Les retraites : un avenir plutôt sombre

 

 

Vous voulez revenir sur les retraites

Oui, parce que c'est un dossier difficile, complexe qui mérite qu'on s'y attarde. Pour en parler,

je m'appuierai ce matin sur les travaux d'économistes de l'IRES, un institut de recherche qui travaille beaucoup pour les organisations syndicales et qui a développé des compétences toutes particulières sur les retraites. Ces chercheurs ont eu la curiosité de regarder ce qui se passe à l'étranger et cela qui éclaire d'un jour assez cru les projets du gouvernement.

On dit que la France est sur ce dossier très en retard…

On dit aussi qu'on n'a rien fait en France, ce qui est inexact puisque cette réforme a été engagée chez nous dés le début des années 90, mais il est vrai qu'on est souvent allé plus loin à l'étranger sans cependant résoudre complètement le problème.

On connaît l'impact de ces réformes sur les retraites effectivement versées

Il est très difficile de le calculer avec précision pour au moins deux motifs :

Mais l'un des chercheurs de l'IRES, Antoine Math, a essayé de le faire en prenant comme critère la retraite moyenne par personne âgée en % du PIB. Et il a calculé que les retraites par répartition diminueraient, en Grande-Bretagne, de 40 à 50% d'ici à 2050, qu'elles diminueraient d'environ 20% en Italie, en Suède, en Allemagne et en France.

D'autres calculs réalisés à partir de profils type de salariés confirment cette dégradation et mettent en évidence la montée des inégalités entre retraités : les retraites des ouvriers reculeraient plus rapidement que celles des cadres. En Allemagne, par exemple, le taux de remplacement diminuera d'un tiers pour les ouvriers et de 8% pour les cadres.

Ce sont des chiffres considérables…

Bien sûr, mais c'est à l'horizon 2050. Ce qui est à la fois très loin et… très près : plusieurs des personnes ici présentes seront encore en vie en 2050 et ils vivront de leur retraite, mais les mesures ne prennent pas effet tout de suite, ce qui explique qu'elles puissent paraître au début invisibles.

Prenez la désindexation des retraites mise en place en 93 par le gouvernement Balladur. Désindexation veut tout simplement dire que les évolutions des retraites sont déconnectées des évolutions des salaires. Cette simple mesure, très technique, a entraîné, sur la période 94/99, une baisse du pouvoir d'achat de 0,5% par an pour les non-cadres et de 0,7% pour les cadres. C'est presque invisible et, cependant, au bout de quelques années, cela fait des montants significatifs.

Mais tout cela reste un peu abstrait. Est-ce qu'on a des chiffres qui montrent les pertes de pouvoir d'achat depuis le début des années 90?

Oui. La baisse du pouvoir d'achat des retraites complémentaires a été, sur la période 93/2000, de 6% pour les retraites Arrco (les salariés) et de près de 10% pour les retraites Agirc (les cadres). Vous voyez, ce n'est pas négligeable.

A vous entendre, on retrouve cette même érosion des retraites un peu partout et, pourtant, j'imagine que tous ces pays n'ont pas choisi les mêmes méthodes pour réformer leurs systèmes de retraite?

Les mécanismes utilisés varient effectivement d'un pays à l'autre, mais l'esprit est un peu partout le même. Si on voulait résumer, on pourrait dire qu'à peu près partout, on a assisté :

Et on a partout le même problème démographique…

Oui, mais ce n'est pas forcément dans les pays qui ont la démographie la plus inquiétante que les baisses de pension sont le plus élevées. La Grande-Bretagne est le pays d'Europe qui a le moins de problème démographique, c'est pourtant celui dans lequel les retraites par répartition vont le plus diminuer. Ce qui montre bien qu'il n'y a pas que la démographie. Il y a aussi des choix politiques.

Pourquoi cet intérêt pour la capitalisation?

Il faut d'abord rappeler que la capitalisation est perçue, dans toutes ces réformes, comme un complément de systèmes de répartition que l'on bride pour éviter une augmentation du coût du travail. Les pensions diminuent et on dit aux salariés : il faut d'autres solutions, individuelles ou collectives, pour garantir votre retraite. Solutions individuelles : c'est l'immobilier, le portefeuille d'actions… Solutions collectives, ce sont les fonds de pension, les mécanismes d'épargne salariale…

Mais j'en viens à votre question : pourquoi cet intérêt pour la capitalisation? Il y a plusieurs raisons de nature très différentes :

Vous semblez sceptique…

On peut en effet s'interroger. Que se passera-t-il lorsque les fonds de pension vendront leurs actions pour financer les pensions de retraités toujours plus nombreux? il y aura afflux d'ordres de vente et les cours baisseront. Ils baisseront d'autant plus que du fait de la démographie les acheteurs seront moins nombreux que les vendeurs. Ce qui montre, d'ailleurs, qu'on ne peut échapper à la contrainte démographique.

