Bernard Girard
Chronique du  12/12/06
 La tentation protectionniste
 
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Bonjour,  vous avez choisi de nous parler ce matin de la tentation protectionniste, de l’inquiétude que suscite chez beaucoup de nos concitoyens la mondialisation et l’ouverture des marchés aux produits étrangers.
On sent depuis quelques mois, se développer comme un petit air de protectionnisme. C’est un air que chantent depuis longtemps l’extrême-droite et l’extrême-gauche, mais que reprennent aujourd’hui les partis de gouvernement. On l’a vu, il n’y pas longtemps lorsque le gouvernement français s’est opposé à l’OPA de l’italien ENEL sur Gaz de France, on l’a entendu ici-même lorsque nous avons reçu Bernard Carayon, un député UMP auteur d’un livre sur le patriotisme économique dans lequel il expliquait que de nombreux secteurs devaient être protégés des appétits étrangers sans que l’on sache bien où se situe la frontière entre ceux qui doivent être protégés et ceux qui ne doivent pas l’être. On a entendu ce même air à gauche lors des débats entre candidats. Toujours à gauche la fondation Jaurés, un des think tank du parti socialiste, réputé proche de Dominique Strauss-Khan, a publié il y a quelques mois une étude expliquant qu’il fallait créer des barrières douanières pour forcer les pays émergents à appliquer des règles en matière d’environnement et de protection sociale conformes à nos valeurs…
La protection de l’environnement, des normes sociales sont des choses importantes…
Bien sûr. Mais ce n’est certainement pas en mettant des taxes douanières sur les produits chinois qu’on les forcera à quoi que ce soit. On risque même d’obtenir un effet tout contraire. Les consommateurs français paieront plus cher et les chinois exerceront une pression plus forte encore sur leurs salariés pour conserver nos marchés.
Quant aux activités stratégiques… ce n’est certainement pas en instaurant des droits de douanes qu’on les protégera, c’est bien plutôt en ayant des entreprises compétitives sur leurs marchés.
J’ajouterai que les barrières aux échanges sur les marchés internationaux sont loin d’avoir disparu. Elles auraient même plutôt tendance à se multiplier, mais elles ont pris des formes discrètes : normes de qualité, de sécurité… qui forcent, bien plus sûrement que des droits de douane, les entreprises des pays émergents à modifier leurs productions.
Si les partis de gouvernement reprennent si volontiers cet air, c’est sans doute que l’opinion est inquiète…
L’opinion française est effectivement inquiète, mais elle l’est plus, beaucoup plus que celle des autres pays industrialisés. Deux sondages le suggèrent nettement. Le premier a été commandé par une organisation, le German Marshall Fund of United States qui a confié à TNS-Opinion une enquête internationale sur la globalisation. Cette enquête montre que dans la plupart des pays, les opinions soutiennent la suppression des barrières douanières et l’ouverture des marchés à la concurrence internationale. 78% des américains et 82% des européens pensent que l’ouverture des marchés favorise les exportations des produits nationaux, 78% des américains et 76% des européens pensent qu’elle conduit à des baisses de prix et à plus de choix pour les consommateurs…
Ce sont des chiffres très favorables au libre-échange…
Pour tous les pays industrialisés sauf pour la France. Les Français sont bien plus pessimistes que les autres européens.55% de nos compatriotes sont hostiles au libre-échange. À titre de comparaison, les Américains qui ne sont pas les plus enthousiastes n’y sont hostiles que pour 31%, 58% des Français accusent le libre-échange de détruire des emplois. Seulement 63% d’entre eux pensent que le libre-échange est favorable aux consommateurs, moins de la moitié pensent que le commerce international (49%) améliore la prospérité globale et qu’il favorise le développement de la démocratie (45%). Nos voisins, britanniques, allemands… sont infiniment plus favorables au commerce international. Les seuls à partager certaines de nos inquiétudes sont les Américains et encore sont-ils très loin de ces scores.
Comment expliquer cette différence française?
Il y a, sans doute, plusieurs explications. Il faut, d’abord, faire la part d’une sorte de déprime de la société française dont témoignent d’autres sondages comme l’Eurobaromètre que publie également TNS-Opinion. “Alors même, expliquent les auteurs de cette enquête, que le niveau de satisfaction à l'égard du fonctionnement démocratique de l'Union Européenne est au plus haut depuis dix ans (50% des citoyens européens se déclarent satisfaits), il plafonne à 40% dans l'opinion française, qui se retrouve au 23ème rang sur les 25 membres que compte l'Union, devant le Royaume-Uni et le Portugal. Plus encore, les Français se montrent très critiques du fonctionnement de la démocratie dans leur propre pays, puisque seuls 45% d'entre eux se déclarent satisfaits. Ce faible taux de satisfaction classe la France en 19ème position sur les 25 Etats membres, loin derrière les autres grandes démocraties européennes.”
