L'émergence d'une pensée radicale

Vous voulez nous parler de votre week-end?

Oui. J'ai passé mon week-end à Montpellier, sous la pluie, dans la salle de classe très décrépie d'une école désaffectée à quelques centaines de mètres du centre ville.

Cela ne paraît pas très réjouissant…

Détrompez-vous, c'étais passionnant. J'étais aller écouter des gens parler des institutions financières internationales, dans le cadre d'une formation organisée par Attac.

Et vous étiez nombreux?

Nous étions une trentaine. Un peu comme dans chacune des quatre ou cinq sessions du même type qui ont été organisées à Paris et en province ces derniers mois.

Et qu'est-ce qui vous a poussé à assister à cette formation?

Deux choses :

Attac, c'est la taxe Tobin?

C'est cela, à l'origine. C'est une idée simple : mettre un grain de sable dans les flux financiers internationaux pour limiter les conséquences néfastes de la libéralisation financière, une idée sérieuse puisque empruntée à un économiste réputé, James Tobin, dont on trouve le nom dans tous les manuels d'économie, une idée portée par un journal sérieux lui aussi, réputé et ouvert à l'extérieur : Le Monde Diplomatique.

Le soutien du Monde Diplomatique a joué un rôle important puisque vous savez qu'il est lu à l'étranger et qu'il s'est très tôt mis aux nouvelles technologies et, notamment, à Internet. Mais tout cela n'aurait cependant pas suffi à faire le succès, s'il n'y avait eu autre chose. Et cet autre chose, je l'ai rencontré à Montpellier.

Et c'est quoi cet autre chose?

Mais c'est tout simplement un tissu associatif extrêmement fin. Dans la réunion à laquelle j'assistais, qui traitait des sujets particulièrement austères et techniques, comme la dette des pays du Sud, il y avait des membres d'une dizaine d'associations différentes. Certaines très orientées vers les questions du Tiers-Monde, mais aussi des écologistes, des artisans, des gens qui se préoccupent du développement local et des représentants d'associations de médecins. Il y avait une personne membre de l'association médicale franco-palestinienne et une autre représentant un petit syndicat de médecins généralistes très axé, si j'ai bien compris, sur la lutte contre les laboratoires pharmaceutiques et le corporatisme des professions médicales. Autant dire que l'on avait dans l'assistance des gens qui venaient d'horizons très différents, qui avaient des préoccupations et des expériences très variées.

C'était peut-être un peu le hasard?

Non! J'ai observé que dans toute la littérature que l'on nous a donnée, on faisait toujours référence à un très grand nombre d'associations aux objectifs très différents. Derrière chaque pétition, déclaration… il y a, chaque fois, une trentaine d'associations. et ce ne sont pas toujours les mêmes…

J'imagine que ces associations ne sont pas toutes très importantes.

Certaines le sont. Agir Ici qui s'occupe aussi bien de lutte contre la pauvreté que de protection de l'environnement, a 12 000 membres, mais vous avez raison : la plupart de ces associations sont petites. Mais chacune entretient des relations avec d'autres associations qui partagent les mêmes préoccupations.

Il y a donc un tissu associatif très riche qui innerve finement la société, dans lequel les informations, les idées circulent rapidement. Tout simplement parce que c'est leur rôle de faire circuler les idées. Tout leur travail consiste justement à communiquer, à échanger, elles font des conférences, des tracts, des réunions, des journaux…

Et ce tissu a facilité la diffusion des idées d'Attac dans la population. En France, mais également à l'étranger puisque ce monde associatif est depuis très longtemps ouvert sur l'extérieur.

Et ce tissu ne se contente pas de faciliter la diffusion de ces idées, il est également en train de favoriser l'éclosion d'une pensée alternative, radicale qui propose d'autres solutions que ce que l'on a appelé la pensée unique. C'est comme un terreau, un milieu écologique qui facilite la croissance d'espèces ou de variétés qui sont ailleurs incapables de croître et de prospérer.

Penser que les idées se développent comme des plantes ou des bactéries est un peu surprenant…

Oui et cependant lorsque vous regardez ce que l'on appelle la pensée unique, disons pour simplifier la pensée économique néo-classique, c'est bien cela : c'est un milieu, ce sont des revues où publier, des universités et des organisations où faire carrière, des institutions qui fabriquent de la réputation. Et bien là, c'est un peu pareil, on a un milieu qui va favoriser l'éclosion d'une pensée alternative.

Sans avoir pourtant les moyens des milieux qui favorisent la pensée unique

Bien sûr. Mais il a de quoi devenir un laboratoire pour de nouvelles idées. On peut, d'ailleurs, essayer d'analyser ces caractéristiques qui en font, dores et déjà, un véritable laboratoire.

La première de ses qualités est la diversité à laquelle je faisais allusion à l'instant :

J'ai été très frappé, pendant ces deux jours, par les regards croisés portés sur la réalité. Les intervenants ont à plusieurs reprises mis en cause les choix en faveur des privatisations des services publics que font les économistes du FMI. Et aussitôt, des gens dans l'assistance sont intervenus pour dire : mais est-ce que cette critique de la privatisation des services publics dans les pays les plus pauvres ne peut pas nourrir celle que nous menons contre l'AGCS.

