Bernard Girard
chronique du 22/01/08
La fin de la publicité sur les chaînes publiques
Bonjour, vous voulez nous parler aujourd’hui de la fin de la publicité sur les chaînes publiques…
Oui. Parce que c’est une décision étrange à plus d’un titre. On est d’abord un peu surpris de la méthode : une annonce au cours d’une conférence de presse que rien n’annonçait. Il parait que Patrick de Carolis l’a appris en même temps que tout le monde en regardant à la télévision la retransmission de la conférence de presse du Président. On dit également que la ministre de la culture n’était pas mieux informée. D’ailleurs, deux jours plus tôt on s’inquiétait de l’extension de la publicité sur les antennes de Radio France aux marques que projetait le gouvernement.
La décision aurait donc été prise dans le secret à l’Elysée…
Cela ressemble au fait du prince, ce qui pose un double problème :
- est-ce bien à l’Elysée de prendre ce genre de décision. Le ministre, le CSA n’ont-ils dont rien à dire?
- et, par ailleurs, comment cette décision a-t-elle été prise? Avec qui? Pour satisfaire quels intérêts? Nicolas Sarkozy a tant affiché son amitié avec le patron de TF1, il a mis à la tête de cette entreprise un collaborateur si proche, son ex-directeur de campagne, qu’on peut se demander si ceux-ci n’étaient pas plus dans la confidence que la ministre et le patron de France Télévision.
Vous voulez dire qu’on aurait voulu faire une fleur à Martin Bouygues et au patron de M6?
Si on avait voulu leur faire une fleur, on ne s’y serait pas pris autrement. On touche là, d’ailleurs, une des limites de cette méthode de gouvernement et de ces amitiés avec les patrons des grands groupes industriels : le soupçon de connivence sinon de favoritisme émerge tout de suite. Et il est renforcé par ce qu’on nous dit du financement du manque à gagner de France Télévision.
On a un temps parlé d’un financement par une taxe sur les recettes publicitaires du secteur privé…
Vous avez raison de dire “un temps”, parce que ce projet semble s’être évaporé. Ce sont les acheteurs de téléphone mobile, d’écrans de télévision et d’ordinateurs qui vont mettre la main à la poche puisqu’on ne veut pas augmenter la redevance audiovisuelle. Ce que rien ne justifie et qui va à l’encontre du bon sens. Si l’on veut supprimer la publicité sur les chaînes publiques, il faut donner à celles-ci un mode de financement clair et lisible. Une taxe sur les revenus publicitaires des chaînes privées ou une augmentation de la redevance auraient eu du sens, l’augmentation des taxes sur les achats d’ordinateurs n’en a aucun.
Dans tous les cas de figure, ce sont les consommateurs qui vont contribuer à améliorer les revenus de TF1.
Cela en prend le chemin et cela me paraît être une grave erreur politique dont le Président aura du mal à se défaire. Cette affaire va lui coller à la semelle comme son augmentation ou ses déclarations sur le pouvoir d’achat.
Les marchés financiers ont immédiatement fêté la nouvelle, puisque les cours de l’action de TF1 et de M6 ont progressé le lendemain de l’annonce…
Oui, son action a progressé de 10%, mais dés le surlendemain, elle a retrouvé son cours normal, ce qui est assez surprenant et fait penser que les marchés ne sont pas si convaincus que cela que cela apportera beaucoup aux deux chaînes…
Mais, pourtant, c’est bien ce qui va se produire…
C’est ce qui devrait se produire, c’est probablement ce qui va se produire, d’autant qu’une bonne nouvelle n’arrivant jamais seule, elles pourraient bénéficier d’un allongement de la durée de publicité autorisée qui pourrait passer de 144 minutes à 160, grâce à l’application d’une norme européenne. Mais ce n’est pas garanti à 100%.
Nous parlions tout à l’heure du cours des actions de ces deux entreprises, il faut dire qu’elles ont, l’une et l’autre, perdu plus de 30%, que dis-je près de 40% de leur valeur en un an. L’action de TF1 est passée d’à peu près 25€ à un peu moins de 17 €. Même chose pour M6.
