Chronique du 4/11/08
Bernard Girard
Rcession : la faute aux ingalits
Malgr tous les efforts des gouvernements, la nationalisation partielle de nombreux tablissements bancaires, la garantie apporte aux tablissements financiers, les bourses ont continu de chuter. On a le sentiment dĠun chec.
La crise qui tait dĠabord financire est devenue conomique et elle pourrait continuer de sĠapprofondir. Nous vivons une sorte de cascade de crises. Il y a dĠabord la crise des subprimes, des crdits hypothcaires aux Etats-Unis, puis la crise de confiance dans le secteur financier. Nous vivons actuellement une crise profonde des marchs boursiers qui anticipent une crise longue. Et ce nĠest pas tout : de nombreux conomistes annoncent de nouvelles crises : une crise du march de lĠart, ce qui nĠest peut-tre pas trs grave, et une crise des changes qui est infiniment plus inquitante et qui a peut-tre dj commenc et dont lĠeffondrement dĠune monnaie comme le florin hongrois pourrait tre lĠun des prmisses. Cette cascade de crises est quelque chose de tout fait exceptionnel, dĠune extrme gravit qui laisse sans voix les commentateurs.
Ce qui nous proccupe le plus, nous, les citoyens ordinaires, cĠest la crise conomique. Combien de temps va-t-elle durer? Et quelles vont en tre les consquences?
Nous sommes entrs en rcession. Et toute la question est de savoir pour combien de temps. Beaucoup dĠexperts, je pense Martin Wolfe qui crit pour le Financial Times entre autres, pensent que cela durer des annes.
Et pourquoi?
Leur raisonnement est somme toute assez simple. Pendant des annes, nos conomies dveloppes ont vcu sur un crdit peu coteux et facile dĠaccs. CĠest termin. On ne pourra plus, comme il y a encore peu, vivre aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en EspagneÉ crdit, sur les prts bancaires taux faibles pour sĠacheter une voiture ou une maison, sur les cartes de crdit pour vivre au jour le jour. Il va falloir se serrer la ceinture. Et cĠest naturellement mauvais pour lĠconomie et pour la croissance. Pour celle de ces pays, mais aussi pour celle des pays qui nĠont pas autant sacrifi cette folie du crdit.
Mais, je voudrais revenir sur ce que cette crise nous a apprisÉ
Elle nous enseign que lĠon ne pouvait pas faire confiance aux seuls marchs, quĠil fallait les rglementer!
CĠest effectivement une des leons que lĠon peut en tirer. Mais ce nĠest pas la seule. Cette crise nous a galement appris que lĠon ne pouvait pas financer exclusivement la croissance par le crdit. Elle nous a galement appris que si nous tions tous touchsÉ
CĠest une crise vraiment internationaleÉ
Certainement, mais les consquences ne sont pas les mmes pour tous. Pour nous, elle se traduire par une augmentation du chmage. Aux Etats-Unis et dans les pays qui ont financ leur conomie par le crdit, je pense lĠAngleterre et lĠEspagne, elle va galement se traduire par des expulsions, les gens qui ne peuvent plus payer leur crdit, doivent abandonner leur logement. Et ce qui est vrai des logements lĠest galement des automobiles. Je voyais, lĠautre jours, sur CNN un reportage hallucinant sur un spcialiste de la rcupration des mauvais crdits qui expliquait quĠil devrait agrandir son parc de stationnement de vhicules saisis tant ils taient nombreux.
Mais ceux qui auront le plus souffrir de cette crise seront les pays pauvres qui sont pris en tenaille entre deux difficults :
- la
baisse des prix des matires premires qui sont, souvent, leur principale
ressource : nous sommes entrs en rcession et nous consommons moins, les prix
de ces matires premires descendent donc,
- Et
lĠincapacit de sauver leur systme bancaire. Les pays riches ont pris des
mesures radicales pour sauver leurs banques : recapitalisation, garanties de
toutes sortesÉ ce qui cote trs cher et que les pays pauvres ne peuvent pas
accorder leurs banques. Ceux qui ont des capitaux dans ces banques nĠont donc
quĠun objectif : les mettre lĠabri dans les pays richesÉ
La combinaison de ces deux difficults annoncent des lendemains sombres dans ces pays. Cela peut vouloir dire plus de famines, plus de guerres civilesÉ Ce sont certainement les habitants des pays les plus pauvres qui paieront le plus cher les consquences de cette crise.
