Bernard Girard
chronique du  06/05/08
Sur les sans-papiers
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Bonjour,  vous souhaitez nous parler ce matin des sans-papiers, de leur grève…
Oui.  Parce que cette grève a pris à contre-pied absolument tout le monde, le gouvernement et sa politique d’immigration mais également la gauche qui est, sur le sujet très discrète… C’est comme si tout d’un coup la réalité s’était imposée à tous, comme si le rideau de nos idées sur l’immigration, sur les clandestins s’était déchiré pour nous montrer un paysage tout différent de celui que l’on avait en tête, que l’on attendait.
On a découvert que l’on pouvait travailler de manière tout à fait légale, payer ses cotisations sociales, éventuellement ses impôts et ne pas avoir de papiers…
Ce qui nous apprend beaucoup de choses. D’abord, sur la capacité de contrôler les flux migratoires. Si ces travailleurs sans-papiers ont pu travailler légalement, c’est que l’on peut assez facilement tourner la réglementation. Les employeurs doivent s'assurer que l'étranger qu'il embauche est titulaire des titres nécessaires pour travailler en France. Mais, il suffit d’utiliser le permis de séjour d’un ami, d’utiliser des faux-papiers… pour tromper son attention. Nous savions déjà que nous ne pouvions pas maîtriser les flux entrants, que l’on ne pouvait pas empêcher les immigrés qui le souhaitent de venir s’installer chez nous, et nous découvrons là que nous avons beaucoup de mal à empêcher les sans-papiers de se glisser entre les mailles.
Par ailleurs, nous avons appris avec cette affaire que les sans-papiers préfèrent travailler de manière légale. On associe souvent travailleurs clandestins et travail au noir. Or, là ce n’est pas le cas. Ils veulent payer des cotisations sociales, éventuellement des impôts : ils veulent rentrer pleinement dans le rang. Ce qui n’est pas tellement surprenant : être en règle, c’est aussi être protégé par la loi, c’est bénéficier des avantages des salariés ordinaires, c’est échapper au bon vouloir de patrons peu scrupuleux. Et dés qu’ils en ont la possibilité, et la loi Hortefeux leur en donne la possibilité, ils tentent se se mettre complètement en règle.
C’est l’une des bizarreries de cette affaire. C’est la loi Hortefeux, plutôt restrictive en matière d’immigration, qui a rendu possible ce mouvement.
Oui, puisque cette loi a introduit la possibilité d’être régularisé par le travail. Ce n’était pas dans le texte initial, mais dans un amendement proposé par un député de la majorité, Frédéric Lefebvre, que l’on voit régulièrement à la télévision puisqu’il est l’un des porte-parole de l’UMP. Reste que cette loi qui a fait beaucoup de bruit à cause des tests ADN qu’elle prévoyait est revenue dans l’actualité de manière inattendue grâce à cet article qui prévoit que les préfectures pourront régulariser, "à titre exceptionnel", les étrangers justifiant d'une promesse d'embauche dans un métier et une zone géographique caractérisés par des difficultés de recrutement.
Les salariés qui ont un travail régulier mais pas de papiers ont voulu profiter de cette disposition et ont trouvé à la CGT des gens qui les ont aidés à monter leur mouvement. Ils n’ont d’abord été que quelques uns mais très vite, ils ont surgi d’un peu partout, au point que la CGT est aujourd’hui débordée. Ils viennent d’établissements de toutes sortes, de restaurants dont certains réputés comme dans des entreprises de nettoyage et l’on devine qu’ils sont des dizaines de milliers à hésiter, à s’interroger, à être prêts à sauter le pas, à sortir de la clandestinité. Et derrière ces salariés que leurs patrons déclarent, qui paient des cotisations, il y en a certainement des dizaines de milliers qui travaillent au noir et qui seraient prêts à profiter de l’occasion pour rentrer dans le rang. Si le gouvernement voulait vraiment lutter contre le travail illégal ou dissimulé, il aurait là une formidable occasion d’agir. Ce qui pourrait être, d’ailleurs, une bonne manière d’améliorer les comptes sociaux. Le coût pour la collectivité du travail dissimulé est de l’ordre de 55 à 60 milliards d’euros.