Que voulez-vous dire par là…
Tout simplement qu’on ne peut exclure une pression forte des dirigeants de ces entreprises auprès de leur ami de l’Elysée pour modifier l’équilibre du marché publicitaire en leur faveur. On oublie trop que ces entreprises sont aujourd’hui confrontées à de vrais défis : l’arrivée de toute une série de nouvelles chaînes sur la TNT, la télévision numérique terrestre, leur pose des problèmes tout comme la montée en puissance d’internet qui fait directement concurrence à la télévision.
La télévision reste très puissante…
Bien sûr. Mais l’exemple américain est dans toutes les têtes :
- depuis une dizaine d’années, le nombre de téléspectateurs qui regarde les chaînes hertziennes diminue légèrement aux Etats-Unis, d’à peu près 2% par an, et ceci au profit du câble.
- depuis deux ans, le nombre d’heures passées devant un poste de télévision s’est stabilisé alors même qu’il progressait régulièrement (pour ces données, voir ici),
- autre tendance, la place de la télévision dans les budgets publicitaires des grandes entreprises tend à diminuer. Pour ne donner que cet exemple : American Express qui consacrait il y a dix ans 80% de ses dépenses publicitaires à la télévision, n’y consacre plus aujourd’hui que 30%.
Et où va le reste?
À de nouveaux supports, au marketing direct, à internet… Et ce qui est vrai d’American Express l’est d’autres grandes entreprises.
La France n’est pas les Etats-Unis…
Non, bien sûr. Mais on commence à observer des phénomènes voisins. L’année dernière, les investissements publicitaires bruts sur les chaînes de télévision françaises ont progressé d’un peu plus de 7%, mais l’essentiel de cette croissance est allée vers les chaînes du câble, du satellite et de la TNT, alors que, pour les six chaînes nationales hertziennes historiques, les investissements n'ont progressé que de 0,5%.
La glissade de l’action de TF1 et M6 n’est pas un hasard.
La rechute du cours de l’action de TF1 et M6 le lendemain de l’annonce de cette modification publicitaire viendrait donc de là.
Elle suggère que les marchés financiers ne sont pas si convaincus que cela de l’effet durable et significatif de ces mesures sur les résultats des deux chaînes.
Mais c’est paradoxal. Moins de concurrence devrait les favoriser…
Moins de concurrence les aidera très probablement, mais on peut imaginer plusieurs scénarios qui réduisent beaucoup ces gains.
Le premier serait que le gouvernement ne verse pas à France Télévision les 800 millions ou 1 milliard d’euros que la disparition des publicités va lui faire perdre, condamnant au nom de l’efficacité économique l’entreprise à vendre, à privatiser dans quelques mois l’une de ses chaînes. Auquel cas, TF1 et M6 se retrouveraient avec un nouveau concurrent privé, ce qui n’arrangerait pas leurs affaires.
On dit qu’il n’en pas question…
Ce ne serait pas la première fois que l’on changerait d’avis. On nous avait annoncé pendant la campagne électorale qu’il n’était pas question d’augmenter les impôts et vous voyez bien qu’on fait tout le contraire. Les marchés financiers ne sont pas dupes, ils savent aussi bien que nous tous ce qu’il faut penser de ces promesses.
Le second scénario est un peu différent. Profitant de la disparition de ce concurrent, TF1 et M6 augmentent fortement leurs tarifs. Une partie des annonceurs qui allaient sur France Télévision se tourne vers les chaînes du câble et de la TNT qui sont à la recherche d’annonceurs, qui vendent leur temps d’antenne beaucoup moins cher et qui progressent actuellement dans l’audimat. La mesure favoriserait alors les petits acteurs qui ont aujourd’hui du mal à se financer, dont Direct 8, la chaîne de Bolloré qui possède, on le sait par ailleurs, un yacht et un avion qu’il met à la disposition du Président pendant ses vacances.
Un troisième scénario pourrait être que la télévision publique profite de l’allongement des tunnels publicitaires pour détourner les téléspectateurs ces chaînes privées. On connaît bien ce phénomène puisque c’est lui qui explique le succès de “plus belle la vie”, le feuilleton que France 3 diffuse pendant que ses concurrents passent de la pub.
