Chômage : le retour

 

Vous voulez nous parler du chômage?

Oui, puisqu'il a redémarré. De manière très vive aux Etats-Unis qui ont perd 450 000 emplois dans le seul mois d'octobre, ce qui a fait grimper le taux de chômage à 5,4%, contre moins de 5% en septembre. De manière plus lente en Europe. On connaît les chiffres français, avec cette dégradation lente et continue depuis 5 mois. Mais la situation n'est pas meilleure en Espagne ou en Allemagne, pays où les experts parlent de 4 millions de chômeurs au début de l'année prochaine.

Il y a les attentats, mais pas seulement…

Exactement, mais nous en avons déjà parlé, je voudrais plutôt aborder cette question sous l'angle des solutions.

On revient trois ou quatre ans en arrière…

C'est vrai, l'éclaircie a été de courte durée, mais du coup on peut revenir sur les solutions qu'on avait imaginées et mises en œuvre et voir si elles sont encore d'actualité. Tout au long de ces années de chômage, nous avons appris beaucoup de choses.

Nous avons appris, par exemple, que la réduction du temps de travail pouvait créer des emplois. Malheureusement, elle est derrière nous. On peut difficilement imaginer de passer de 35 à 31 heures. Ce pourrait cependant être une solution pour nos voisins européens.

Nous avons également appris que les emplois jeunes favorisaient la création d'emplois. En gros, et pour simplifier, les mesures prises par le gouvernement Jospin pour lutter contre le chômage ont donné de bons résultats. Mais ce sont des recettes que l'on ne peut pas réutiliser. Restent donc les solutions classiques. Ce sont celles que je vous propose d'examiner, pour voir ce que l'on peut en attendre :

Vous êtes sévère!

Je crois qu'il faut l'être. Ne serait-ce que parce que c'est le seul programme de la droite en matière de lutte contre le chômage et que nous allons bientôt entrer dans une campagne électorale où l'on en parlera beaucoup.

Pour que la formation soit utile dans la lutte contre le chômage, il faut :

  1. que l'on sache quelles compétences recherchent les entreprises,
  2. que ces compétences puissent être acquises rapidement,
  3. que l'on dispose de ressources et compétences pour former les gens et d'expérience pour valider leurs apprentissages,
  4. que ces compétences donnent, enfin, accès à des rémunérations comparables à celles que recevaient les salariés avant de perdre leur emploi.

Il est très rare que ces conditions soient remplies. Prenez les infirmières. On sait qu'on en manque aujourd'hui cruellement. Mais croyez-vous qu'on puisse former les ouvrières de Moulinex ou les techniciennes de l'usine Philips du Mans à ce métier? Non.

Mais il y a l'informatique…

Vous avez raison, là aussi on manque de personnel dans certaines spécialités, mais il est difficile de former des chômeurs à ces métiers. Tout simplement parce que les gens qui seraient susceptibles de donner ces formations sont mieux payés à tenir ces emplois qu'à faire de la formation. Une entreprise qui connaît bien ses besoins peut requalifier les collaborateurs qui occupent des emplois dont elle n'a plus usage, la RATP l'a fait il y a quelques années avec succès pour ses personnels chargés du nettoyage des bus, mais bâtir toute une politique de lutte contre le chômage sur la formation ne peut que conduire à des désillusions.

Mais je n'avais pas terminé la liste des solutions que l'on a utilisées pour lutter contre le chômage. Il y a également :

Vous n'êtes guère optimiste…

Je n'ai pas dit qu'il n'y avait pas de solution. J'ai dit que les solutions jusqu'à présent imaginées sont inefficaces. C'est différent.

Il y aurait donc d'autres solutions?

Il y a surtout un environnement économique qui a beaucoup évolué en quelques années.

Premier changement, le marché du travail s'est internationalisé. Je parlais tout à l'heure des infirmières. On en recrute aujourd'hui en Espagne. Les allemands font de même avec les informaticiens. Ils ont créé une carte verte, à l'image de ce qui existe aux Etats-Unis pour favoriser leur recrutement. Les entreprises qui ont ouvert des bureaux ou des filiales à l'étranger incitent leurs collaborateurs à se déplacer et, éventuellement, à prendre un nouvel emploi là où on les envoie. Cette internationalisation du marché du travail :

Deuxième changement, les stratégies des entreprises ont changé d'axe. Pendant des années, on n'a parlé que d'expansion internationale, de fusions et de rachats, on a fait la course à la taille avec les effets pervers des fusions qui créent des redondances et donc du chômage. On est aujourd'hui dans une phase toute différente de restructuration et de division du travail.

On pourrait également mettre en avant d'autres changements, comme le développement d'organisations flexibles qui accompagnent mieux les variations de l'activité. C'est l'un des acquis des politiques de réduction du temps de travail.

Mais j'en reviens à la question initiale. La plupart des mesures imaginées dans les années 80 reposaient sur un traitement individuel. On prenait un chômeur et on essayait de le mettre en situation de retrouver un emploi sur le marché du travail en le formant, en réduisant son temps de travail, en l'incitant à accepter les propositions qui lui étaient faites… Les changements que je viens d'indiquer suggèrent d'autres pistes, d'autres mesures plus collectives. Si l'on veut éviter que l'entreprise chinoise qui a repris l'usine de Philips au Mans ne transfère les emplois vers des pays à la main d'œuvre moins chère, il faut construire un environnement qui rende cette usine vraiment compétitive malgré des salaires élevés. Ce qui veut dire des moyens de transport, des services, des ressources locales…

De la même manière, lorsqu'une entreprise étrangère décide d'abandonner un établissement en France pour se recentrer sur des marchés plus porteurs, un peu à l'image de ce qu'a fait Marks & Spencers il y a quelques mois, la meilleure manière de lutter contre le chômage est de faciliter la reprise de l'établissement. Ce qui suppose tout à la fois un marché des entreprises qui fonctionne et un environnement réglementaire qui favorise les cessions et reprises.

C'est un peu ce qu'a fait Jean-Claude Gayssot avec AOM et Air Liberté…

Il était effectivement dans cette logique qui relève beaucoup plus de la politique industrielle que du traitement individuel du chômage. Mais on ne peut naturellement pas attendre des pouvoirs publics qu'ils interviennent à tout coup. Il faut, plutôt, qu'ils réfléchissent à des outils pour favoriser les reprises d'entreprises, renforcer la compétitivité d'usines confrontées à la concurrence de zones aux salaires beaucoup plus faibles et faciliter la mobilité internationale des travailleurs.

Tout un programme!

Je ne vous le fais pas dire. Le chômage qui se dessine aujourd'hui n'est plus tout à fait celui des années 80 et 90. Il est lié à un environnement économique qui s'est brutalement durci et on ne peut pas raisonnablement l'attribuer à des caractéristiques individuelles, à un manque de formation ou de motivation…

 


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