La réputation et les critiques (29/08/00)

La semaine dernière, vous nous parliez de mécénat. De quoi avez-vous choisi de nous parler aujourd’hui ?

Je vais continuer de vous parler d’art. Mais sous un angle différent. Vous savez que les revenus des artistes sont très disparates. Certains gagnent des fortunes, d’autres vivent du RMI. Et je me suis demandé si la théorie économique avait des choses à dire sur ces écarts.

C’est un sujet qui préoccupe vos collègues ?

Vous savez que les économistes ont la tentation de dire leur mot sur tout. Il n’aurait donc pas été surprenant de trouver des articles qui traitent de ces questions. En fait, il y en a très peu, comme si l’art et les artistes intimidaient les économistes.

Et, pourtant, on peut essayer une explication économique du succès. Je prendrai comme exemple les interprétations musicales. Vous savez que certains interprètes sont plus demandés et mieux payés que d’autres. Est-ce parce qu’ils sont meilleurs ? c’est ce que nous disent tous les spécialistes. Et c’est ce que nous croyons, comme le prouve nos préférences pour ces artistes et nos choix lorsque nous achetons des disques. Mais savons nous vraiment faire la différence ?

Tous les mélomanes assurent voir des différences entre les interprétations.

Mais vous les croyez ? Pour juger d’une interprétation, il faut une connaissance fine de l’œuvre que la grande majorité des mélomanes ne possède pas. On s’en rend d’ailleurs compte lorsque l’on va au théâtre : on ne compare vraiment les interprétations que lorsqu’il s’agit d’œuvres du répertoire classique que l’on connaît bien, que l’on a appris par cœur et que l’on a décortiqués au lycée. Pour les pièces que l’on connaît moins bien, c’est beaucoup plus difficile. Ce n’est pas l’interprétation que l’on juge, mais l’œuvre.

Mais alors pourquoi se précipite-t-on vers certaines interprétations plutôt que vers d’autres ?

C’est là que la théorie économique peut apporter une réponse. Au moins cette partie de la théorie économique qui s’intéresse aux comportements des consommateurs ou des boursiers et qui s’est intéressée aux mécanismes de la réputation.

Que fait-on lorsque l’on a le choix entre plusieurs interprétation d’une même œuvre, ce qui est souvent le cas chez les disquaires. On choisit celle qu’interprète un chef d’orchestre ou un soliste réputé. Pourquoi ?

C’est à vous de me le dire…

Pour faire des économies.

Ah bon !

Oui. Pour faire des économies de temps. Imaginez que l’on n’ait pas d’information sur la qualité des différentes interprétations, il nous faudrait en écouter plusieurs avant de choisir la meilleure. Et comme on a du mal à se décider à la première écoute, il faudrait réécouter plusieurs fois. Autant dire que cela nous prendrait beaucoup de temps. Et notre temps, comme chacun le sait, a un prix, il coûte cher.

En choisissant une œuvre interprétée par des musiciens réputés, on se décide beaucoup plus rapidement, on se donne donc du temps.

Mais qui fait cette réputation ? ce sont bien les auditeurs…

Ce ne sont pas les auditeurs qui font une réputation, mais des professionnels, des spécialistes qui ont des compétences et du temps à consacrer à l’écoute des différentes versions d’une œuvre, qui sont éventuellement payés pour faire ce travail. Ce sont les critiques qui font les réputations. Plutôt que de faire nous-même ce choix, nous leur faisons confiance, nous suivons leur avis. Et tout cela fait un peu boule de neige. Nous avons lu un critique qui nous recommandait une interprétation de Samson François, de Jean-Marie Luisada ou de Tortelier nous l’avons suivi, nous en sommes satisfait et nous la recommandons à notre tour à nos amis.

Mais il nous arrive de choisir une interprétation sans avoir lu de critique.

Sans doute, mais examinez ce que vous faites : vous choisissez une interprétation d’un musicien, d’un orchestre dont vous connaissez la bonne réputation ou que vous avez apprécié dans une autre œuvre. C’est un peu absurde puisque vous choisissez dans le noir, sans avoir écouté, mais vous avez raison de procéder ainsi : leur réputation est le principal capital des interprètes. Ils ont donc intérêt à l’entretenir. A faire des efforts pour être à la hauteur de leur réputation. On entend parfois des gens dire : " j’achète les yeux fermés les disques ou les livres de tel ou tel. " Ils ont raison

Vous donnez aux critiques qui font les réputations un rôle important. Vous savez qu’ils sont très… critiqués.

