 Christian Bourion, Est-il possible d’infléchir sa destinée : la réponse de la classe préparatoire, Revue Internationale de Psychosociologie, automne 2005