Bernard Girard
chronique du 11/03/08
Réchauffement climatique : la position américaine va évoluer, mais…
Bonjour, vous voulez nous parler ce matin du réchauffement climatique ou plutôt des évolutions à venir de la position américaine. Les Etats-Unis se sont jusqu’à présent opposés à toutes les mesures prises au niveau international, ils n’ont pas ratifié le protocole de Kyoto et ont, de fait, bloqué les efforts pour lutter contre les émissions de gaz à effet de serre. Mais cela pourrait changer avec la prochaine administration…
On peut effectivement l’espérer, tout simplement parce que les différents candidats ont une approche beaucoup plus ouverte que Georges Bush et son équipe. Barak Obama a dit que le refus américain de ratifier le protocole de Kyoto avait été une erreur. Hillary Clinton a fait de nombreuses déclarations allant dans le même sens, même si se développe actuellement une polémique sur des documents de la Présidence Clinton que l’ancien Président tarde à publier et qui montreraient qu’il n’aurait pas été, du temps de sa présidence, insensible aux pressions de l’industrie pétrolière. C’est, du reste, du temps de sa Présidence que les Etats-Unis ont refusé de ratifier le protocole de Kyoto. Quant à John Mac Cain, il ne critique pas le refus américain de ratifier le protocole de Kyoto, cela a été, dit-il, une bonne chose, mais à la différence de beaucoup dans l’actuelle administration il ne nie pas la réalité du réchauffement climatique.
J’ajouterai que même l’administration Bush a évolué. Elle ne s’oppose plus à des mesures contraignantes pour réduire les gaz à effet de serre, elle veut seulement que ces mesures s’appliquent également à la Chine et à l’Inde. Ce qui n’est pas la meilleure manière de faire avancer le dossier.
Ce refus des Américains de reconnaître la réalité du changement climatique contre l’avis de tous est pour le moins étrange. Comment l’expliquer?
Plusieurs facteurs ont contribué à cet aveuglement. Il y a le poids des groupes de pression, notamment des pétroliers, très puissants dans l’administration actuelle qui ont tout fait pour éviter des mesures contraignantes dont ils auraient été les premières victimes. Exxon a pendant des années financé des groupes qui doutaient de la réalité du changement climatique ou, de manière plus subtile, de l’impact des activités humaines sur le climat.
Il y a aussi, une dimension idéologique. Le réchauffement climatique n’est pas une affaire nationale. Lutter contre veut dire se plier à des règles internationales, ce que les néo-conservateurs qui inspiraient l’administration Bush ont toujours considéré comme sacrilège. Pour ce motif, ils ont, pendant très longtemps soutenu, les sceptiques. Ce n’est que tout récemment qu’a été publié, dans une de leurs revues phares, un article allant en sens contraire.
Il faut, enfin, y ajouter l’indifférence du public outre-Atlantique. Ce n’est que tout récemment qu’il a commencé à prendre conscience des risques du réchauffement climatique, grâce aux efforts de Gore et d’associations spécialisées dans la protection de l’environnement, mais aussi de multinationales sensibles à l’inquiétude des européens.
Les multinationales? On les imagine mal se préoccuper du sujet…
Certains pays européens, je pense notamment à la Grande-Bretagne, mènent aujourd’hui des politiques très actives dans la lutte contre le réchauffement climatique. Ils ont commencé de mettre au point des programmes de sensibilisation à la question et les entreprises qui travaillent sur ces marchés sont bien obligées d’en tenir compte, de mesurer, par exemple, les émissions de gaz à effet de serre générées dans la production et la distribution des produits qu’elles vendent. Dès lors qu’elles le font pour la Grande-Bretagne, pourquoi ne pas le faire ailleurs dans le monde et, notamment, aux Etats-Unis. Ce qui est peut-être une obligation dans les pays les plus exigeants peut devenir une arme marketing dans des pays moins sensibilisés à la question. Timberland est un exemple de ces entreprises qui exportent aux Etats-Unis des préoccupations européennes.
Si je vous comprends bien, la situation est donc en train d’évoluer aux Etats-Unis, mais est-ce que cela se traduit dores et déjà par des actes?
On commence à voir émerger des comportements nouveaux. Le Kansas vient d’interdire la construction d’une centrale à charbon parce qu’elle allait produire des gaz à effet de serre. Le gouvernement américain subventionne massivement les recherches sur le climat, ce qui est, d’ailleurs, et de manière assez paradoxale, une façon de retarder le moment où il faudra prendre des décisions.
Des entreprises commencent, je le disais, à afficher l’empreinte carbone des produits qu’elles commercialisent et des laboratoires universitaires sont à la recherche de méthodes pour la mesurer. Il apparaît, d’ailleurs, que c’est très compliqué, beaucoup plus qu’on ne l’imaginait. Ces mesures remettent en cause de nombreuses idées reçues. On pensait, par exemple, que les légumes provenant du Kenya dégageaient plus d’oxyde de carbone que ceux produits en Grande-Bretagne…
À cause du transport par avion?
Exactement. Or, il apparaît que ce n’est pas le cas, tout simplement parce que les producteurs britanniques utilisent beaucoup plus d’engrais que les producteurs kenyans.