Le travail dissimulé ne concerne pas que les immigrés sans papiers…
Non, et loin s’en faut, mais la plupart des sans-papiers travaillent au noir… et la meilleure manière de lutter contre est de donner à des victimes le moyen de se battre. Parce qu’il ne faut pas se faire d’illusion, ce ne sont pas les patrons qui ne déclarent pas leur main d’oeuvre  qui iront se dénoncer. Ce sont les salariés mécontents qui monteront au créneau. C’est bien d’ailleurs comme cela que l’on découvre la plupart des cas de fraude, comme ces étudiantes que des organisations envoient, sous couvert de stage, faire la plonge en France pour apprendre le français (cas cité dans cet article de L’Expansion). Elles lavent beaucoup de vaisselle, mais n’apprennent pas beaucoup notre langue.
Il y a tout de même quelque chose de surprenant : il y a en France beaucoup de chômage, et malgré cela, les employeurs semblent dans l’obligation d’aller chercher des salariés ailleurs…
Vous avez raison de parler d’obligation. Les employeurs paraissent ne pas avoir d’autre choix. C’est ce qu’ils disent et c’est ce qui explique qu’ils défendent leurs salariés.
Certains ont même créé une association pour les aider à obtenir leurs papiers…
Et des organisations professionnelles, comme celle de la restauration, sont montées au créneau, ce qui prouve bien qu’il ne s’agit pas de quelques cas isolés mais d’un problème de fond. Des milliers, des dizaines de milliers voire plus de salariés sont employés dans les entreprises. André Daguin, le patron du syndicat de l’hotellerie-restauration estime à 50 000 le nombre de salariés concernés dans la seule restauration. Mais trois autres secteurs sont concernés : le bâtiment, le nettoyage et l’agriculture.
Ce sont tous des secteurs qui emploient une main d’oeuvre peu qualifiée…
Oui, mais on peut trouver des exemples de sans-papiers qui ont été recrutés pour leurs qualifications. Et qui étaient les seuls candidats parce que les seuls à disposer des compétences recherchées. Il y avait dans Le Monde de vendredi dernier un article sur un entrepreneur qui cherchait des pâtissiers sachant réaliser des gâteaux du sud tunisien. Les seuls candidats ayant cette compétence, ayant appris ce métier très particulier sont en situation irrégulière. C’est peut-être un cas exceptionnel, encore que je n’en sois pas si sûr.
L’administration refuse de les régulariser alors même qu’il n’y a pas de candidat français?
Non seulement, elle refuse de les régulariser mais elle refuse à cet entrepreneur d’aller recruter en Tunisie, au motif qu’il existe en France des pâtissiers au chômage. Mais on peut être pâtissier, réussir à la perfection les éclairs au chocolat et être incapable de réaliser ces gâteaux du sud-tunisien.
Les différentes lois Sarkozy sur l’immigration avaient pour ambition de mettre en place des mécanismes permettant ce que ses promoteurs appelaient l’immigration choisie. Si un secteur économique avait besoin de main d’oeuvre, il devenait possible de la faire venir de l’étranger. La difficulté vient de ce que le marché du travail est d’une extrême complexité. Et qu’aucune administration ne peut se substituer au libre jeu des échanges entre acteurs. Comment voulez-vous que des députés ou des fonctionnaires imaginent ou devinent qu’une entreprise aura besoin à Toulouse de deux pâtissiers tunisiens et qu’une autre, à l’autre bout de la France d’un cuisinier tadjik? C’est impossible et c’est ce qui condamne dans l’oeuf les projet d’immigration choisie. Nous sommes dans l’incapacité d’anticiper nos besoins en main d’oeuvre. Les entreprises n’en sont pas capables, et l’on voudrait que l’administration sache le faire? C’est tout simplement absurde.