Mais au delà de cette déprime, qui n’est peut-être que passagère, tout se passe comme si les Français doutaient de la capacité de notre économie à résister à la mondialisation…
Ils craignent que la mondialisation ne supprime le modèle social auquel nous sommes attachés…
Vous avez raison. Les Français sont probablement intimement convaincus que l’on ne peut pas être compétitif avec nos salaires élevés et notre système de protection social. Ils ont intégré le discours que la droite répète depuis des années. D’où ces 66% des Français qui disent vouloir conserver les barrières douanières même si cela doit signifier un ralentissement économique. Comme s’ils se disaient : mieux vaut un ralentissement économique que le démantèlement de notre système social.
Mais peut-être ont-ils raison?
Mais pourquoi? Le coût du travail n’est pas particulièrement élevé en France. Et un coût du travail élevé n’est pas forcément synonyme de perte de compétitivité. Tout dépend de ce que rémunère ce salaire.
La meilleure preuve en est sans doute les succès des entreprises françaises qui occupent des places significatives dans tous les palmarès internationaux et ceci dans les métiers les plus différents : pétrole, aéronautique, presse, pneumatiques, électricité, banque, assurance, luxe… notre modèle social ne les a pas empêchées de se hisser aux toutes premières places dans leur activité.
Mais les Français n’en profitent pas…
Ceux qui travaillent dans ces entreprises en profitent pleinement. Ils ont de bons salaires, des conditions de travail satisfaisantes, des avantages qui ne sont pas négligeables…
Mais ils ne sont qu’une minorité!
C’est là que le bat blesse. La crainte devant l’avenir, devant la globalisation vient sans doute de ce qu’une majorité de Français vivent et travaillent dans des entreprises, des institutions, la fonction publique, les PME, qui ne se sont jamais frottées à la concurrence internationale et qui en ont donc terriblement peur. Ceux qui travaillent dans les entreprises confrontées à cette même concurrence en ont beaucoup moins peur. Ils en ont intégré les règles, les mécanismes. Ils savent que l’on peut se battre et que l’on peut gagner des batailles…
Pas partout. Il y a des industries qui sont condamnées…
C’est une illusion que de le croire. Personne n’est condamné. Prenez le textile qui souffre horriblement depuis des années. Est-ce que cela veut dire que cette industrie doit disparaître de chez nous? Non. Cela veut dire qu’elle doit s’adapter…
Mais c’est ce que l’on dit toujours. Et pourtant, il y a des tas d’entreprise qui disparaissent et avec elles des emplois…
Bien sûr. L’industrie de l’habillement a perdu près de 90 000 emplois en 10 ans. Mais la disparition des entreprises est une chose naturelle : si elles disparaissent, c’est que les consommateurs, vous et moi, trouvent mieux ailleurs, c’est que ces entreprises ont vieilli, qu’elles n’ont pas su inventer les produits que nous attendons, que d’autres font mieux qu’elles ou pour moins cher. Ce n’est certainement pas un motif pour monter des barrières qui protègent artificiellement celles qui ne sont plus compétitives et ne savent pas s’adapter. Ce sont les mêmes qui demandent des barrières douanières qui achètent des produits en provenance des pays dont la main d’oeuvre est bon marché.
Mais on a l’impression que la concurrence est telle qu’il y a des secteurs dans lesquels on ne peut pas s’adapter.
Mais les entreprises qui réussissent ne font que cela. Nous parlions à l’instant du textile. On sait que la confection de bas de gamme est sur de nombreux produits partie en Asie. Mais on sait également que les produits asiatiques ne sont pas toujours de grande qualité. Ce qui laisse un espace pour une activité locale, espace qu’a occupé une entreprise vendéenne, Vents des Modes. D’après son PDG, de 5 à 20% des produits en provenance d’Asie doivent être retouchés. Et il a choisi de spécialiser son entreprise dans cette activité.
Mais cela n’aura au mieux qu’un temps…
Certainement. Mais pendant ce temps là, il y a des gens qui travailleront, qui toucheront un salaire… Il faut comprendre que rien n’est jamais figé dans le monde de l’économie, que les entreprises les plus solides peuvent s’effondrer rapidement, que les positions les plus assurées peuvent se révéler fragiles.  
Mais que faire lorsque la concurrence est inégale entre les pays comme les nôtres et des pays nouveaux comme la Chine ou l’Inde?
