Bernard Girard
Les salariés européens
perdent-ils le moral ?
Bernard Girard,
bonjour. Vous avez choisi ce matin de nous parler du moral des
salariés…
Oui. On voit actuellement se multiplier les enquêtes et autres
sondages qui nous donnent des informations sur l’état de
santé non pas de notre économie mais des salariés
français et qui nous disent qu’ils sont de plus en plus
démotivés. Le cabinet de conseil Towers Perrin vient, par
exemple, de publier une étude qui va dans ce sens et qui
affirme, par exemple, que seulement 15% des personnes
interrogées en Europe, il s’agit d’une étude
européenne, sont fortement engagées et produisent, je
cite, « librement et continuellement un effort
supplémentaire. 20% sont désengagés, ce qui
signifie qu’ils produisent juste le nécessaire. Les 2/3 restant
de l’échantillon sont au mieux « modérément
» engagés, mais représente néanmoins un
réservoir important de salariés potentiellement
engageables.. »
Cela veut sans
doute dire que les gens, les salariés, recherchent un meilleur
équilibre entre leur vie professionnelle et leur vie
privée ?
C’est effectivement l’une des conclusions de cette enquête.
Cela va un peu
dans le sens de ce que dit cette jeune femme qui travaille chez EDF et
qui vient de publier un livre qui fait l’éloge de la paresse…
Cela fait effectivement penser à « Bonjour paresse
», le livre de Corinne Maier qui a été un des
succès, un des best-sellers de cet été. Avec cette
différence que les auteurs de l’étude que je cite ne
trouvent pas cela du tout drôle puisqu’ils mettent plutôt
en évidence les risques que cela fait courir aux entreprises.
Ces 2/3 de salariés qui sont au mieux engagés «
modérément », l’enquête parle de «
ventre mou », pourraient, je cite toujours, « glisser vers
el désengagement avec des conséquences
dévastatrices sur la productivité et le moral. »
« Au vu de sa taille, ce groupe peut avoir un impact
négatif fort sur le moral de l’ensemble des salariés.
»
Autant dire que
c’est à leurs yeux inquiétant…
Oui, mais l’est-ce vraiment ? Je n’en suis pas si sûr. Si l’on
additionne les très engagés et les
modérément engagés, on arrive à un total de
80%, ce qui n’est pas négligeable. Ce qui est inquiétant,
c’est le discours qui entoure cette enquête, discours fourni
d’ailleurs autant par les journalistes qui en parlent, parce qu’on en
parle beaucoup, que par ses auteurs.
Pour faire court ou sensationnel, on insiste sur la
démotivation, sur les 20% de salariés
démotivés. Or, je ne suis pas sur que nous ayons vraiment
intérêt dans la situation actuelle à ce que l’on
associe aux Européens en général, et aux
Français en particulier, l’image de travailleurs peu
motivés. Imaginez ce que peut penser l’investisseur
américain ou japonais qui hésite entre l’Europe et telle
ou telle partie du monde qui lit cette étude et les commentaires
qui l’accompagnent. Il a déjà le sentiment que les
européens sont mieux payés que les autres, si, en plus,
ils ne sont pas motivés, il y regardera à deux fois. En
ces temps de délocalisation, c’est plutôt dommage.
Il y a d’autres
études qui donnent des résultats comparables ?
Ce n’est pas la seule. Sur exactement le même sujet, l’institut
américain Gallup réalise régulièrement une
étude qui donne des résultats plus inquiétants
encore. D’après ce sondage réalisé dans plusieurs
pays et, en France, par l’IFOP sur un questionnaire américain :
- 6% des salariés français sont « engagés
», ce qui veut dire, un peu comme dans l’enquête Tower
Perrin, fortement motivés : ils participent aux résultats
de l’entreprise dont la bonne marché conditionne leur
épanouissement personnel ;
- 68% sont « non engagés ». Ils exécutent
leur travail de manière neutre et peuvent, selon les
circonstances, évoluer dans un sens ou dans l’autre ;
- 26% sont « activement désengagés », ce sont
des salariés qui tendent à faire partager à leurs
collègues leur vision négative des choses et sont mal
à l’aise tant au travail que dans leur vie professionnelle.
