Bernard Girard

Chronique du 24/05/05

Sur la victoire annoncée du non au référendum

Bonjour, vous avez choisi de nous parler ce matin du référendum sur la Constitution européenne…

Vous savez que tous les sondages donnent le non gagnant la semaine prochaine. Et cette défaite annoncée du “oui” mérite, je crois, qu’on s’y attarde un instant parce qu’elle est inattendue.

Cela fait pourtant des semaines que l’on annonce la victoire du “non”

Je sais bien, mais cette victoire du non, si elle a lieu, aura tout de même quelque chose de paradoxal et de surprenant. Elle se fera faite contre les partis de gouvernement, contre tout ce que la France compte de responsables, mais aussi contre l’opinion de la majorité des éditorialistes et des journaux. Les forces du non sont une coalition contre nature de partis marginaux, souvent extrémistes, qui n’ont jamais prétendu exercer le pouvoir et qui seraient, d’ailleurs, bien en peine de le faire ensemble. Imaginez à quoi ressemblerait un gouvernement associant Le Pen et Besancenot, Marie-George Buffet et Philippe de Villiers, le laïc Melenchon et l’ultra-catholique Christine Boutin.

On pourrait dire la même chose des partisans du oui…

A  cette différence près que l’on a déjà connu cela : cela s’appelle une cohabitation. Et qu’on l’imagine plus facilement entre Sarkozy et Hollande qu’entre Le Pen et Marie-George Buffet. J’ajouterai que les leaders du non sont le plus souvent, à l’exception, bien sûr, de Fabius, des seconds couteaux qui n’ont jamais brillé dans la vie politique. Qui connaissait Mélenchon avant qu’il se lance dans cette campagne. Le non partait donc avec de nombreux handicaps, et pourtant tout indique qu’il va l’emporter. Avouez qu’il y a de quoi être surpris.  

On a beaucoup dit que l’on allait voter non pour dire non au gouvernement en place, à Jacques Chirac, à Raffarin…

C’est vrai que l’on a parfois le sentiment que ce référendum est un exutoire. J’ai l’autre jour rencontré quelqu’un qui me disait qu’il allait voter non pour protester contre l’arrivée des textiles chinois en Europe… Cela n’a évidemment pas grand rapport avec le projet de traité constitutionnel. Mais je crois qu’on aurait tort de s’en tenir à cette explication. Les électeurs savent en général exactement de quoi il retourne.

C’est peut-être que les partisans du non auront été plus efficaces que les partisans du oui?

Il est vrai que les partisans du oui ont multiplié maladresses et bévues. Souvenez-vous de la première prestation de Chirac, des commentaires alambiqués et des démentis de Delors. Ils ont longtemps hésité sur le discours à tenir et n’ont pas su développer d’argumentaire solide. Ils continuent d’ailleurs. Quand on entend le gouvernement affirmer que le succès du non serait un désastre économique, j’imagine qu’il fait sourire les 10% de Français au chômage, le million de rmistes qui ne voient pas bien comment cela pourrait être, pour eux pire. Il fait d’autant plus sourire que les milieux économiques sont assez sereins, ce qui montre bien que ce texte n’a pas été écrit sous la dictée du Medef, comme je l’ai si souvent entendu dire . Mais je ne suis pas sûr que cela suffise à expliquer cette déroute annoncée du camp du oui.

Mais c’est peut-être que ce texte est mauvais ou trop compliqué?

Le Traité de Maastricht était tout aussi compliqué, mais François Mitterrand avait su lui donner du sens. Il avait su l’inscrire dans un projet. On aurait pu faire la même chose avec ce texte. On peut défendre cette constitution avec de bons arguments. C’est ce que fait, dans un texte paru dans la dernière livraison des Temps Modernes, Rober Redeker, un philosophe qui explique, en substance, que cette constitution propose un commencement, qu’elle institue le peuple européen comme acteur politique, qu’elle crée “ un nouveau corps politique qui n’existait pas jusqu’alors, un corps politique aux dimensions de l’Europe. ” Il fait référence à 1789 et dit que c’est un événement considérable dont personne n’a vraiment pris la mesure. Et, effectivement, on n’a pas souvent senti dans les propos des partisans du oui ce souffle, cet appel d’air qui pouvait entraîner à voter oui.

L’argument de ce philosophe n’est pas très simple…

Il n’est pas non plus très compliqué, il décrit ce que sont les enjeux : créer une opinion européenne, un peuple européen, sortir du tout marché qu’est l’Europe pour aller vers quelque chose d’autre. C’est ce que n’ont jamais su expliquer les partisans du oui alors même que leurs adversaires ont su surfer sur la peur de l’avenir qui était palpable chez les jeunes présents dans la première émission de Jacques Chirac. Je ne sais pas si vous l’avez vue, mais il y avait quelque chose de fascinant à voir le décalage entre les inquiétudes des jeunes réunis par TF1 et le Président qui semblait ignorer l’angoisse que crée le chômage.  

