Bernard Girard
Chronique du 21/06/05
Immigration : il n’y a pas grand chose à attendre des quotas
Bonjour, vous avez choisi de nous parler ce matin des quotas que le gouvernement veut introduire dans la politique sur l’immigration…
Vous savez que c’est une idée de Nicolas Sarkozy que le Premier Ministre a reprise à son compte alors même qu’il l’avait combattue avec énergie lorsqu’il était ministre de l’intérieur, il y a de cela à peine quelques semaines. J’imagine que cela fait partie du deal qu’ont passé ces deux hommes, mais au delà de ces circonstances, ce projet mérite qu’on s’y attarde pour deux motifs. C’est, d’abord, une confirmation du tropisme américain de Nicolas Sarkozy. Vous savez qu’il parle également de discrimination positive et on a le sentiment que son projet politique s’inspire largement du modèle américain : c’est là qu’il prend son inspiration et on le verra probablement avancer dans les mois qui viennent d’autres propositions directement copiées de ce qui se fait outre-Atlantique. Mais c’est aussi une inflexion de la politique de l’immigration.
C’est l’annonce de plus de souplesse?
Je ne dirai pas cela. En même temps que l’on annonce ces quotas, on nous apprend que l’on va multiplier les reconduites à la frontière de 50% pour la seule année 2005 et on voit des policiers retenir des enfants à Roissy, cela s’est produit au moins deux fois ces derniers jours, avec un petit haïtien de 6 ans, et une petite fille de 3 ans. Ce n’est donc pas plus de souplesse, c’est autre chose : c’est l’idée que, dans certains cas au moins, nous pouvons avoir besoin d’immigrés dans tel ou tel domaine de l’activité économique et que, lorsque c’est le cas, il convient de les laisser entrer en France. S’il y a inflexion, elle est sur ce seul point : on traite la question de l’immigration sous l’angle de l’économie et non plus seulement sous celui de la police et de la compassion, ce qui amène à entrouvrir la porte. En ce sens, on peut dire que cela change des discours du tout fermé qui dominaient jusqu’à présent à droite, mais que l’on entendait aussi beaucoup à gauche. Mais ce changement ne veut pas dire que la vie sera plus facile pour les immigrés ni que l’on entrera plus facilement en France.
Mais comment est-ce que cela fonctionnera?
Il ne s’agit, aujourd’hui que d’une annonce et on n’en sait pas beaucoup plus. Dominique de Villepin a parlé dans son discours à l’Assemblée de sa volonté de passer d’une immigration subie à une immigration choisie. Nicolas Sarkozy a annoncé au congrès de l’UMP que le gouvernement et le Parlement devraient avoir, auront la possibilité de définir chaque année des quotas d’immigrés catégorie par catégorie. On sait que ces catégories ne seront ni ethniques ni religieuses, ce qui est bien le moins… mais pour le reste, on n’en sait pas beaucoup plus. Tout simplement parce qu’aucune mesure n’a à ce jour été étudiée. Des mesures seront-elles mises en oeuvre avant les prochaines élections présidentielles? Ce n’est même pas certain.
Vous savez que Nicolas Sarkozy n’a que cette échéance en tête et on ne peut pas exclure qu’il ait mis ce dossier sur le tapis dans cette perspective. Il a compris la leçon de 2001, il sait que le Front National rode et que ce sera l’un des thèmes de la prochaine campagne électorale. Il prend les devants et force les autres à se prononcer sur ces thèses. Les socialistes qui n’ont pas, sur le sujet, beaucoup d’idées, ont commencé de le faire. Julien Dray, qui est leur porte-parole, a repris il y a quelques jours l’idée des quotas : ils sont, dit-il, une nécessité, mais il faut les organiser avec les pays d’origine. Sur ce plan, Nicolas Sarkozy a gagné une première manche : il a apporté une idée, il l’a imposée dans son camp et a amené son adversaire à la reprendre… Il passe aujourd’hui pour celui qui a, sur le sujet, du courage et de l’imagination…
Mais est-ce que cela peut marcher?