Il faut ajouter que les pays qui ont choisi depuis le plus longtemps des systèmes qui font largement appel à la capitalisation, je pense à l'Irlande ou à la Grande-Bretagne, ne sont pas à l'abri des difficultés. On les voit d'ailleurs s'orienter aujourd'hui dans deux directions :

On n'est donc sûr de rien…

Effectivement. Et lorsque la bourse tousse, les retraites trinquent. C'est ce qui se passe actuellement aux Etats-Unis où la chute des portefeuilles boursiers a conduit à une augmentation sans précédent du taux d'activité des gens de 55 à 64 ans. En un an, de juillet 2001 à juillet 2002, il a augmenté de 7%. Des gens qui seraient partis à la retraite ont retardé leur départ ou repris un travail parce que leurs pensions ne leur permettaient pas de vivre décemment.

On n'est évidemment pas dans cette situation là en France, mais l'examen de ce qui se passe ailleurs incite à s'interroger sur l'impact des réformes engagées.

Et qu'est-ce qui vous paraît le plus inquiétant?

La montée des inégalités qui risque de se traduire par une montée de la pauvreté chez les personnes les plus âgées.

Dans de nombreux pays, les avocats des réformes ont mis l'accent sur l'équité. On parle beaucoup en France de l'écart entre le public et le privé et le gouvernement dit : il faut construire un système plus équitable. Dans d'autres pays, on a beaucoup insisté sur les relations entre générations : il faut, disait-on en substance, éviter que les plus jeunes consacrent une part trop importante de leurs revenus au financement des retraites des plus âgés.

C'est un argument que l'on entend ici aussi lorsque l'on parle de solidarité entre générations…

Exactement. Mais ce qui est surprenant, c'est que l'on ne s'inquiète pas beaucoup des inégalités qui vont se creuser entre retraités. Vous savez que les inégalités entre hommes et femmes sont déjà très fortes puisque les retraites perçues par l’ensemble des femmes

retraitées représentent en moyenne 58% de celles des hommes (848 ¤ contre 1461 ¤).

Et à quoi est-ce que cela tient?

Oh! A de nombreux facteurs, à des carrières plus courtes, à des rémunérations plus faibles, au temps partiel qui ne concerne que les femmes…

Mais les femmes font aujourd'hui de meilleures carrières qu'hier et ces inégalités devraient se réduire…

Les inégalités hommes-femmes vont sans doute se réduire, mais d'autres inégalités vont se creuser. Notamment celles entre les plus pauvres et les plus riches tout simplement parce que ceux qui ont les meilleures rémunérations auront accès aux meilleurs systèmes de capitalisation. Toutes les expériences étrangères le montrent. C'est le cas, par exemple, aux Pays-Bas. Dans ce pays, les retraites par capitalisation représentent en moyenne à peu près la moitié des revenus des personnes de plus de 65 ans. Mais elles ne représentent que 5% des revenus des plus pauvres et 60% des revenus des plus riches. La baisse des pensions liées à la répartition touchera donc de plein fouet les plus pauvres alors qu'elle n'aura qu'un effet secondaire sur les plus riches. Et cela peut conduire à une situation où l'on verrait les plus riches prendre leur retraite tôt, vers 52/53 ans, alors que les plus pauvres seraient condamnés à travailler beaucoup plus longtemps faute de revenus suffisants. Un peu à l'image de ce qui se passe aujourd'hui aux Etats-Unis.

Cet écart entre les plus pauvres et les plus riches va d'autant plus se creuser que les pouvoirs publics développent des politiques d'incitation fiscale, des dégrèvements de toutes sortes pour inciter les salariés qui en ont les moyens à épargner. C'est ce qui se produit en France avec, par exemple, l'assurance-vie. Or, plus on gagne d'argent, plus on paie d'impôts, plus on a donc intérêt à jouer de ces incitation et plus on en profite. Comme ces incitations fiscales ont un coût élevé, on se trouve dans une situation bizarre où l'Etat au lieu de redistribuer des plus riches vers les plus pauvres redistribue aux plus riches.

Une dernière question pour conclure. Vous avez longuement parlé de capitalisation alors que le gouvernement dit qu'il veut par sa réforme sauver les retraites par répartition. Est-ce qu'il ment?

Non. Mais tout son projet repose sur un allongement de la durée des cotisations qui est probablement un vœu pieux. Ce que je crains c'est que les plus riches mettent en place des mécanismes de capitalisation qui leur permettent de leur partir quand ils veulent, c'est-à-dire plus tôt, et que les plus pauvres ne puissent toucher des retraites pleines du fait de la difficulté de mener des carrières pleines.


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