Bernard Girard
Chronique du 04/07/06
Les salaires des patrons
Bonjour, vous avez choisi de nous parler de nouveau des salaires des patrons, un sujet que vous avez déjà abordé à plusieurs reprises…
J’en ai parlé ces dernières semaines à l’occasion des affaires Vinci et EADS. Si je souhaite revenir dessus ce matin, c’est tout à la fois parce que ce sujet ne quitte pas l’actualité, il y a quelques jours Edouard Balladur proposait de réglementer les stock-options pour répondre à l’émotion de l’opinion, mais aussi parce que je viens de lire un article qui permet d’avancer un peu dans la compréhension du phénomène1.
C’est un article d’économistes?
Oui, et c’est un article intéressant parce qu’il va à contre-courant de l’opinion commune et qu’il justifie ces salaires. Ses auteurs nous disent : non seulement ces salaires sont normaux mais ils devraient continuer d’augmenter. Et ils le font d’une manière qui mérite, je crois qu’on s’y attarde, même s’il me semble que sur le fond ils se trompent.
Quand on attend parler d’un article qui justifie ces gros salaires, on a envie de demander s’il n’a pas été financé par des grands patrons qui en ont assez de se faire critiquer?
Je ne pense pas que ce soit le cas. Ses auteurs, Xavier Gabaix et Augustin Landier, sont des universitaires, deux français qui enseignent aux Etats-Unis, l’un au MIT et l’autre à New-York. Ce sont des spécialistes des problèmes financiers et l’on ne peut pas les soupçonner d’être à la solde du grand capital. Ce sont des chercheurs sérieux.
Et comment justifient-ils donc ces salaires si élevés?
Oh! Leur explication est toute simple : la taille financière des entreprises a, ces dernières années, du fait de la mondialisation, des mouvements successifs de fusion-acquisition considérablement grossi. Or, les rémunérations des dirigeants sont proportionnelles à la taille des entreprises. Il est donc normal qu’elles aient progressé. Et si les entreprises continuent de grandir, elles continueront de progresser. Je les cite : “On peut donc prédire que, tandis que le salaire du plus grand nombre, ceux qui " travaillent dur pour gagner leur vie ", continuera de croître au rythme modeste de la productivité, le salaire des patrons, en France comme ailleurs, poursuivra sa rapide ascension, de pair avec la valeur des entreprises.
Et ils avancent des preuves de ce qu’ils soutiennent?
Ils donnent des exemples, comme celui de Boeing. Je les cite : “Entre le décollage du premier Boeing 767 en 1981 et le lancement du projet de Boeing 787 en 2004, la fonction et la vertu du dirigeant du groupe aéronautique américain n'ont sans doute pas drastiquement évolué, mais une chose a radicalement changé : la taille des enjeux financiers. Entre 1981 et 2004, la valeur de Boeing est en effet passée de 6 à 83 milliards de dollars, c'est-à-dire qu'elle a été multipliée par 7,5. Dès lors, une petite erreur de marketing ou d'ingénierie dans le lancement d'un nouvel avion peut avoir des répercussions financières sans commune mesure avec ce qui avait cours il y a un quart de siècle.”
J’imagine qu’ils ne se sont pas contentés d’un exemple, qu’ils ont vérifié leur thèse de manière plus systématique…
Bien sûr. Entre 1980 et 2003, la valeur des grandes entreprises américaines a, disent-ils, été multipliée par 6, tout comme les rémunérations des dirigeants. Et ils concluent de cette corrélation à un rapport de cause à effet. C'est l'augmentation de 500% de la taille des entreprises qui a conduit aux Etats-Unis à cette augmentation de 500% du salaire des patrons dont on parle de temps en temps dans la presse.
Ce n’est pas une idée complètement nouvelle. Gary Becker qui a été prix Nobel d’économie fait état, dans un blog récent, d’une relation observée dés les années 30 entre les rémunérations des patrons et la taille des entreprises qu’ils dirigent. “A chaque augmentation de 10% de la taille d’une entreprise, qu’on la mesure par sa valeur boursière, par son chiffre d’affaires, les rémunérations des dirigeants augmentent de 3%. Cette loi des 30% valable dans les années 30 a été confirmées dans les décennies suivantes. Et ceci alors même que les stock-options sont restées marginales jusqu’au début des années 70. Ce qui prouve que cette relation entre salaire et taille financière de l’entreprise n’est pas due à la croissance rapide des stock-options.” Si nouveauté il y a dans l’article de Gabaix et Landier, elle vient de ce qu’ils formalisent tout cela, qu’ils créent un modèle mathématique.
Mais vous croyez vraiment que cela justifie toutes les augmentations de patrons?
Il faut, pour cela regarder de près ce modèle. Les deux auteurs font quelques hypothèses simples :
- qu’il y a un marché des cadres dirigeants,
- que les qualités des dirigeants sont rares et que les entreprises se les disputent,
- que ce marché est efficace, ce qui veut dire qu’il attribue les compétences de manière compétitive, que celles qui paient le plus ont les meilleurs dirigeants.