Mais on ne peut pas dire que les partisans du non ont seulement fait peur. Ils ont également analysé le texte, ils l’ont décortiqué dans le détail…

Justement. Toute la campagne du non a porté sur des détails, sur des bouts de phrase plus ou moins tirés de leur contexte, grossis que l’on analysait et commentait sans fin allant, parfois, jusqu’à perdre le bon sens. Pensez à ce que l’on a dit sur le divorce, l’avortement ou la laïcité. On était tellement attachés à tordre le texte dans tous les sens qu’on lui a fait dire un peu n’importe quoi. On nous a dit que le texte permettrait d’interdire l’avortement. Il y a quelques jours encore Gisèle Halimi le répétait dans Le Monde 1 . Mais comment peut-on penser une seconde que Simone Veil dont on connaît le rôle dans la légalisation de l’IVG voterait un texte qui permettrait de l’annuler? Croyez-vous a contrario que Christine Boutin, qui est très hostile à l’avortement, s’opposerait à ce texte si elle pensait qu’il ouvre la porte à sa remise en cause? Quant à penser que le Traité constitutionnel permettrait de revenir sur le divorce, c’est tout simplement nous prendre pour des imbéciles.

Mais si vous dites vrai, pourquoi est-ce que cela a marché?

Les partisans du non ont profité de la complexité du texte, de sa longueur qui favorise cette approche par le détail, mais ils ont aussi et surtout su exploiter ce que j’appellerai le syndrome du plaideur. J’entends par là un comportement psychologique qu’on observe dans des réunions, dans des groupes de travail, en famille même lorsque l’on est confronté à des textes juridiques. On est tout à la fois impressionné et respectueux, inquiet et travaillé par l’envie de les analyser, de les décortiquer, d’envisager toutes les conséquences d’une phrase, d’un mot. C’est le plus souvent absurde, mais on ne peut pas se retenir et plus on réfléchit, plus on essaie d’analyser les conséquences, plus on imagine des cas inquiétants, troublants. On finit par faire dire au texte tout et son contraire. C’est un peu comme l’exégèse des textes bibliques, on peut passer sa vie dessus et se disputer sans fin sur l’interprétation de tel ou tel passage avec d’autres spécialistes.

Et en quoi est-ce que cela peut inciter à voter non?

Cela a donné au non une formidable puissance de frappe. Chacun peut prendre le sujet qui l’intéresse, et le préoccupe : l’avortement, la laïcité, le rôle du Parlement européen, la concurrence, l’immigration… tourner et retourner les quelques phrases qui en traitent dans le texte dans tous les sens et trouver des motifs de voter non. Tout simplement parce que le texte proposé ne correspond pas exactement à ce que l’on aurait aimé qu’il fut. Mais à force de multiplier les arguties sur des points de détail, on perd de vue l’ensemble du projet, sa logique, son sens. Et c’est ce qui permet à des gens qui se disent européens, qui le sont sans doute pour certains, de voter non. Je ne sais pas si vous avez vu les modifications que demandent Fabius ou Emmanuelli, elles paraissent dérisoires au regard de l’enjeu.

Mais on ne peut pas reprocher aux électeurs de lire ce texte, de le regarder dans le détail…

Non, bien sûr… Mais ces exégèses qui n’en finissent pas, ces analyses du texte mot à mot contribuent à un émiettement de l’opinion que l’on observe depuis quelques années et qui explique, je crois, ce rejet des politiques dont on parle si souvent. Chacun a son avis qu’il aimerait voir exprimé publiquement. C’est un peu ce qui s’était produit lors de la dernière élection présidentielle ou beaucoup de gens disaient : je m’abstiens parce que personne ne me représente réellement. Résultat : ils ont eu quelqu’un qui les représentait plus mal encore. C’est un peu ce que l’on observe aussi dans les manifestations où l’on voit des gens descendre dans la rue avec leur propre pancarte, leur propre calicot parce qu’ils ne se reconnaissent pas complètement dans ceux que proposent les organisateurs. Et c’est de nouveau la même chose avec cette campagne sur le traité constitutionnel. Chacun a son sujet de prédilection. Je faisais tout à l’heure remarquer qu’il n’y a pas grand chose de commun entre Olivier Besancenot et Christine Boutin, Philippe de Villiers et Marie-Georges Buffet. Chacun a son angle d’attaque. Les arguments que développe Chevênement n’ont pas grand chose à voir avec ceux de Fabius. Mais si vous écoutez les conversations autour de vous, vous verrez que c’est la même chose, chacun a son opinion, qui n’est pas tout à fait celle de son voisin.