Cela veut-il dire que les rponses apporter la crise ne seront pas les mmes partout?
On verra partout les Etats intervenir massivement et sĠimpliquer plus quĠils ne lĠont fait ces dernires annes dans lĠactivit conomique. Le temps du Òmoins dĠEtatÓ, de lĠEtat minimal est pass. Ne serait-ce, dĠailleurs, que parce que lĠarme montaire ne peut plus grand chose. Les taux dĠintrt peuvent encore baisser en Europe, dĠautant que les risques dĠinflation se sont loigns, mais les marges dĠaction sont, aux Etats-Unis, trs faibles tant les taux ont dj baiss.
Mais, vous avez raison, cela ne veut pas dire que tous les Etats devront appliquer les mmes solutions.
Aux Etats-Unis, deux pistes paraissent videntes :
- des
investissements massifs dans des infrastructures, routes, pont, systme de
distribution lectrique, digues de la Nouvelle OrlansÉ qui ont t ngliges
ces trente dernires annes,
- Des
politiques qui visent rduire la dpendance des consommateurs amricains
lĠgard du crdit.
Deux pistes auxquelles il faut peut-tre ajouter des mesures pour sauver des caisses de retraite qui reposent sur la capitalisation et qui ont beaucoup souffert ces dernires semaines.
En Chine, le recul des exportations devrait imposer une rorientation de lĠconomie sur les marchs intrieurs. Il y a des besoins normes satisfaire qui pourraient compenser la perte de croissance sur les marchs extrieursÉ
Avec la clef des augmentations de salaires pour les salaris chinois?
Cela parait difficile dans un contexte de recul de la croissance, mais lĠEtat chinois peut augmenter le pouvoir dĠachat de sa population dĠautres manires. Il peut, par exemple, investir dans un systme de sant et de protection sociale qui protge mieux les salaris et les amne rduire leur pargne de prcaution, cette pargne quĠils constituent pour se protger en cas de coup dur : maladie, accidentÉ
Et en France?
Investir dans des infrastructures ou dans la protection sociale nĠest certainement pas pertinent ;: nos infrastructures sont de bonne qualit et notre systme de protection sociale efficace. Ce qui ne veut pas dire quĠil ne faut pas les faire voluer. Mais nos problmes sont plutt de lĠordre de lĠoptimisation de nos systmes que de leur reconstruction.
Mais le chmage va augmenter.
Oui. Et la tentation peut tre grande de se contenter de courber le dos, dĠattendre que la tempte passe. CĠest ce que lĠon appelle le traitement social du chmage et cĠest semble-t-il la voie que le gouvernement a choisie. Mais il y en a une autre qui consisterait investir massivement dans les industries de lĠenvironnement, ce qui permettrait dĠaider le btiment qui va terriblement souffrir, et de favoriser le dveloppement de grosses PME, dĠentreprises de 3 ou 4000 salaris dans des secteurs dĠavenir.
Mais ces politiques de soutien de lĠactivit par la dpense publique ne suffiront pas. Il faudra galement lutter contre la monte des ingalits. Car, cĠest l quĠest au fond lĠorigine de la crise.
On dit plutt que son origine est du cot du manque de rglementation
On nous dit effectivement beaucoup que cette crise est ne dĠun dfaut, dĠun manque de rglementation des activits financires. Il faut certainement rinventer des rglementations, viter que lĠon puisse y chapper comme cela a t le cas, avec les phnomnes de titritasion dont nous avons dj parl ici. Je ne suis pourtant pas sr que cĠen soit la cause premire.