Plus il y a d’entreprises en concurrence pour cette ressource rare, plus les salaires des dirigeants augmentent. On est dans la logique des économistes néoclassiques.
Et cela expliquerait les salaires élevés des patrons français?
Si l’on suit ce raisonnement, les rémunérations devraient être fonction de la demande. Là où il y a peu de grandes entreprises, comme en France, la demande de patrons devrait être faible et les rémunérations s’en ressentir. Or, ce n’est pas vraiment ce qui se passe.
C’est peut-être parce que le marché des patrons est lui aussi mondial…
Ce serait effectivement une explication si c’était le cas. Mais ce ne l’est pas. Les patrons des grands groupes français sont français. Et les patrons des grands groupes américains sont américains. Le marché des dirigeants est resté, pour l’essentiel, local. Gablaix et Landier le reconnaissent d’ailleurs puisqu’ils disent, je les cite : “Pour autant que notre analyse étayée sur les Etats-Unis s'applique à la France, nous montrons qu'en toute bonne logique de marché, le salaire d'un patron français doit rester inférieur au salaire du dirigeant d'une entreprise américaine de taille comparable.” Si ce n’est pas le cas, c’est que d’autres facteurs que la simple concurrence jouent et expliquent ces rémunérations extravagantes. Autres facteurs que nos auteurs n’explorent pas. Ils se contentent de dire que l’augmentation de la taille des entreprises devrait contribuer à de nouvelles augmentations des salaires des dirigeants.
Or, cela montre tout simplement que ce marché n’est pas complètement efficace. Les patrons français sont beaucoup mieux payés qu’ils devraient l’être parce qu’ils imitent les entreprises américaines. Aux Etats-Unis, on observerait, toujours d’après Gabaix et Landier, le même phénomène : les salaires des dirigeants des entreprises qui n’ont pas augmenté de taille ont progressé, tout simplement parce qu’ils ont profité de la concurrence sur les salaires les plus élevés.
S’ils ont raison, c’est plutôt inquiétant…
S’ils ont raison… Mais ont-ils raison? Il y a dans ce raisonnement, comme souvent d’ailleurs chez les néoclassiques un coté panglossien qui met mal à l’aise. Vous savez le Dr Pangloss, c’est ce personnage de Voltaire, le précepteur de Candide qui expliquait, reprenant en les déformant un peu les thèses de Leibnitz, que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Si les salaires des patrons sont si élevés, ce n’est pas que le système fonctionne mal, c’est légitime et normal…
Ce modèle est, je crois, tout simplement contestable. On peut, d’abord, s’interroger sur cette notion de marché des dirigeants. Gabaix et Landier proposent un modèle qui s’inspire d’une réflexion sur les rémunérations des comédiens et des sportifs qui sont effectivement sur un marché où l’on est à la recherche de talents.
Et de surcroît un marché mondial…
Oui. Mais est-ce la même chose pour les patrons? Existe-t-il vraiment un marché des dirigeants comme il existe un marché des footballeurs? Ce n’est pas évident quand on sait que la plupart des cadres dirigeants ont fait l’essentiel de leur carrière dans l’entreprise qu’ils dirigent. Ils n’ont pas été choisis dans le cadre d’un marché classique, ouvert, mais dans un système hiérarchique où l’on sélectionne les dirigeants en fonction de critères complexes qui ne s’appuient pas tous forcément sur la compétence.
J’imagine cependant que l’on choisit les meilleurs…
En fait, on sélectionne très tôt ceux que l’on appelle les “hauts potentiels” que l’on forme pour devenir dirigeants. C’est plus un processus de filtres successifs qu’un marché au sens propre. C’est un système de type corporatiste. Les mécanismes de sélection peuvent changer d’un pays à l’autre. Chez nous, les diplômes jouent un rôle plus important qu’ailleurs, mais on retrouve partout ces mêmes phénomènes où les dirigeants en place sélectionnent un tout petit nombre de jeunes cadres pour leur succéder.
Ils les mettent en concurrence…
Sans doute, et c’est en ce sens que l’on peut parler de marché. Mais ce n’est pas une concurrence ouverte à tous. Ceux qui sont sélectionnés ont toutes chances de faire une belle carrière, de se retrouver assez rapidement dans le groupe de têtes, dans ces 50, 100, 150 ou 200 cadres supérieurs, le nombre dépend des entreprises, qui auront droit à des bonus, à des stock-options, à des avantages en nature qui font la différence entre l’aristocratie des grandes entreprises et la piétaille.
