Faut-il augmenter les salaires?

 

 

Bonjour, vous voulez nous parler aujourd'hui des salaires. J'imagine qu'il s'agit de leur augmentation…

Oui. Vous savez qu'on en parle beaucoup actuellement. On a évoqué ces dernières semaines avec insistance la possibilité d'augmenter le SMIC. Des voix s'élèvent, un peu partout, chez les syndicalistes, ce qui est normal, mais aussi chez les politiques pour demander des augmentations.

Et cela vous surprend?

Ce qui me surprend, c'est que l'on en parle tant alors que le pouvoir d'achat des ménages n'a pas baissé.

Ce n'est pas ce que disent les salariés…

Je sais bien. Et, cependant, regardez. On n'a jamais autant dépensé que ces dernières semaines, il y a de l'argent.

Cela ne veut pas forcément dire que le pouvoir d'achat a augmenté…

Non. Vous avez raison. Mais dés que l'on entre dans le détail, on voit que beaucoup de facteurs ont joué en faveur d'une amélioration du pouvoir d'achat des ménages :

D'autres facteurs doivent également être pris en compte :

Oui, mais il y a eu aussi les hausses brutales des prix des carburants…

C'est vrai…et cela a sans doute joué un rôle important dans ce sentiment de perte de pouvoir d'achat. L'automobile est l'un des premiers postes de dépense des ménages. Toute augmentation de l'essence ou des assurances mord durement sur les budgets. Mais je ne crois pas que cela suffise à expliquer ce sentiment de perte de pouvoir d'achat que tant de gens éprouvent…

Il y a donc un paradoxe : d'un coté, vous nous dites qu'il n'y a pas de perte de pouvoir d'achat, de l'autre, les salariés ont bien l'impression de voir leur pouvoir d'achat diminuer…

C'est bien ce paradoxe qu'il faut essayer de comprendre. Pourquoi des gens dont le pouvoir d'achat a plutôt progressé ont-ils le sentiment d'être moins riches aujourd'hui qu'hier? Une première réponse vient de ce que l'on consomme autrement. Le panier de la ménagère a ces dernières années changé sur plusieurs points.

Regardez le téléphone. On avait une seule ligne téléphonique, un seul abonnement et l'on s'en contentait. On a aujourd'hui tous un portable et l'on se retrouve dans beaucoup de ménages avec deux ou trois abonnements et des factures de téléphone qui n'ont jamais été plus élevées. On ne peut pas dire qu'il y ait eu inflation, les prix unitaires des communications ont diminué, et cependant notre budget téléphone a augmenté.

Dans un domaine complètement différent, prenez l'alimentation. Les différentes crises alimentaires ont modifié nos comportements. Nous nous méfions et nous achetons des produits de meilleure qualité. On ne peut pas dire qu'il y a eu inflation, mais notre budget alimentation a probablement augmenté.

Prenez encore les loisirs. Les 35 heures ont augmenté de manière très significative nos temps de loisirs. Elles sont en train de modifier nos comportements. Des gens qui ne partaient qu'une ou deux fois par an en vacances vont maintenant partir beaucoup plus souvent. Or, cela coûte forcément plus cher même si les prix des transports ou des hôtels n'augmentent pas.

En somme, on dépense plus d'argent pour vivre confortablement alors même que les prix n'ont pas augmenté…

C'est, je crois, une première explication. Mais il y en a deux autres. La première tient au marché de l'emploi. On sait qu'il s'est retourné, qu'il est aujourd'hui plus favorable aux salariés. Ce qui veut dire qu'un salarié peut légitimement se dire : si j'allais voir ailleurs, je serai en situation d'obtenir une meilleure rémunération que celle que je reçois aujourd'hui. De là à penser que l'on mérite une augmentation, il n'y a qu'un pas qu'il est naturellement très facile de franchir.