Ces transferts vers les nouvelles chaînes ou le secteur public ne seront pas mécaniques…
Non. D’autant que d’autres secteurs peuvent en profiter, comme l’affichage, la presse, voire internet. Et ce peut-être pour un certain nombre d’annonceurs l’occasion de revoir leurs budgets, éventuellement de les réduire. Il faut se souvenir que tout cela se fait un contexte morose pour les télévisions commerciales.
J’ajouterai, enfin, qu’on ne peut exclure que les marchés financiers ne prennent pas très au sérieux cette annonce ou, plutôt, attendent de voir. Après tout, elle va devoir être votée par le Parlement et la Commission européenne peut s’opposer à un financement complémentaire des chaînes publiques au nom de la concurrence… Tout cela fait beaucoup d’incertitudes.
Pour les téléspectateurs que nous sommes, cette annonce est plutôt une bonne chose…
Sans doute. Je ne connais pas grand monde qui regrettera les tunnels publicitaires qui n’en finissent pas.
On a beaucoup dit que cette mesure était habile puisqu’elle prenait à contre-pied la gauche, notamment la gauche intellectuelle qui peut difficilement défendre la publicité.
Ce n’était sans doute pas son premier objectif. Je vois mal Nicolas Sarkozy se réveillant un beau matin et disant : je vais supprimer la publicité sur la France Télévision pour mettre François Hollande dans l’embarras. Mais on peut effectivement s’interroger sur l’intérêt de cette mesure.
Pour les téléspectateurs que nous sommes, ce ne sera une bonne chose que si la télévision publique a les moyens de développer des programmes nouveaux. Si elle ne les a pas, si elle se contente de multiplier les émissions de plateau avec des gens qui bavardent de tout et rien, et les captations de one-man show d’humoristes pas toujours drôles nous n’aurons pas gagné grand chose. Cette mesure n’aura vraiment de sens que si la télévision publique est capable de se réinventer, d’inventer de nouveaux espaces. Arte a su le faire avec la danse et l’opéra. D’autres chaînes, sur le câble ou la TNT ont su créer un public pour le voyage, les animaux, la politique… Je ne suis pas certain que la direction de France Télévision ait beaucoup travaillé dans cette direction. Mais peut-être va-t-elle s’y mettre.
Pour l’économie, ce peut être différent…
L’effet pourrait être négatif?
On peut se poser la question. La publicité est faite pour faire vendre. Si on la réduit, on risque d’acheter, de consommer moins, ce qui dans la situation économique actuelle n’est évidemment pas souhaitable…
Mais vous croyez vraiment que moins de publicité pourrait réduire la consommation?
On n’en sait en vérité rien, mais on va en faire l’expérience. Avec un peu de chance cette mesure aura pour effet de faire avancer notre connaissance des phénomènes économiques. À défaut d’autre chose.
Notes de lecture
Comme chaque semaine, vous allez nous faire part de vos lectures. J’imagine que le rapport Attali a été de celles-ci…
Bien sûr. Nous en avons déjà parlé, mais nous avons aujourd’hui, grâce à quelques indiscrétions le texte des 300 propositions de cette commission.
300, c’est beaucoup…
Ces 300 propositions sont regroupées en 20 décisions fondamentales et en 7 ambitions. Autant dire que le champ couvert est très large et que les propositions sont de toutes sortes. Certaines sont très provocatrices et feront couler beaucoup d’encre, je pense à ce qu’il dit du principe de précaution, qu’il veut retire de la constitution, de l’immigration, qu’il veut relancer, ou des professions fermées, taxis, pharmaciens, notaires, qu’il veut ouvrir. D’autres ne devraient susciter aucune résistance, comme celle qui consiste à favoriser la mobilité dans le parc social, à autoriser les locataires de HLM qui veulent déménager à échanger leur logement avec d’autres locataires de HLM…
La tonalité générale de ces propositions est très libérale…
On le dit beaucoup, mais cela me parait excessif. Beaucoup de ces propositions visent surtout à alléger le poids des réglementations et des corporatismes. Ce qui est plutôt une bonne chose, même si je ne suis pas certain qu’il suffise d’ouvrir certaines professions, il faut penser également revoir leurs réglementations. Pensez qu’un taxi parisien ne peut pas charger un client à Versailles, ne peut s’installer pendant quelques semaines à Cannes ou Nice.
