Bernard Girard
Déficit de la sécurité sociale : la faute
aux patients ou aux professionnels ?
Bonjour, vous
voulez nous parler de l’assurance maladie, de la médecine.
J’imagine que c’est l’annonce d’un déficit toujours plus
important qui vous a donné envie de traiter ce matin de ce sujet
?
Bien sûr ! au delà de ces chiffres toujours plus mauvais,
ce qui me frappe, c’est ce sentiment d’impuissance qui nous saisit tous
lorsque nous les entendons. Depuis des années et des
années, on voit les gouvernements tenter les uns après
les autres de réformer le système d’assurance-maladie
sans que cela produise le moindre effet. Et on finit par avoir le
sentiment que cela ne s’améliorera jamais, que l’on va vers une
décomposition lente mais constante d’un système auquel
nous sommes pourtant tous attachés et qu’il n’y a pas d’autre
solution que de faire, d’un coté, plus d’économies, et,
de l’autre, de payer un peu plus. Cela a commencé avec cet euro
que l’on va nous demander de payer sur chaque consultation, mais je
suis à peu près certain qu’une majorité de
Français est convaincue que cet euro va rapidement grossir.
Beaucoup de gens
disent que cette mesure ne sera pas très efficace…
Et ils ont, bien sûr, raison. Cette mesure n’aura aucun effet sur
la consommation médicale, mais ce qui est plus grave, c’est que
la plupart des mesures prises dans les différents plans, dans
les différentes réformes qui se sont
succédées depuis une dizaine d’années n’ont eu
aucun effet, comme le prouvent les chiffres qui viennent d’être
publiés.
Vous vous souvenez des ordonnances prises par le gouvernement
Juppé en 1996 et qui avaient suscité tant d’oppositions.
Il y avait dans ce plan beaucoup de choses intéressantes. Il y
avait, par exemple, l’idée du médecin
référent, celle du carnet de santé. Qu’est-ce
devenu ? dans les deux cas, cela a été un échec.
C’étaient de bonnes idées qui se sont heurtées
à l’opposition des professionnels de santé et, d’abord,
des médecins.
Même lorsque les clients sont demandeurs, et le disent, les
professionnels de santé résistent longtemps avant de
céder aux innovations. Il aura fallu presque dix ans pour que la
carte Vitale s’impose. Encore reste-t-il de nombreuses poches de
résistance, chez les dentistes (à peine plus de la
moitié des dentistes l’acceptent), chez les médecins
parisiens (moins d’un généraliste sur deux l’accepte
à Paris), chez les spécialistes (moins d’un sur trois
l’accepte à Paris), dans les laboratoires : ils sont moins de
10% à l’utiliser. Or, la carte vitale apporte un
véritable plus au patient.
A vous entendre,
les médecins auraient une forte responsabilité dans le
déficit de la sécurité sociale ?
Mais c’est bien le cas. Quand on évoque les
responsabilités dans le domaine de la santé, on parle
toujours des patients. Comme si nous étions irresponsables.
Jamais on ne regarde du coté des médecins qui
rédigent les ordonnances, qui prescrivent les médicaments
que nous prenons, qui organisent les soins. Et, c’est cependant bien
là qu’est le cœur du problème. Nous sommes en
réalité mal soignés. Et c’est parce que nous
sommes mal soignés que notre système coûte aussi
cher.
Mais on ne peut
pas dire cela. Nous sommes bien soignés, la population est en
bonne santé…
Bien sûr. J’étais volontairement provocateur, mais
c’était pour attirer votre attention sur le fait qu’il faut
distinguer trois choses :
- la santé de la population, la durée de vie… qui se sont
améliorés,
- la satisfaction des patients qui est en général
mitigée,
- et la qualité des pratiques des professionnels de santé
qui est souvent médiocre, comme le savent d’ailleurs tous les
spécialistes.
Mais est-ce que ce
n’est pas contradictoire ?
Mais non. On peut tout à la fois guérir et être mal
soigné. Lorsque votre voiture tombe en panne, vous pouvez
trouver un garagiste qui identifie immédiatement la cause de la
panne et qui la répare aussitôt mais vous pouvez aussi
confier votre voiture à un garagiste qui met trois jours
à trouver la panne. In fine, votre voiture a bien
été réparée, mais on ne peut pas dire que
le travail ait été dans les deux cas de même
qualité. Or, c’est un peu ce qui se produit en médecine.