Mais la concurrence est toujours inégale. Les entreprises installées en France ont un avantage considérable sur leurs concurrents installés à l’autre bout du monde : elles sont plus proches des clients, elles connaissent mieux les réseaux de distribution, elles peuvent accéder à des collaborateurs de qualité, bien formés. Elles ont des atouts.
Ce qui ne les empêche pas de délocaliser…
Les délocalisations font office de chiffon rouge. Mais il faut distinguer plusieurs choses :
- les entreprises qui s’installent à l’étranger pour conquérir de nouveaux marchés et vendre à l’étranger. C’est ce que font les constructeurs automobiles lorsqu’ils créent des usines ailleurs dans le monde. Bien loin de détruire des emplois en France, ils en créent dans des services en amont : création, sous-traitance, ingénierie…
- les entreprises qui vont s’installer à l’étranger pour y installer des productions qui ne sont plus compétitives chez nous…
Ce sont celles-là qui posent problème…
Bien sûr. Elles posent d’autant plus problème qu’elles s’accompagnent en général de destructions d’emplois chez nous. Mais les interdire ou pénaliser fortement les entreprises qui les pratiquent comme on parle de le faire serait une erreur.
Mais pourquoi, si cela empêche les entreprises de détruire des emplois?
Mais bien loin d’empêcher les délocalisations, leur interdiction aggraverait leurs difficultés et créerait plus de chômage. Les délocalisations sont en général des mesures défensives qui permettent aux entreprises de spécialiser les personnels qu’elles conservent dans des activités que les pays à main d’oeuvre bon marché ne peuvent pas fournir. Dans beaucoup de métiers industriels, elles conduisent ces entreprises à changer progressivement de métier, à se spécialiser dans les productions haut de gamme, dans la maintenance. Cela n’évite pas les destructions d’emploi mais cela les limite.
On entend rarement défendre les délocalisations…
Mais ce n’est pas les défendre que de dire qu’elles donnent aux entreprises qui les pratiquent intelligemment le moyen de mieux combattre la concurrence étrangère : elles apprennent à travailler dans ces pays à salaires faibles, elles mesurent mieux leurs avantages et leurs limites, les compétences des personnels, la qualité de la sous-traitance, les difficultés des transports… Toutes choses utiles pour sélectionner des investissements en France et choisir des niches, des créneaux mieux protégés de la concurrence des pays à main d’oeuvre bon marché. Je vous citais tout à l’heure l’exemple de Vent des Modes. Cette entreprise a délocalisé une partie de son activité en Ukraine et en Biélorussie. Cela lui a permis d’améliorer de 48% son chiffre d’affaires en trois ans, d’investir en France dans de nouvelles machines et de se lancer dans des activités complémentaires. Activités qui, si tout se passe bien, lui permettront de recruter de nouveau en France.
À vous entendre, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes…
Je n’ai jamais dit cela. L’arrivée sur les marchés mondiaux de pays nouveaux comme la Chine ou l’Inde a incontestablement un coût. Elle n’est pas étrangère au développement du chômage chez nous, même si l’exemple de nos voisins le montre, l’essentiel de notre chômage a des causes endogènes. Elle n’est pas non plus étrangère à la stagnation des salaires des moins qualifiés. Mais croire que l’on s’en sortira en réintroduisant des barrières douanières est une illusion. Ce serait même tout le contraire.
D’abord, cela pénaliserait les consommateurs qui devraient payer plus cher des produits aujourd’hui très bon marché. Ce retour d’inflation amènerait naturellement la BCE à augmenter un peu plus ses taux d’intérêt, ce dont souffrirait tout le monde, ceux qui consomment les produits à l’étranger comme ceux qui consomment des produits et des services fabriqués localement.
Ensuite, cela pénaliserait doublement notre industrie :
- cela ferait souffrir les entreprises qui ont délocalisé et qui devront payer des droits de douane sur les produits qu’elles fabriquent à l’étranger,
- cela mettrait en difficulté celles qui sont compétitives et qui auront plus de mal à vendre leurs produits parce que les étrangers en manqueront pas de réagir et de répondre à nos barrières douanières par d’autres barrières douanières.
Sous couvert de protéger notre industrie, on ne ferait que l’affaiblir un peu plus. C’est pour cela qu’il faut combattre les tentations protectionnistes qui sont comme ces médicaments qui vous rendent plus malade que vous n’êtes déjà. Il faut d’autant plus les combattre que les Français n’ont aucun motif d’être plus pessimistes que les autres.  
 
 
 
 
 
 
 
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