Autre exemple : on dit beaucoup que le transport ferroviaire est plus économe que le transport routier. Ce qui est vrai. Mais si l’on compare l’ensemble des dépenses d’énergie, on s’aperçoit que cet avantage disparaît lorsque l’on doit créer des entrepôts frigorifiques dans les gares pour conserver les marchandises en attendant qu’un camion les transporte de la gare au point de livraison final.
Il faut ajouter que ces empreintes carbone peuvent varier fortement pour un même produit selon qu’on le fabrique en Pologne ou en Italie. Et lorsque les produits assemblent des composants venus d’un peu partout, calculer cette empreinte devient très compliqué.
Inciter les consommateurs à faire attention à leurs achats est sympathique, mais chacun sent bien que ce ne sera pas suffisant. La prochaine administration ira-t-elle vraiment plus loin? Prendra-telle des mesures plus contraignantes?
Quelque soit l’élu, la prochaine administration sera certainement plus active que l’administration Bush. Mais ira-t-elle jusqu’à prendre des mesures contraignantes, ce n’est pas certain. Tout simplement parce que le calcul coût-bénéfice ne l’y incitera pas. Si on classe les pays sur une matrice, selon deux axes :
- les émissions de gaz à effet de serre,
- et l’impact du réchauffement climatique sur les performances économiques,
on découvre que les deux premiers producteurs de gaz à effet de serre, les Etats-Unis et la Chine, auront relativement peu à souffrir du réchauffement climatique alors même que réduire les émissions coûte très cher. C’est ce qui explique leurs réticences…
L’Afrique est dans une situation complètement différente…
Elle produit peu de gaz à effet de serre mais souffre déjà et souffrira plus encore demain du réchauffement climatique. On a calculé que s’il y avait d’ici à la fin du siècle une augmentation de la température moyenne de 2,5° (ce qui est une estimation moyenne puisque certains parlent d’une augmentation de 4°), le produit intérieur brut de l’Afrique diminuerait de près de 4%, quand celui des Etats-Unis diminuerait de moins de 0,5% et pourrait même, selon certaines études, progresser.
Et comment?
Tout cela est évidemment très conjectural, mais toutes les activités ne sont pas également sensibles à la température : que vous fassiez de la banque ou de l’assurance dans des pays chauds ou froids ne change pas grand chose. Et l’agriculture peut, dans un certain nombre de cas profiter d’une augmentation de la température. Les réticences de tant d’Américains viennent de ce qu’ils peuvent espérer échapper aux conséquences les plus graves du réchauffement climatique.
Et nous?
Nous sommes dans une situation intermédiaire, avec une perte de PIB de 2,85%. Alors même que l’Est de l’Europe serait protégée, voire bénéficiaire de ce réchauffement comme la Russie. Ce sont naturellement des calculs à prendre avec précaution, mais qui influencent les opinions et les politiques. On est plus incité à faire quelque chose lorsque l’on est directement menacé. On est ou… on devrait.
Ce n’est pas toujours le cas?
D’après toutes les études, les plus menacés sont les Indiens qui pourraient perdre jusqu’à 5% de leur PIB, alors qu’ils sont en situation de devenir de gros émetteurs de gaz à effet de serre.
Ils auraient donc tout intérêt à lutter contre les gaz à effet de serre…
Oui, et cependant les résistances sont très fortes. On rencontre en Inde de nombreux sceptiques qui expliquent que les données sur le réchauffement climatiques sont produites par les pays du Nord et qu’elles ne sont donc pas totalement fiables, que c’est aux pays du Nord qui émettent le plus de gaz à effet de serre de faire des efforts et que le développement justifie l’augmentation des émissions.
Le risque est de voir ces pays émergents et les Etats-Unis s’opposer sur le registre, ce n’est pas à moi de commencer, c’est à vous. Un Indien qui sait que son pays est responsable de 4% des émissions de gaz à effet de serre a de bons motifs de dire aux Américains qui sont responsables de plus de 20% des émissions : commencez donc par faire des efforts. Quant aux Américains auxquels on dit que les émissions indiennes de CO2 vont augmenter de 94% d’ici à 2030 et celles de la Chine de 139%, ils ont d’autres bonnes raisons de dire : “il faut aussi que vous fassiez des efforts.”
Si chacun campe sur ses positions, on n’avancera pas beaucoup…
C’est ce que l’on peut craindre. D’autant qu’on peut se battre à l’infini sur les modes de calcul. On peut calculer les émissions actuelles, mais on peut aussi se baser sur le cumul des émissions depuis le début de la révolution industrielle.
On risque d’autant plus le blocage que les solutions ne peuvent être que globales. Les Européens peuvent faire le maximum d’efforts, cela ne servira pas à grand chose si les Etats-Unis ou la Chine traînent des pieds et ne font rien. Pour en sortir, il faudrait, en fait, trouver des solutions pour limiter le coût de la lutte contre les émissions.
Si le coût pour les pays les moins menacés, comme les Etats-Unis, sont suffisamment faibles les résistances diminueront.