La crise viendrait donc de la monte des ingalits?
La crise que nous vivons aujourdĠhui vient, en effet, je crois, de la monte des ingalits suite aux mesures prises, aux Etats-Unis puis en Grande-Bretagne depuis le dbut des annes 70É
Les annes Thatcher et ReaganÉ
Oui. On a vu se mettre en place, ce moment l, dans ces pays, puis ailleurs, toute une srie de politiques, notamment en matire fiscale, mais aussi en matire de droit de travail, qui ont conduit une explosion des ingalits de revenus. Les revenus des plus riches, des dirigeants dĠentreprises, des 2 ou 3% des salaris les mieux rmunrs ont explos, tandis que ceux de la majorit, des ouvriers, des employs, des cadres moyens, de ce que lĠon appelle les classes moyennes ont stagn voire, dans certaines priodes, recul. Or, ces classes moyennes forment le gros des consommateurs. Ce sont les membres de ces classes moyennes qui consomment, achtent maisons, voitures, tlviseursÉ Pour que la stagnation de leur pouvoir dĠachat ne se transforme pas en baisse de lĠactivit conomique, on a favoris le dveloppement du crdit, avec dĠun cot des taux dĠintrt faibles, cela a t pendant des annes la politique de la Fed, la banque centrale amricaine, et de lĠautre, lĠinvention de tout un ensemble de mcanismes financiers pour faciliter cette explosion du crdit. Et cĠest ce systme qui a craqu lĠanne dernire avec la crise hypothcaire amricaineÉ
Il ne suffirait donc pas dĠintroduire de nouvelles rglementations, il faudrait aussi agir sur les ingalitsÉ
Oui. Et pour le bien de tous. Pour celui des classes moyennes, de ce que lĠon appelle aujourdĠhui classes moyennes et qui regroupe, pour lĠessentiel, tous ceux qui ont un emploi rgulier plein temps. Ce qui veut dire des revenus rguliers et assurs. Ces classes moyennes pourraient, dans une socit moins ingalitaire o la richesse produite serait distribue de manire plus quitable, consommer sans prendre de risques inconsidrs comme elles ont fait, aux Etats-Unis ou ailleurs, en utilisant massivement le crdit.
Mais comment faire?
LĠune des armes des gouvernements est la politique fiscale. Dans son programme lectoral, Barack Obama prvoit des baisses dĠimpts pour les classes moyennes et des augmentations pour les entreprises et les plus riches. CĠest la voie suivre. Notre gouvernement pourrait dĠailleurs sĠen inspirer, ce qui, soit dit en passant lĠamnerait manger son chapeau, revenir sur ses premires mesures qui ont justement consist allger la charge de lĠimpt sur les plus riches.
Mais est-ce possible? Croyez-cous que les plus riches se laisseront faire?
Ils risquent effectivement de rsister. Mais je ne suis pas certain quĠils aient , sur le moyen terme perdre une politique fiscale qui leur soit moins favorable. Les riches se sont formidablement enrichis ces trente dernires annes, mais ils ont perdu, en quelques semaines, de 30 40% de leur capital qui sĠest envol, a disparu, est parti en fume dans la chute des cours de la bourse. Ils ne seraient pas aujourdĠhui moins riches sĠils avaient pay plus dĠimpts. Des impts qui auraient permis de rduire les dficits, de financer des dpenses dĠintrt collectif.
Les politiques fiscales menes ces dernires annes dans les pays industrialiss, dont lĠexemple le plus rcent est le paquet fiscal de Nicolas Sarkozy et son bouclier fiscal, ont t une catastrophe.
Ils ne seraient pas non plus moins riches, si les politiques salariales des entreprises avaient t plus quitables, si on avait rparti de manire plus justes les fruits des gains de productivit.
En un mot, dans une socit moins ingalitaire, les classes moyennes auraient pu financer leurs achats sans prendre autant de risques. Et nous nĠaurions pas eu une crise de cette ampleur avec tout ce quĠelle signifie de destruction massive de richesses.