Nous n’avons parlé jusqu’à présent que d’immigrés possédant des qualifications, des compétences rares… mais la plupart des sans papiers qui ont un travail l’exercent dans des métiers qui ne demandent pas de qualification, comme le nettoyage…
C’est vrai, et je vais y revenir, mais on aurait tort de ne mettre l’accent que sur ces emplois peu qualifiés. Notre économie peut avoir besoin de personnels qui possèdent des qualifications que l’on ne trouve pas chez nous pour de nombreux motifs. J’ai cité le pâtissier tunisien et le cuisinier tadjik, mais l’on pourrait également citer les tailleurs. Allez parler aux entrepreneurs qui ont monté des ateliers de réparation des vêtements. Vous verrez qu’ils emploient souvent des personnels venant des mêmes régions, ayant suivi les mêmes formations que l’on ne donne pas ou que l’on ne donne plus chez nous. Nos lycées qui ont des filières textile ne forment pas de gens capables d’effectuer les travaux de retouche que font ces petites entreprises. Et ce n’est qu’en entrant dans le détail, qu’en regardant ce que l’on enseigne, d’un coté, dans nos écoles, et ce que l’on fait dans ces ateliers, de l’autre, que l’on voit la différence. Mais cela demande une analyse fine que l’administration n’a certainement pas les moyens de mener. C’est pour cela que toute tentative de gestion administrative de ces emplois est vouée à l’échec.
Mais vous avez raison, beaucoup d’emplois occupés par les sans-papiers ne demandent pas de qualification comme dans le nettoyage ou l’agriculture.
Pourquoi les occupent-ils plutôt que des Français ou des immigrés en règle?
La réponse vient probablement de ce qu’ils n’envisagent pas ces emplois de la même manière. Les  sans papiers sont en général depuis peu de temps en France. Lorsqu’ils trouvent un emploi payé au Smic, ils comparent le revenu qu’on leur propose à ce qu’ils auraient touché pour faire le même travail dans leur pays d’origine dans lequel le salaire minimum est souvent moitié moindre. Et pour des horaires plus courts et des conditions de travail infiniment meilleurs que ce qu’ils auraient eu chez eux. Ils font d’autant plus facilement ces comparaisons, qu’une partie de leur salaire est souvent destinée à leur famille au pays. Ce qui leur rappelle en permanence combien leur salaire est élevé comparé à ceux versé dans leurs pays d’origine.
Ils sont donc satisfaits. Les Français ont d’autres repères et n’accepteront ce travail qu’en tout dernier recours. On a donc des positions très différentes :
- d’un coté, des gens satisfaits de leur salaire et de leurs conditions de travail,
- de l’autre, des gens mécontents, déçus, qui ne songent qu’à une chose : partir, changer de job.
Ce qui explique que, d’une part, les immigrés, avec ou sans papiers, prennent ces emplois que les Français refusent, et que, de l’autre, les employeurs sont ravis de ces salariés qui sont satisfaits de leur sort.
Mais est-ce que tout cela n’est pas un peu… immoral?
Je ne suis pas sûr que l’on puisse parler d’immoralité. Les immigrés, et surtout les plus récents ont conservé des échelles de valeur de leur pays d’origine. Ils jugent leur salaire ou leurs conditions de travail en fonction de ce qu’on leur aurait proposé chez eux. Les Français jugent en fonction de ce qu’ont les autres, leurs camarades de classe qui ont fait les mêmes études, qui ont suivi le même parcours. Ils sont naturellement beaucoup plus critiques. C’est un mécanisme que l’on observe dans tous les mouvements d’immigration, qu’il s’agisse de migrations internes à un pays ou de migration entre pays.
Le gouvernement a indiqué qu’il réglerait le problèmes cas par cas…
C’est une erreur tactique et stratégique, qui ne peut aboutir qu’à la multiplication des conflits locaux, pourquoi lui et pas moi? Pourquoi dans tel département plutôt que dans tel autre? Dans telle profession plutôt que dans telle autre?
Vous pensez donc qu’il aurait fallu procéder une régularisation massive?
Cela aurait certainement été plus efficace. Mais les lapsus répétés de Nicolas Sarkozy lors de son intervention télévisée ont montré pourquoi c’était peu probable qu’il s’oriente dans cette voie : comme beaucoup de Français, il confond immigration pour raison économique et installation définitive sur le territoire national. Ce sont deux choses différentes. Les gens qui viennent travailler ici n’ont pas vocation à s’installer définitivement. Beaucoup d’ailleurs ne le souhaitent pas. Ils viennent chez nous travailler et s’enrichir mais comptent bien rentrer chez eux au bout de quelques années.
Il suffit, d’ailleurs, de se promener dans les pays d’émigration pour voir que beaucoup rentrent chez eux au bout de quelques années. Ce qui devrait nous amener à une politique beaucoup plus souple en la matière…
À quoi pensez-vous?