Et c’est possible?
On peut, pour simplifier, dire qu’il y a deux pistes pour lutter contre les émissions :
- La première est d’investir massivement dans des équipements de lutte contre les gaz à effet de serre, dans l’énergie nucléaire ou dans des systèmes de capture des gaz à effet de serre, que l’on stocke dans le sous-sol, dans d’anciens puits de pétrole. Ces solutions coûtent cher et se heurtent donc à la difficultés que je soulignais à l’instant : pourquoi investir des sommes considérables si on n’est pas vraiment menacé.
- La seconde est de faire une multitude de petites économies, dans le bâtiment, dans la production industrielle, dans l’équipement des logements… C’est la solution qu’a retenue la France au lendemain des crises pétrolières de 1970 pour réduire ses consommations d’énergie. Nous avons à l’époque aidé à l’isolation des logements, incité les industriels à réduire leurs consommations, à développer des produits plus économes en énergie… C’est une solution beaucoup plus économique et donc plus à la portée de pays qui peuvent hésiter à investir massivement.
Mais ces politiques sont-elles efficaces?
Elles l’ont été en France et elles pourraient l’être aux Etats-Unis. Une étude du cabinet Mc Kinsey publiée l’année dernière indiquait que les Etats-Unis pourraient réduire de 28% leurs émissions sans beaucoup dépenser en suivant cette piste. L’inconvénient est qu’elle suppose la mobilisation d’un très grand nombre d’acteurs, de consommateurs, de producteurs, et qu’elle repose sur une multitude de changements de comportements qui ne peuvent être obtenus que par la mise en place de toutes sortes de normes, d’incitations fiscales, monétaires, de politiques de communication… ciblées pour chacun des marchés concernés : le bâtiment, l’industrie… C’est ce qu’a fait dans les années 70, et avec un certain succès, l’Agence pour les Economies d’Energie en France.
Cela a marché parce qu’il y avait alors une véritable volonté politique d’agir. Et c’est cela qu’il faudra regarder de très près. Si les Etats-Unis se lancent dans de grands programmes très coûteux, cela fera beaucoup de bruit pour pas grand chose, s’ils mettent en place des politiques qui mobilisent l’ensemble des acteurs, consommateurs, industriels… on aura plus de chance de les voir effectivement agir pour luter contre le réchauffement climatique.
Et aujourd’hui quelles sont les positions des candidats?
Ils ne sont pas entrés suffisamment dans le détail pour que l’on puisse anticiper ce que seront leurs politiques.
Notes de lecture
Comme chaque semaine, vous souhaitez nous faire part de quelques unes de vos lectures.
Oui, je voudrais ce matin faire état d’une lecture de curiosité.
Vous savez que le chômage diminue actuellement de manière sensible et que le gouvernement attribue ce recul à sa politique, ce qu’il fait, d’ailleurs, avec une certaine discrétion : on n’a pas beaucoup entendu cet argument pendant la campagne électorale. L’une des explications de cette étrange discrétion est qu’il sait que sa politique n’y est pour pas grand chose, que la reprise de l’emploi est, pour l’essentiel, liée à des départs à la retraite massifs des baby-boomers.
Le meilleur moyen de s’en convaincre est de se tourner vers les études prévisionnelles sur l’emploi publiées il y a quelques années. Je pense, notamment, à une étude sur les qualifications publiée en 2004.
C’est une étude qui essaie d’évaluer les besoins en qualifications pour les années à venir, qui doit donc se baser sur des prévisions en matière d’emploi et de chômage..
Et cette étude fait l’hypothèse d’un recul du chômage à partir de 2006?
Absolument. On y lit, par exemple, que “de 2005 à 2035, nous allons avoir des départs en retraite qui seront chaque année de 150 000 à 200 000 plus élevés que ceux des générations nées avant 1945 et ceci pendant 30 ans.” On y lit également que “dans l’hypothèse de croissance la moins favorable (2 % de croissance moyenne du PIB entre 2000 et 2010 ), il y aurait 7 millions de postes de travail à créer ou à renouveler sur cette période (1,2 M à créer ; 5,8 M à renouveler ) ; à comparer à la période 1990- 2000 où la croissance a été en moyenne de 2 %, et le nombre de postes créés ou renouvelés de 6,2 millions (1,4 M créés ; 4,8 M de départs en retraite ).” Or, nous sommes exactement dans le cadre de cette hypothèse la moins favorable.
Conclusion : le recul du chômage est plus lié à des conditions démographiques qu’à la politique du gouvernement?
C’est effectivement la conclusion qu’on peut en tirer. On peut même s’inquiéter : l’économie française a créé l’année dernière 300 000 emplois. L’étude parle de la création de 7 millions d’emplois sur dix ans. Le compte n’y est pas. Ce qui fait craindre que nous nous trouvions, en réalité, dans une situation beaucoup plus inquiétante qu’on imagine : on crée effectivement des emplois pour remplacer les départs à la retraite, mais on en crée beaucoup moins qu’on pourrait, qu’on devrait. Ce serait, bien sûr, à vérifier, mais si c’était le cas, ce serait très inquiétant.