C’est toute la question. Et la réponse dépend de ce que l’on en attend. On peut envisager ces quotas comme une technique pour mieux maîtriser les flux migratoires. C’est le sens de la politique de Nicolas Sarkozy qui les associe à des contrôles plus stricts des entrées. Mais, du coup, on peut craindre que ce renforcement des contrôles ne se fasse aux dépens d’autres modes d’entrée sur le territoire, je pense, par exemple, au regroupement familial qui est devenu, depuis une vingtaine d’année le premier motif d’immigration en France. Et l’on pourrait se trouver avec un gouvernement qui sous des airs de libéralisme, je laisse les portes entrouvertes, se révèle aussi sinon plus répressif que ses prédécesseurs. C’est ce qui s’est produit en Australie, pays que Nicolas Sarkozy a donné en exemple, et, malheureusement, c’est ce qui risque de se produire chez nous. Penser une seconde que l’introduction de quotas pourrait faciliter les migrations est une erreur.
Mais on peut également envisager ces quotas comme un outil pour répondre aux besoins du marché du travail…
C’est un peu ce que Nicolas Sarkozy fait lorsqu’il dit que le Parlement et le gouvernement se prononceront chaque année sur des quotas catégorie par catégorie.
Ce qui ne nous aide pas beaucoup à comprendre comment cela fonctionnera.
Mais comment font les pays qui ont choisi cette solution?
Les américains ont défini 5 catégories (les personnes qui occupent une place éminente dans leur domaine, les titulaires de diplômes de haut niveau, les professionnels, les investisseurs) et ils donnent à chacune de ces catégories un quota. A peine 7% des quotas sont aujourd’hui réservés aux travailleurs non qualifiés.
Les canadiens ont mis en place un système par points qui ressemble un peu à un bilan de compétences où l’on mesure la formation, l’expérience, les demandes de la profession. Eux aussi privilégient les gens formés, qualifiés et riches. On retrouve le même désir de privilégier les gens les plus qualifiés. Le système britannique vise, lui aussi, les plus qualifiés…
Les techniques varient donc, mais l’objectif est toujours un peu le même : attirer les mieux formés et les plus riches. Et c’est dans cette direction que devrait s’orienter les projets du gouvernement, ce qui est probablement une erreur.
Pourquoi?
Pour plusieurs motifs. D’abord, je trouve moralement un peu moyen d’aller faire son marché de compétences dans les pays les plus pauvres. On leur demande de former les élites, de financer ces formations et une fois celles-ci achevées on accueille ceux qui les ont suivies. C’est un peu comme si je vous demandais de me donner sans contre-partie les carottes et les navets que vous faites pousser dans votre jardin.
C’est ce que font les Etats-Unis depuis des décennies…
C’est effectivement l’une des sources de leur richesse. Que seraient aujourd’hui les Etats-Unis s’ils n’avaient accueilli dans les années 30 et 40 tous les intellectuels et artistes européens chassés d’Europe par le nazisme et le communisme?
Mais que ce soit moralement contestable n’en fait pas forcément une erreur économique…
C’est aussi une erreur économique et l’on risque d’être doublement déçu. Déçu, d’abord, parce que rien n’indique que nous réussirons à faire venir chez nous ces gens qualifiés dont nous avons besoin.
Et pourquoi?
Mais tout simplement parce que l’on oublie trop que les immigrés les plus qualifiés sont aussi des agents économiques qui font des choix, qui calculent avantages et inconvénients. Et mettez-vous aujourd’hui à la place d’un jeune informaticien indien. La France sera-t-elle son premier choix? Il aura plutôt intérêt à aller aux Etats-Unis où le marché du travail est, pour sa spécialité, plus ouvert, plus prometteur. D’autant plus prometteur qu’il parle déjà anglais, qu’il a peut-être suivi les cours d’une université américaine installée aux Indes, ce qui facilite son intégration… Attirer des candidats étrangers de qualité demande des investissements dans la formation de compétences dans les pays d’origine que nous avons cessé de faire depuis des années. Si l’on veut que les jeunes indiens aient envie de venir travailler en France, il faut, d’abord, qu’on leur donne envie de venir poursuivre leurs études ici, envie qui les incitera à apprendre le français, à s’intéresser à notre culture. Toutes choses qui ont été négligées ces dernières années : plutôt que d’attirer les étudiants étrangers, on a tout fait pour les écarter. Et du coup, nous risquons de rencontrer des difficultés pour recruter les candidats répondant aux exigences que nous nous serons données.
S’il y a beaucoup de candidats, cela ne devrait cependant pas être un obstacle…
C’est vrai, mais cette sélection des plus qualifiés me paraît présenter un autre défaut, plus grave : je ne crois pas que l’on puisse se contenter d’une approche qui privilégie une main d’oeuvre qualifiée.