Et cela se produit d’autant plus facilement que comme vous le savez il
suffit souvent d’un placebo pour guérir. Si un placebo peut vous
guérir une mauvaise prescription peut également le faire.
Cette non qualité entraîne :
- le nomadisme : je vais de médecin en médecin parce que
le diagnostic du premier médecin n’est pas bon,
- les ordonnances mal construites : on prescrit trop de
médicaments ou des médicaments inefficaces, inutiles :
vous savez que l’on consomme beaucoup trop d’antibiotiques, par exemple,
- les examens qui se répètent, inutiles,
- les interactions médicamenteuses qui vous conduisent à
l’hôpital, les infections nosocomiales à l’hôpital…
Tout ce que je viens de décrire a un coût. Ce que l’on
appelle dans d’autres métiers le coût de la
non-qualité. Le problème du monde médical est
qu’il résiste au contrôle de la qualité de son
travail.
Mais est-ce que
l’on tente de contrôler cette qualité ?
Oui, mais depuis très peu de temps. On a mis en place toute une
série de dispositifs pour contrôler cette qualité,
des procédures de certification des hôpitaux, par exemple,
mais aussi de contrôle du travail des médecins
libéraux. C’est, d’ailleurs, un bon exemple. Fin 1999, le
ministère de la santé a créé une
procédure d’évaluation des pratiques professionnelles, ce
que les spécialistes appellent dans leur jargon une EPP.
Savez-vous combien de médecins l’ont depuis passée ? 600…
600 sur les 100 000 praticiens libéraux qui exercent en France.
C’est d’autant plus dommage que ces 600 médecins sont
enchantés. Ils disent tous avoir appris des choses, fait des
progrès depuis. Et il faut bien dire que ce n’est pas
surprenant. Vous savez qu’une consultation médicale dure en
moyenne un quart d’heures, ce qui ne laisse évidemment pas le
temps d’examiner en profondeur le patient, de réaliser tous les
gestes qu’il faudrait réaliser, de l’informer…
Peut-être
faudrait-il augmenter le prix des consultations…
C’est ce qu’a fait le gouvernement et on ne voit pas que cela ait
contribué à réduire les coûts. La moindre
des choses aurait été de lier ces augmentations à
une contrepartie. Mais vous le savez bien, il ne s’agissait pas
d’améliorer la qualité de la médecine mais de
satisfaire les demandes d’une clientèle électorale.
L’amélioration de la situation viendra d’une réflexion
sur la qualité des soins. Je disais tout à l’heure que
les patients ne sont pas pleinement satisfaits des soins. Ils se
plaignent notamment d’être mal informés. C’est vrai dans
la médecine de ville, ce l’est plus encore à
l’hôpital. On en sort en général sans la moindre
information sur les médicaments qu’il faut prendre, sur ce que
l’on a droit de faire ou de ne pas faire… On vient de vous
opérer et l’on vous laisse dans la nature, d’où des
erreurs dans la prise des médicaments, des visites chez le
médecin qui seraient évitées si l’on était
mieux renseignés sur les précautions à prendre…
On ne peut pas
tout de même tout mettre sur le dos des médecins…
Non, bien sûr que non. Mais plutôt que de s’en prendre
sempiternellement aux patients, on ferait mieux de regarder du
coté de ceux qui prennent les décisions, qui engagent
directement ou indirectement les dépenses. Mais vous avez
raison, il n’y a pas que les médecins libéraux. Il y a
aussi l’hôpital qui a des problèmes spécifiques
liés à la taille. Nous avons construit des
établissements énormes, ingérables.
Mais on dit qu’il
faut supprimer les hôpitaux dans les petites villes parce qu’on
ne peut pas correctement soigner les patients…
C’est vrai. On sait que la qualité des soins dépend
souvent cas du nombre d’opérations réalisées. On
a, là dessus, une littérature abondante et qui va
toujours dans le même sens : il y a des seuils en dessous
desquels on ne pas offrir un service de qualité. On cite souvent
une étude réalisée sur des opérations
à cœur ouvert en Californie qui montre que le taux de
mortalité opératoire est de 11% pour les services
de chirurgie thoracique qui réalisent moins de cinquante
interventions par an et de moitié moins pour ceux qui en
réalisent plus de 300. C’est évidemment un argument
très fort en faveur du regroupement des établissements,
de leur concentration.