Oui, mais je crois qu’il faut les réhabiliter. La critique, qu’elle soit littéraire, musicale ou cinématographique est indispensable à la formation du goût. Les critiques ne se contentent pas de nous dire : il faut préférer cette interprétation, ils nous disent aussi pourquoi et, ce faisant, ils nous apprennent à écouter les œuvres, à les regarder, à les aimer. En même temps qu’ils forment notre goût, les critiques nous donnent envie de lire, d’aller au théâtre, au cinéma… Ils construisent un public.

Ils se trompent pourtant souvent…

Bien sûr. Les critiques sont les premiers à se reprocher leurs erreurs, à se moquer d’eux-mêmes. Ces erreurs veulent simplement dire que nos goûts ou, pour parler comme les économistes, nos préférences changent. Et c’est bien ainsi. Imaginez ce que serait un monde dans lequel les critiques ne se tromperaient jamais ? nous ne lirions que des chefs-d’œuvre, mais comme il n’y en pas tant que cela nous ne lirions plus beaucoup, nous n’irions plus souvent au cinéma ou au théâtre. Ce serait désespérant.

J’ajouterai que savoir que les critiques se trompent est plutôt rassurant, cela nous permet d’avoir des opinions indépendantes. Je ne partage pas l’opinion du critique du Monde ? J’aime bien le film qu’il a détesté ? ce n’est pas grave, peut-être est-ce lui qui se trompe et moi qui ai raison. Ses erreurs, celles de ses prédécesseurs me donnent le droit de ne pas le suivre dans tous ses choix…

Si les critiques ne se trompaient jamais, il n’y aurait tout simplement plus de lecteurs ou de spectateurs.

Vous êtes vraiment très indulgent avec les critiques…

Se moquer des critiques est facile et souvent démagogique.

Vous n’y allez pas avec le dos de la cuillère…

Les attaques contre les critiques ne sont pas toujours honnêtes. Regardez ce qui s’est passé récemment avec les cinéastes qui s’en sont pris aux critiques cinématographiques du Monde, de Libération et de Télérama. Ils ne voulaient surtout pas que l’on puisse porter de jugement sur leurs œuvres. Ou, plutôt, ils ne voulaient que des jugements positifs. Parlez de moi pour en dire du bien, rien que du bien. Cela ne s’appelle plus de la critique, mais de la promotion. Et pour cela on n’a pas besoin de spécialistes. C’est ce que font tous les soirs les journalistes et les animateurs de la télévision.

Quand c’est couplé avec la publicité, cela peut donner de bons résultats commerciaux : les salles se remplissent, mais pour combien de temps ? le temps de la promotion. Sitôt celle-ci achevée, les spectateurs disparaissent.

Et rien ne dit que ce sont les meilleures œuvres qui en profitent. C’est celui qui a le plus d’argent, qui peut consentir les plus gros investissements publicitaires et promotionnels qui s’en tire le mieux. La critique est le seul rempart contre la promotion, elle seule peut défendre un film fait avec peu de moyens. C’est d’ailleurs ce qu’elle fait régulièrement. Mais elle a besoin pour cela de liberté, de la liberté de dire que tel ou tel film est mauvais.

Les cinéastes leur reprochaient leur ton, leur style, leurs attaques violentes, ils se disaient blessés, avouaient ne plus oser ouvrir le journal…

Oui, bien sûr. La critique est un art violent. Les gens gentils ne deviennent pas critiques.

J’ajouterai que la descente en flamme, la violence verbale font partie du plaisir que nous prenons à la lecture des critiques. Nous aimons qu’ils soient sévères, qu’ils affirment leurs opinions, qu’ils disent franchement ce qu’ils pensent, qu’ils soient excessifs, agressifs quand ils n’aiment pas et enthousiastes lorsqu’ils aiment. Nous sommes d’ailleurs comme cela : lorsque nous parlons d’un film ou d’un livre, nous portons en général des jugements définitifs. Si les auteurs nous entendaient, ils seraient souvent atrocement blessés.

Vous aimez décidément les critiques.

Oui. C’est un art journalistique qui a ses lettres de noblesse, c’est l’un des rares espaces où l’on peut encore pratiquer la polémique et exprimer des émotions fortes. Mais vous l’avez compris, il y a plus que cela : les critiques forment un public d’amateurs susceptibles de faire des choix individuels, la promotion forme un public sensible aux seuls investissements publicitaires. Que la promotion cesse et le public disparaît. Le meilleur moyen de tuer un art est de supprimer les critiques qui forment des amateurs, des spectateurs.

Les critiques ont sans doute beaucoup de défaut, mais mieux vaut des critiques qui se trompent que des spécialistes de la promotion et de la publicité qui détruisent l’esprit critique.


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