C’est pourtant ce que font les pays dont nous parlions tout à l’heure…
Oui, mais je crois qu’ils se trompent comme le montre d’ailleurs le maintien d’un très fort courant d’immigration clandestine. S’il suffisait de créer des quotas pour la supprimer, cela se saurait. Or ce n’est pas le cas. Et ce ne l’est pas parce que nos économies ont aussi besoin de ce que l’on appelle des emplois peu qualifiés.
Mais si l’on veut réserver les quotas aux emplois qualifiés, c’est qu’il y a chez nous beaucoup de chômage…
Je sais bien. Mais l’expérience montre que la fermeture des frontières ne protège pas l’emploi puisque nous avons près de 3 millions de chômeurs. On peut même se demander si, à l’inverse de ce que l’on dit en général, elle ne contribue pas au chômage.
Et comment?
Vous savez que ce chômage massif n’empêche pas qu’il y ait des employeurs qui cherchent des salariés et qui n’en trouvent pas. On parle de près de 300 000 offres d’emplois non satisfaites, ce qui est considérable. Lorsqu’on regarde un peu plus dans le détail, on découvre qu’il s’agit très souvent d’emplois mal rémunérés qui demandent un engagement physique intense. Ce sont les secteurs les plus exigeants dans ce domaine, le bâtiment, les travaux publics, l’hôtellerie, l’entretien, la santé, qui se plaignent le plus de ne pas trouver la main-d’oeuvre dont ils ont besoin. Ce sont, pour dire les choses simplement, les secteurs qui offrent les emplois les plus contraignants qui ont le plus de mal à trouver des candidats. L’ANPE qui suit ces questions de très près dit que les 2/3 des 300 000 emplois non satisfaites le sont dans des métiers que ses experts qualifient, avec euphémisme, de peu attractifs.
C’est dans ces emplois que l’on trouve les plus fortes proportions d’immigrés, ce qui n’est pas un hasard : ils acceptent de prendre les métiers que nous refusons parce qu’ils sont plus mobiles, parce qu’ils viennent de sociétés dans lesquelles la condition salariale est infiniment plus dure que chez nous, parce qu’ils sont venus ici pour faire fortune et qu’ils sont moins regardants sur les conditions de travail… Or, ces emplois sont indispensables à l’économie. Si l’on veut que notre économie se développe, si l’on veut plus de ce que j’appellerai, mais le mot est mal choisi, de “bons” emplois, il faut que ces emplois vacants soient occupés.
C’est pour résoudre ce problème que le gouvernement a annoncé des sanctions à l’égard des chômeurs qui ne prennent pas les emplois qu’on leur propose…
Oui, mais je doute que ce soit très efficace. Je ne suis pas sûr que les employeurs se satisferont de salariés sans compétences qui n’acceptent l’emploi proposé que contraint et forcé. Il me paraîtrait plus sage, plus raisonnable de faciliter l’entrée sur le territoire de gens disposés à tenir ces emplois.
Ce qui veut dire abandonner la préférence pour les immigrés qualifiés…
Cela veut dire ouvrir le marché du travail aux salariés étrangers qui ont les compétences nécessaires pour tenir les postes qui ne trouvent pas preneurs en France.
Cela veut dire ouvrir les frontières.
Cela veut dire ouvrir les frontières et laisser entrer ceux qui souhaitent venir travailler en France. Tout simplement parce qu’on ne voit pas bien comment le gouvernement, le Parlement ou l’administration pourrait prendre des décisions pertinentes dans ce domaine. Il n’y a que le marché qui puisse en ce domaine être efficace.
Mais est-ce que cela ne risque pas d’entraîner une baisse des salaires des emplois peu qualifiés?
Il faudrait, pour qu’il y ait baisse des salaires que ces immigrés entrent en concurrence avec des Français. Ce ne sera pas le cas pour ces 300 000 emplois qui ne trouvent pas preneur. L’ouverture des frontières devrait, à l’inverse, favoriser l’augmentation des salaires dans les pays d’origine, ce qui contribuerait, d’une part, à y développer la consommation et, d’autre part, à freiner le désir d’émigration de tous ceux qui veulent partir de chez eux parce qu’ils ne trouvent pas d’emplois correspondant à leurs attentes.
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