Vous dites que
c’est un sondage international. Les autres pays obtiennent-ils de
meilleurs résultats ?
L’étude Gallup est réalisée dans 8 pays, ce qui
permet des comparaisons. La France arrive en septième position,
ce qui n’est pas brillant, derrière les Etats-Unis qui ont un
taux de salariés engagés de 30%, le Canada, Israël,
la Grande-Bretagne, l’Allemagne, le Chili et le Japon.
Et qui est le
dernier ?
Singapour… !
Ah ! bon… On
attendant plutôt Singapour en tête…
Effectivement, ce qui invite d’ailleurs à regarder ces
résultats avec beaucoup de prudence. Ces enquêtes
internationales sont rarement fiables. Surtout sur des sujets comme
celui-ci. On peut les critiquer de plusieurs manières :
- on peut, d’abord, se demander si c’est en posant des questions aux
salariés qu’on a les meilleures chances d’évaluer leur
motivation au travail. J’en doute, pour ma part, un peu ;
- on peut ensuite s’interroger sur le vocabulaire utilisé, sur
les traductions. Prenez le mot engagement qu’utilisent ces cabinets
américains. Il est aux Etats-Unis très proche de ce que
nous entendons par motivation ou, plutôt, implication. En
français il évoque tout autre chose : l’engagement
politique, Jean-Paul Sartre, les intellectuels engagés. On peut
très bien être motivé dans son travail sans
être le moins du monde engagé au sens où peut
l’être un bénévole dans une association, un croyant
dans un église, un militant dans un parti ;
- on peut, enfin, s’interroger sur les différences entre les
pays, entre les méthodes de management.
A quoi faites-vous
allusion ?
Mais je vais vous donner un exemple. L’enquête de Galllup
consacre toute une série de questions à la
reconnaissance. Elle demande, par exemple, aux salariés s’ils
ont reçu au cours de la semaine passée des marques de
reconnaissance ou de félicitations pour avoir bien
effectué leur travail ; elle leur demande si leur
supérieur direct semble s’intéresser à lui e n
tant qu’individu.
Des réponses positives à ces questions, il y en a
plusieurs comme cela, améliorent la note. Vous êtes plus
motivée lorsque votre patron vous dit que vous êtes
formidable…
Ce n’est pas faux !
Non, ce n’est pas faux. Mais on touche là à quelque chose
de très culturel. Les entreprises américaines ont depuis
des années, des décennies, développé toute
une série de récompenses, de médailles, d’occasion
de féliciter les gens. Lorsque vous entrez dans le bureau d’un
cadre moyen aux Etats-Unis, ses murs sont couverts de petites plaques
qui annoncent qu’il a été élu le meilleur
comptable de l’année, le plus populaire, celui qui a fait le
plus de progrès… Il n’existe rien de pareil en France. Nous
n’avons que la médaille du travail et, pour les
fonctionnaires, les décorations, la légion d’honneur,
l’ordre du mérite… Nous avons peut-être tort, reste
qu’utiliser ce paramètre pour mesurer la motivation ne peut que
défavoriser les pays dans lesquels on est plus
réservé.
Ces sondages sont contestables d’une autre manière : ils
comparent des pays qui n’ont pas les mêmes structures
économiques. Nous avons, par exemple, une fonction publique
très importante, qui pèse d’un poids beaucoup plus lourd
dans la population active qu’ailleurs, notamment aux Etats-Unis. Or, on
sait bien que les salariés de la fonction publique ne vivent pas
leur travail de la même manière que les salariés du
privé.
Vous voulez dire
qu’ils sont moins motivés ?
Pas du tout, mais leurs motivations au travail ne sont pas les
mêmes. Ils sont beaucoup plus attentifs à
l’intérêt général que leurs collègues
du privé. Les spécialistes de ces questions distinguent
bien les motivations des personnels du secteur public de celles du
secteur privé. Leur poids dans l’échantillon a
certainement un effet sur les résultats du sondage.