Les partisans du oui ont souvent présenté cette diversité comme un défaut.

Si l’on pense à une renégociation, c’en est certainement un, mais si l’on ne regarde que le résultat de l’élection, cette diversité est un atout dans la mesure où elle multiplie les arguments contre ce texte et permet de toucher un bien plus grand nombre d’électeurs : nationalistes, gauchistes, ultra-catholiques et communistes n’ont pas grand chose en commun sinon qu’ils ont tous trouvé dans ce texte un ou deux bouts de phrase qui ne leur convenaient pas. On a là une illustration des vertus de la concurrence que l’on connaît bien en économie : plus il y a de concurrents sur un même marché, plus il y a de chances que les clients soient séduits par les arguments de l’un ou l’autre et achètent le produit en concurrence. C’est une véritable mitraille qui s’est abattue sur les partisans du oui qui ont dû passer leur temps à se défendre contre des critiques plus ou moins justifiées venant de partout.  

J’ajouterai que cette démarche exégétique a probablement contribué à faire perdre de vue la nature même de ce texte qui est le fruit d’une longue négociation entre des pays qui n’ont ni les mêmes traditions ni les mêmes intérêts et, du coup, on en oublie les avancées réelles qu’il contient et qu’il faudra abandonner, renégocier si le texte n’est pas retenu. Vous savez qu’aux Pays-Bas ou en Grande-Bretagne, on critique ce texte en disant qu’il est trop français.

Mais quand vous parlez d’avancées qui pourraient être menacées, à quoi faites-vous allusion?

Je pense, par exemple, à la laïcité. Vous savez qu’il y a eu tout un débat sur les références chrétiennes de l’Europe. Fallait-il les introduire dans la Constitution? On en a beaucoup parlé à la Convention et les Français ont dû se battre vigoureusement pour éviter leur évocation dans le texte final. Ils ont obtenu gain de cause. Si la Constitution n’est pas votée, tout cela n’aura servi à rien, il faudra reprendre cette bataille dans une situation probablement moins favorable. Le Vatican qui n’a jamais cessé d’exercer une pression très forte sur ce sujet va repartir à l’assaut, avec de nouveaux alliés, je pense à tous ceux qui sont hostiles à l’entrée de la Turquie en Europe et qui verront dans l’introduction de quelques mots sur les sources chrétiennes de l’Europe une manière d’interdire l’entrée de ce pays dans la Communauté. Alors même que si la constitution était votée, le sujet disparaîtrait de notre horizon. Ce serait acté, on n’en parlerait plus. Mais on pourrait dire la même chose des droits sociaux, des avancées en matière de démocratie, de défense ou de diplomatie.

Revenons, pour conclure, à l’économie : on entend beaucoup dire qu’un vote non aurait des conséquences économiques graves. Qu’en pensez-vous?

Ce qui nous menace aujourd’hui, c’est qu’un développement trop lent des nouveaux pays, la Pologne, la Lettonie maintienne longtemps un écart de revenus importants entre ces pays et les nôtres et favorise les mouveme nts de main d’oeuvre dont on parle actuellement dans la presse . Pour l’éviter, il faut qu e l’on transfère plus d’argent dans ces pays pour les aider à construire leurs infrastructures. Et cela ne parait vraiment possible que s’il y a un nouveau souffle européen. Si on ne le fait pas, ils se tourneront vers le marché pour les financer, ce qui les forcera à privatiser leurs services publics et notre modèle deviendra minoritaire. Ce qui veut dire qu’il sera encore plus contesté et donc menacé.

Ce ne serait pas la première fois que la France dirait non à plus d’Europe politique, mais à chaque fois cela s’est traduit par plus de libéralisme, je veux dire par une  réduction de la construction européenne à sa seule dimension économique. C’est probablement ce qui se produira de nouveau cette fois-ci. A l’inverse de ce que l’on dit, le non ne devrait pas interrompre la construction européenne, mais la poursuivre, l’approfondir dans le sens que réclament depuis des années les britanniques : c’est-à-dire une grande zone de libre-échange avec peu de régulations. Et de ce point de vue, ceux qui pensent qu’en votant non ils feront obstacle à des mesures du type directive Bolkenstein commettent une erreur. La meilleure manière de lutter contre ce type de mesure est de renforcer la dimension politique de l’Europe, pas de l’affaiblir.  

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1  Le traité constitutionnel, une menace pour les femmes, Le Monde du 19 mai 2005