C’est un argument
qu’on utilise beaucoup pour justifier le regroupement des
maternités…
C’est exact. Mais les grands établissements que l’on a
créés posent des problèmes. L’hôpital de
Lille, c’est un exemple parmi d’autres, emploie 12 000 personnes.
Comment voulez-vous que cela soit efficace ? Vous savez que les
économistes s’intéressent beaucoup à ce que l’on
appelle les « déséconomies d’échelle
». On sait que lorsqu’une entreprise grandit, elle
améliore sa productivité jusqu’à un certain point
à partir duquel, cette productivité se dégrade. Et
c’est ce qui se produit dans ces grands hôpitaux où l’on
rencontre absolument toutes les pathologies des grandes organisations.
Pour ne citer qu’un exemple, plus un établissement est
important, plus il faut dépenser d’énergie pour
coordonner les équipes, pour lutter contre les infections
nosocomiales, pour garantir des prestations de qualité… Les
difficultés de l’hôpital Pompidou ont montré les
limites de la taille. Plus un établissement est grand plus il
est complexe et difficile à manier, à gérer…
On se plaint beaucoup du manque d’infirmières, mais combien de
temps une infirmière passe-t-elle effectivement à faire
son travail infirmier ? et combien de temps consacre-t-elle à
des activités qui participent pas directement aux soins ?
Je veux bien que
le manque de qualité et la taille des hôpitaux contribuent
au déficit de la sécurité sociale, mais ils
n’expliquent sa progression rapide. La qualité des soins ne
s’est pas dégradée d’une année sur l’autre et on
n’a pas construit de nouveaux hôpitaux…
Vous avez raison et l’on aurait effectivement intérêt
à analyser cette progression. Pour ma part, il me semble que
plutôt que de passer son temps à critiquer les patients ou
à pointer les effets du vieillissement de la population, on
devrait s’intéresser :
- à notre incapacité à imposer aux professionnels
les mesures les plus évidentes. J’en ai donné tout
à l’heure quelques exemples. Comment se fait-il que nous ne
réussissions pas, par exemple, à obtenir des
médecins qu’ils appliquent les mesures décidées
par les politiques,
- aux effets du progrès technique sur les coûts. Les
techniques utilisées dans le monde médical
évoluent rapidement et c’est une bonne chose, mais
l’introduction de nouveautés, qu’il s’agisse de
médicaments ou de techniques, peut, au moins pour un temps,
augmenter les coûts.
A quoi pensez-vous
?
Je vais prendre un exemple un peu ancien puisqu’il date des
années 70, mais qui illustre ce que je veux dire : le monitoring
lors de l’accouchement. Cette technique consiste à
insérer dans l’utérus des instruments de contrôle
au début du travail pour mesurer la souffrance du fœtus.
L’objectif est d’éviter les accouchements trop longs, trop
douloureux et de procéder, lorsque nécessaire, à
une césarienne. Son utilisation s’est traduite aux Etats-Unis
par une forte augmentation du nombre de césariennes mais aussi
du taux de mortalité des nourrissons : la technique
conçue pour sauver des vies dans les cas extrêmes et
efficace dans ces cas devenait dangereuse lorsque utilisée sans
précaution. Or, c’est souvent ce qui se produit avec les
techniques nouvelles. Il nous faut un temps d’apprentissage.
Mais, puisqu’on arrive au terme de cette chronique, je voudrais revenir
une dernière fois sur ce qui me paraît le plus important.
Face au déficit, les politiques, les experts, les professionnels
ont tendance à faire porter le chapeau aux patients. Or, il me
semble que ce n’est possible que parce que les patients sont
considérés comme quantité négligeable.
Notre système de santé est géré par ceux
qui paient, les salariés et leurs représentants,
syndicalistes ou politiques, et par les professionnels de santé.
Personne ne représente le principal acteur, le malade. Les
associations de patients sont quasi inexistantes. Or, ce sont elles qui
seraient le mieux à même de mettre le doigt sur ce qui ne
va pas : le défaut de qualité de notre système de
santé, des prestations des médecins et des
hôpitaux.