Et c’est dans cette population que s’installe la concurrence…
Oui, mais c’est un marché très étroit avec un très petit nombre d’acteurs qui se connaissent, s’entendent et s’aident mutuellement. On est beaucoup plus sur un marché de type oligopole que sur un marché libre. Or, on sait que les oligopoles ont, comme les monopoles, pour effet d’augmenter les prix. C’est Adam Smith qui disait qu’il fallait se méfier chaque fois que deux commerçants se rencontraient parce qu’ils complotaient contre les consommateurs. Or, c’est exactement ce qui se passe dans le cas qui nous intéresse. Les dirigeants complotent contre les actionnaires et contre les salariés. Ils s’enrichissent sur le dos des uns et des autres.
Ce qui explique que l’on puisse si facilement contester la seconde hypothèse de Gabaix et Landier, celle selon laquelle, les meilleurs managers vont aux entreprises qui versent les plus fortes rémunérations. Comme l’ont fait remarquer plusieurs observateurs américains : rien ne le prouve. En fait, on n’en sait tout simplement rien.
On peut quand même penser que plus une entreprise est importante, plus les décisions que prennent les dirigeants sont importantes, lourdes de conséquence, plus elles demandent de compétence…
Sans doute, mais plus une entreprise est importante, plus les décisions y sont contrôlées, plus on fait appel à des spécialistes, des consultants, des experts pour les préparer. À la limite, je dirai que le rôle d’un dirigeant est inversement proportionnel à la taille d’une entreprise. Dans une petite PME, le patron prend ses décisions tout seul, dans les grandes entreprises, ce n’est pas le cas. Le patron est en permanence encadré, sous contrôle de la technostructure. Il faut voir, pour ne prendre qu’un exemple insignifiant, la manière dont les interviews avec des journalistes sont préparées. Rien n’est laissé au hasard.
Gabaix et Landier attribuent à la compétence des dirigeants des phénomènes qui relèvent de la manière dont s’organisent les grandes entreprises : parce que les décisions que prennent leurs directions ont un impact très fort, un impact d’autant plus fort qu’elles sont plus importantes, elles les préparent mieux et plus longuement. Cela ne veut pas dire que les dirigeants soient plus compétents. Ils sont mieux aidés, c’est tout différent.
Mais comment expliquer que les rémunérations aient tant augmenté ces dernières années?
C’est une question que les économistes se posent depuis une vingtaine d’années. Question à laquelle ils ont apporté trois types de réponse :
- certains auteurs ont expliqué cette hausse par la volonté des conseils d’administrations, dans les années 80 de mettre les patrons au service des actionnaires. En les rémunérant en actions, on espérait les inciter à faire monter leur cours, mais du coup on les a enrichis,
- d’autres ont signalé que l’invention des stock-options permettait de camoufler les augmentations, et que les dirigeants en ont profité pour s’enrichir,
- d’autres encore ont expliqué cette hausse des salaires par le contrôle plus rigoureux des conseils d’administration qui n’hésitent plus à se séparer de patrons qui ne donnent pas satisfaction. Des rémunérations élevées sont, pour ces auteurs, une sorte de compensation à cette vie plus dangereuse…
L’explication est probablement à chercher dans l’évolution du capitalisme, dans le rôle croissant de la bourse. Dans un capitalisme largement dominé par des entreprises familiales, comme pouvait encore l’être le capitalisme américain des années 60, les propriétaires exercent un contrôle rigoureux sur les rémunérations des dirigeants. Ils veulent bien qu’ils soient correctement payés, mais ils ne veulent pas qu’ils s’enrichissent à leurs dépens.
Ce contrôle est beaucoup plus difficile à exercer dans une économie dominée par des entreprises cotées en bourse. Les actionnaires n’ont pas vraiment de moyen de savoir ce qui se passe. Pensez qu’en France, l’obligation de publier les rémunérations des dirigeants n’a pas plus d’un an.
Les actionnaires sont cependant représentés dans ces conseils d’administration…
Bien sûr, mais la part dans le capital de chacun des administrateurs est si faible que l’augmentation de ces rémunérations ne leur fait pas de tort. Elle leur fait d’autant moins de tort que la plupart sont eux-mêmes dirigeants d’autres groupes et qu’ils ont, à titre personnel, intérêt à ce que les rémunérations augmentent.
Cet article ne vous a donc pas convaincu. Et, cependant, vous nous disiez, en introduction qu’il aide à comprendre le phénomène…
Cela peut effectivement paraître paradoxal. Et, cependant, ce papier me parait intéressant parce qu’en liant ces rémunérations à la taille des entreprises, il invite à regarder de plus près les effets de la taille sur le rôle des dirigeants.
J’ajouterai, pour conclure, que ce papier enrichit une littérature sur le développement des inégalités qui est l’une des questions fondamentales que nos gouvernants auront à résoudre dans les années qui viennent. Gabaix et Landier nous disent, au fond, que le développement de ces inégalités est inévitable. Ce qui devrait inciter les gouvernement à intervenir.
Il le feront sans doute…
Ils le feront d’autant plus volontiers que les opinions publiques, salariés et actionnaires, droite et gauche confondus, ne supportent plus ces salaires extravagants.