Je suis plus frappé par le biais moderniste. La première ambition porte sur l’école et la première décision fondamentale est de “se donner les moyens que tout élève maîtrise avant la fin de la sixième le français, la lecture, l’écriture, le calcul, l’anglais, le travail de groupe et l’informatique.” Faut-il vraiment que tous les enfants maîtrisent l’anglais à 11 ans? Est-il vraiment nécessaire de leur enseigner l’informatique? On aurait aimé que l’on nous parle de science, de géographie, d’histoire… toutes choses qui me paraissent plus importantes que la maîtrise d’outils informatiques que les enfants acquièrent de toutes manières. On retrouve ce biais moderniste dans d’autres décisions, comme dans celle, qui me parait une excellente idée, qui consiste “à entreprendre dès maintenant la mise en place du très haut débit pour tous, à domicile, dans l’espace de travail, dans les administrations.”
Mais y a-t-il des propositions originales?
Je n’ai pas pu lire ce rapport dans le détail, mais j’ai plutôt l’impression d’une synthèse d’idées, pas forcément fausses, qui circulent depuis longtemps. Je pense, par exemple, à cette proposition de supprimer les départements qui est un peu comme un serpent de mer. Chacun sait bien que la décentralisation, la création des régions a conduit à une structure administrative beaucoup trop complexe qui ne fait d’ailleurs que se compliquer avec la création des intercommunalités, des territoires… complexité qui contribue naturellement à l’augmentation des dépenses publiques. Proposer la suppression des départements n’est donc pas révolutionnaire. Ce qui le serait, ce serait de le réussir, mais cela ne relève plus des compétences de cette commission.
Les propositions sur les PME me donnent un peu le même sentiment.
Il s’agit de les rendre plus compétitives.
Bien sûr, mais les deux solutions proposées me paraissent tout à la fois banales, utiles et insuffisantes. Elles sont de “réduire les délais de paiement des PME et l’Etat à un mois à compter de la livraison”, “à instaurer un régime fiscal simplifié pour les entreprises qui réalisent un chiffre d’affaires de moins de 50 000€ par an”, ce qui est peu et ne concerne en fait que les entreprises individuelles, et encore pas toutes, et à créer une agence qui guide les entreprises de moins de 20 personnes dans leurs démarches administratives. Il faut certainement faire tout cela, mais est-ce que cela suffira à débrider la croissance des PME? On peut en douter.
De la même manière, pour lutter contre le chômage des jeunes et celui des personnes issues de l’immigration, la commission propose une généralisation de ce qui existe déjà : le bilan social, qui est un document extrêmement riche, plein de données sur les politiques du personnel, que doivent produire les grandes entreprises mais que personne n’exploite. Peut-être aurait-il mieux valu imaginer des outils qui permettent de tirer parti de ces information, de noter, par exemple, les entreprises selon leurs performances sociales et d’intégrer cette note dans le calcul de l’impôt sur les sociétés. Pourquoi ne pas récompenser les entreprises qui donnent leur chance aux femmes, aux immigrés, aux français d’origine étrangère et pénaliser celles qui font le contraire?
Que va-t-il advenir de ces propositions?
Certaines pourraient être rapidement mises en oeuvre. Je pense par exemple à la proposition qui consiste à transférer sur la TVA et la CSG une part croissante des cotisations sociales. Ou à celle qui consiste à autoriser les salariés de plus de 65 ans à continuer de travailler s’ils le souhaitent. Ce sont des propositions qui sont en phase avec les projets du gouvernement. D’autres me paraissent plus mal parties. Je ne vois pas bien le gouvernement s’attaquer de front aux corporatismes. D’autant qu’il y a de quoi y perdre son latin. Il y a quelques semaines, on se proposait de confier aux notaires les divorces à l’amiable et voilà qu’on veut leur retirer leur monopole.
Vous êtes donc plutôt déçu…
Comme je vous le disais, beaucoup des mesures proposées circulent depuis des années et ne sont pas très originales. La seule vraie nouveauté est la proposition de créer des villes nouvelles, des Ecopolis. Cela ressemble malheureusement plus à un gadget qu’à une solution pour relancer la croissance.