La seconde explication est plus psychologique. Pendant des années les salariés ont vécu dans la crainte du chômage. On se satisfaisait de ce que l'on avait parce que l'on se disait que ce pourrait être pire. Et on épargnait, on mettait de l'argent de coté. Comme il n'y avait pas d'inflation et qu'on recevait quand même des augmentations, on pouvait maintenir son train de vie. Maintenant que la situation a changé, que l'on se dit que l'on pourra trouver mieux ailleurs si nécessaire, on se comporte autrement. On se dit : mon appartement est trop petit, ma voiture trop vieille, mon équipement électro-ménager trop ancien… et on décide d'investir. On pioche dans ses économies, on prend un emprunt et on découvre que les revenus dont on dispose ne permettent pas de tout financer, qu'il faut faire des choix. Et c'est douloureux. D'où ce sentiment de perte de pouvoir d'achat.

Autrement dit, ce sont nos comportements de consommateurs qui ont changé.

C'est bien, je crois, le cas. Avec la conjonction de deux phénomène :

Mais revenons aux salaires. Peuvent-ils augmenter?

Vous voulez dire : peuvent-ils augmenter sans mettre en cause l'embellie économique que nous vivons?

C'est cela

L'embellie économique va entraîner une augmentation des salaires, notamment de ceux qui ont des compétences rares : pour peu qu'ils aient des compétences très demandées, ils vont pouvoir négocier des salaires plus élevés. Et on les leur donnera parce que l'impact de leur salaire sur la compétitivité de l'entreprise est souvent faible, et que l'on peut négocier des rémunérations flexibles, avec une part variable qui dépend des résultats.

Lorsque l'on parle d'augmentation des salaires, on pense aux salaires les plus faibles, ceux qui sont payés au SMIC.

Les salaires les plus faibles vont également augmenter, mais pas de la manière à laquelle on pense spontanément.

Les économistes disent depuis longtemps que lorsque le SMIC est trop élevé, il détruit des emplois. En fait, lorsque les entreprises jugent le salaire minimum trop élevé, elles réduisent le nombre d'heures travaillées, imposent des contrats à temps partiel, font appel à l'intérim et essaient d'ajuster leur consommation de travail au plus près de leurs besoins. C'est ce qu'ont fait pendant des années les spécialistes de la grande distribution ou de la restauration rapide.

Et vous pensez que le retour de la croissance va les faire changer d'avis?

Oui. Le retour de la croissance va les amener à relâcher cette pression sur les heures, à donner plus d'heures de travail à leurs salariés, ce qui augmentera de fait leurs revenus.

Pourquoi le feraient-ils?

Mais parce qu'ils ont, du fait du retour de la croissance, plus de travail et qu'il est plus facile de donner plus d'heures aux gens en place que l'on connaît et que l'on a formés que de recruter des nouveaux venus.

Ce n'est pas tout à fait la même chose qu'une augmentation de salaire…

C'est une augmentation des revenus.

Est-ce que l'augmentation du SMIC n'aurait pas été plus simple?

Un SMIC horaire élevé n'enrichit pas ceux qui ne font que peu d'heures. Un coup de pouce supplémentaire aurait freiné le mouvement de retour au plein horaire de gens qui sont aujourd'hui en temps partiel ou en intérim, et aurait donc été contre-productif. Cette augmentation aurait également eu un effet d'écrasement sur les salaires les plus faibles. Chaque fois que l'on augmente le SMIC, on réduit l'écart entre ceux qui perçoivent le SMIC et ceux qui sont un peu mieux payés. Or, ce n'est pas non plus satisfaisant.

Vous savez, il faut se méfier des solutions trop simples. Si l'objectif est bien d'augmenter les revenus les plus faibles, et c'est je crois l'objectif qu'il faut poursuivre, alors ce n'est pas avec une augmentation du SMIC qu'on l'obtiendra le plus facilement. D'autant qu'il y aura une augmentation du SMIC dans les mois qui viennent comme il y en a une chaque année.


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