Il me semble que le mieux serait d’ouvrir les frontières, de laisser le marché fonctionner librement et de lever les obstacles aux déplacements des travailleurs. On pourrait imaginer une sorte de carte de séjour de quelques mois, trois, cinq, six mois destinée aux candidats à l’émigration économique. Si au bout de la période, ils ont trouvé un emploi déclaré, officiel, ils peuvent avoir un titre de séjour de plus longue durée. Si ce n’est pas le cas, on les invite à rentrer chez eux, ce qu’ils feront d’ailleurs sans protester puisque sans emploi leur présence en France n’a plus grand sens.
Mais est-ce qu’on ne risque pas avec des mesures de ce type de créer du chômage chez nous?
Nous avons un salaire minimum qui fonctionne comme un plancher en dessous duquel les employeurs ne peuvent pas descendre. La concurrence entre travailleurs sur les rémunérations est donc limitée. Elle ne peut porter que sur d’autres critères, la motivation, la maîtrise de la langue… pourquoi voulez-vous qu’un employeur préfère un Français à un étranger si leurs compétences, leur motivation sont équivalentes?
Nous aurions tous à gagner à cette ouverture du marché, nous en France, mais également les immigrés et les pays dont ils sont originaires et vers lesquels les immigrés, notamment les sans-papiers, envoient une partie importante de leurs revenus.
Notes de lecture
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Comme chaque semaine, vous souhaitez nous faire part de quelques unes de vos lectures…
Oui, et je voudrais ce matin dire un mot d’une discussion qui est actuellement en cours entre économistes sur l’impact des hausses du prix des produits de l’alimentation sur les pauvres…
Cela devrait les appauvrir plus encore, et en ce sens c’est une catastrophe, notamment en Afrique…
C’est effectivement la thèse que soutiennent un certain nombre d’économistes et, notamment, Martin Wolf du Financial Times qui a publié il y a quelques jours un long article, tout à fait intéressant, dans lequel il explique que cette hausse des prix des produits alimentaires est une chance de réformer l’agriculture mondiale et dans lequel il dit également que l’augmentation des prix des produits agricoles appauvrit les plus pauvres des plus pauvres. Comme tous ceux qui développent cette thèse, il insiste sur le poids de la dépense alimentaire dans les budgets familiaux. Une famille pauvre dans le Tiers-Monde dépense à peu près les trois-quart de ses ressources financières en produits alimentaires. Qu’ils augmentent et la part réservée aux consommations non-alimentaires est réduite, d’où augmentation de la pauvreté.
Malgré cela, il y a des économistes qui ne sont pas d’accord avec cela…
Il y a des économistes qui font remarquer que l’augmentation des prix des produits agricoles devrait profiter aux cultivateurs dans les pays les plus pauvres et enrichir ceux qui vivent dans des pays exportateurs. Notamment ceux qui produisent ou commercialisent du riz.
Oui, mais ils sont moins nombreux que ceux qui en souffrent…
C’est effectivement ce qui semble être le cas. C’est du moins ce qui ressort d’une étude de la banque mondiale qui a examiné l’impact de la hausse des prix alimentaires dans 9 pays en développement : la Bolivie, le Cambodge, le Malawi, le Nicaragua, le Pakistan, la Zambie, le Vietnam et le Pérou.  Dans 7 de ces pays, la hausse des prix alimentaires s’est traduit par un appauvrissement, mais dans deux, deux sur neuf, le Vietnam, qui est un gros producteur de riz, et le Pérou cela s’est traduit par un recul de la pauvreté.
Et comment explique-t-on cela?
Dans tous ces pays on a, parmi les pauvres, des gagnants et des perdants. Les gagnant sont ceux qui produisent les produits alimentaires et qui bénéficient de leurs hausses et les perdants sont simplement consommateurs. L’impact sur la pauvreté est négatif lorsque les pertes des consommateurs sont supérieures aux gains des producteurs. Tout dépend de la structure de l’économie agricole, du poids de l’agriculture dans l’économie, mais ces travaux confirment, après avoir pris en compte l’effet de l’augmentation des revenus des cultivateurs, que l’augmentation des prix des produits alimentaires était, dans la grande majorité des pays pauvres une véritable catastrophe.
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