Je vous ai bien
compris : vous vous méfiez de ces sondages. Est-ce que cela veut
dire que vous doutez de leurs conclusions ?
J’en doute effectivement parce que tout un ensemble de facteurs me font
penser que les salariés ne sont pas moins motivés
aujourd’hui qu’hier. A commencer par le fait que l’on trouve beaucoup
d’autres sondages qui donnent une image différente. En septembre
dernier l’IFOP a demandé à un échantillon de
salariés s’ils aimaient leur entreprise. 51% ont répondu
tout à fait, 32% plutôt et seulement 8% pas du tout. On
peut imaginer que des gens qui aiment leur entreprise ont plutôt
envie de tout faire pour qu’elle réussisse. D’autant que lorsque
l’on demande aux gens ce qu’ils aiment dans leur entreprise, ils
répondent à 36% l’intérêt du travail,
à 28% l’ambiance du travail et à 13% leurs
responsabilités . Et lorsqu’on leur demande pour qui ils
travaillent, ils répondent à 37% pour les clients, ce qui
n’est pas rien et va plutôt à l’encontre des thèses
sur le désengagement.
On peut toujours
opposer un sondage à un autre…
Vous avez raison. Mais on peut avancer d’autres arguments plus solides.
Je pense notamment à la productivité horaire qui est,
comme chacun sait très forte en France, elle est de 5%
supérieure à celle des américains, ce qui peut
s’expliquer de plusieurs manières, notamment par la structure de
l’économie française : elle est dominée par des
PME, ce qui se présente un certain nombre d’inconvénients
en matière d’emploi dont nous avons déjà
parlé, mais est plutôt favorable à la motivation.
Et pourquoi ?
C’est, je crois, assez simple. Dans les PME, le patron est beaucoup
plus proche des salariés, ce qui a plusieurs conséquences
:
- le patron peut exercer un contrôle beaucoup plus rigoureux sur
leur travail que dans une grande entreprise,
- il est le plus engagé, au sens propre, si l’entreprise fait
faillite il perd ce qu’il y a investi et il est sans doute plus
entraînant, plus charismatique qu’un cadre qui pourrait tout
aussi bien faire autre chose,
- les salariés sont beaucoup plus informés de la
réalité de la situation économique de l’entreprise
que dans un grand groupe. Ils savent ce que l’entreprise leur doit, ce
que pourrait lui coûter leur manque de travail…
- la reconnaissance dont nous parlions tout à l’heure y est plus
spontanée. On le voit dans le bâtiment où les
patrons n’hésitent pas à organiser un pot lorsqu’un
chantier se termine bien, ce qui n’est pas le cas dans les grands
groupes.
J’ajouterai que les patrons sont très attentifs à ces
questions. Il y a quelques mois, l’IFOP leur a demandé comment
ils évaluaient la « sous-perfomance ». La
démotivation venait en seconde position juste derrière la
baisse du carnet de commandes, ce qui vient dire que les patrons y sont
particulièrement attentifs : lorsque la motivation faiblit, ils
font en sorte d’agir dessus.
Mais comment
expliquer ce décalage entre ce que disent les sondages de ces
cabinets internationaux que vous citiez en début
d’émission et ce que suggèrent vos analyses ?
Je crois que les cabinets internationaux confondent l’inquiétude
que connaissent les salariés, leur contestation d’organisations
qui favorisent de plus en plus la précarité, et la
démotivation. Cette inquiétude, cette contestation sont
réelles, et c’est sans doute ce qu’expriment les salariés
qui répondent à ces sondages, mais ce n’est pas parce que
l’on est inquiet sur l’avenir, ce n’est pas parce que l’on conteste les
orientations d’une entreprise que l’on travaille moins. Le monde du
travail fonctionne sur un modèle très
hiérarchisé où l’on a pris l’habitude
d’obéir, de faire comme on vous dit. On peut penser une chose et
en faire une autre et c’est probablement ce qui se produit.
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