De quoi s'agit-il?

De l'accord sur le commerce des services signé à l'initiative de l'OMC en 1994 et que combattent tous ceux qui veulent défendre les services publics. Les problématiques sont très différentes, mais la critique contre la privatisation des services publics qui n'a rien de facile peut trouver là de nouveaux arguments.

De la même manière, on peut trouver dans l'analyse des échecs de l'aide internationale au développement, des arguments pour critiquer tous ceux qui se s'accommodent de la montée des inégalités. Vous connaissez leur argument : ce n'est qu'un mauvais moment à passer…

Et dans le Tiers-Monde, ce mauvais moment dure depuis très longtemps

Exactement!

Cette diversité permet encore de construire une pensée globale, totalisante, qui échappe aux chapelles, aux intérêts particuliers des uns et des autres, qui élabore un modèle de développement, de société cohérent, complet.

Mais il n'y a pas que la diversité. Il y a également la capacité qu'a ce tissu de développer une véritable expertise. Ces associations ne sont pas très riches, mais elles ont assez de moyens pour recruter des spécialistes, des gens compétents capables de collecter de la documentation, vérifier des données, développer des idées. Il y avait parmi les gens qui intervenaient des gens de bon niveau. Il y avait notamment un garçon, un belge qui travaille pour le Comité pour l'annulation de la dette du Tiers-Monde, Arnaud Zacharie, qui a fait un exposé brillant sur la dette. Il est très actif, a beaucoup écrit et peut prétendre contester utilement, intelligemment, les organisations internationales. Il ne se contente pas d'additionner des slogans, il analyse, réfléchit, pense…

Ces associations offrent également aux gens qui acquièrent cette expertise des moyens de la faire connaître, de la diffuser : il y a des revues, des maisons d'édition, des colloques, des liens avec l'université. Et c'est important : on ne pense pas dans le vide. On a toujours besoin de supports, d'institutions qui vous accompagnent, vous soutiennent et vous portent.

Vous citez un nom, mais est-ce que cela suffit?

Je cite Arnaud Zacharie parce que je l'ai entendu, il y en a bien sûr d'autres.

Mais il y a un autre phénomène important. Ce milieu donne aux déviants, aux gens qui sont au cœur des institutions, qui les connaissent bien, qui en ont identifié les limites, qui pensent autrement la possibilité de s'exprimer, de faire connaître leurs différences.

Les institutions, qu'il s'agisse de l'Université, des revues savantes ou des organisations internationales se méfient beaucoup des dissidents. Elles tentent toujours de limiter leur impact, sinon de les faire taire, du moins de les rendre inaudibles. Il est pratiquement impossible de publier un article hétérodoxe dans les grandes revues économiques, qu'il s'agisse de l'American Economic Review ou du Journal of Political Economy. Et comme on ne peut pas obtenir des postes dans les grandes universités si l'on n'a pas publié dans ces revues, la pensée unique, la pensée conventionnelle en sort renforcée. Ce qui ne veut pas dire que les gens qui sont passés par là ont perdu tout esprit critique. Bien au contraire. On pourrait en donner de nombreux exemples. Et au plus haut niveau. L'un des critiques les plus sévères des institutions financières internationales, Joseph Stiglitz a été l'économiste en chef de la Banque Mondiale. Il reprochait notamment au FMI de demander aux pays qu'il aidait d'équilibrer leurs budgets alors même que Clinton s'est opposé à ce que le Congrès vote un amendement sur le budget de l'économie américaine.

Autre critique réputé : Ravi Kanbur, qui était le principal rédacteur du rapport annuel de la Banque Mondiale sur la pauvreté.

Le milieu que je décrivais donne à ces dissidents la possibilité de s'exprimer, il diffuse leurs réserves, leurs critiques, les fait connaître et leur donne un poids qu'elles n'auraient pas autrement… Il leur permet également de nouer des alliances avec d'autres dissidents, car il y en a, et beaucoup mais qui restent isolés, coincés dans leurs universités, dans leurs revues de seconde zone… Pour ne citer que quelques noms, il y a les post-keynesiens, les institutionnalistes…

A vous entendre, donc, la pensée unique s'est trouvée un adversaire?

La pensée unique a toujours eu des adversaires, mais sans poids institutionnel, sans capacité d'intervenir dans le débat public. C'est ce qui est en train de changer. Et c'est important.

Pourquoi?

Tout simplement parce que la bataille idéologique qui s'était évanouie avec l'épuisement théorique du marxisme reprend et que la domination de la pensée néo-classique est de nouveau contestée. Que les réflexions sur l'inégalité, le marché et la toute puissance des actionnaires ont repris. Or vous savez que les batailles dans le champ des idées ont un effet direct sur les programmes et l'action des politiques.


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