Bernard Girard
Chronique du 10/09/06
Sur les prix du pétrole
Bonjour, vous allez nous parler ce matin des prix du pétrole…
Oui. Vous l’avez peut-être observé, ces prix ont baissé ces dernières semaines après avoir fortement augmenté. Le baril qui valait au début de l’année 63$ est monté à 75 $ début juillet pour retomber aujourd’hui à 59$. On a un peu l’impression que ces prix jouent au yo yo.
On parle toujours de baril, mais à quoi est-ce que cela correspond?
Le baril est une mesure anglo-saxonne qui correspond à 42 gallons, soit 159 litres.
Ce qui fait le prix du pétrole brut au litre…
À 37 cents de dollars, soit à peu près l’équivalent en euros.
On est loin des prix du litre à la pompe…
Il faut ajouter le transport, le raffinage, la distribution et les taxes… Mais 59$, c’est très cher : il y a six ans, au début 2000, le même baril valait 25$. Autant dire que même si les prix jouent au yo yo on est dans une logique de montée des cours.
On dit que les prix des produits pétroliers augmentent à cause de la croissance de pays nouveaux, comme la Chine…
C’est certainement l’un des facteurs qui expliquent la montée sur le long terme des prix du pétrole. La consommation de produits pétroliers a augmenté de 14% en Chine pour la seule année 2004. Du coup, la croissance mondiale de consommation de pétrole qui augmentait bon an mal de 1,5% par an, a augmenté cette année là de près de 4%. Les experts pensent que la demande globale augmentera en moyenne dans les années qui viennent de 2% par an.
Vous nous parlez de 2004, mais la Chine est en pleine croissance depuis bien plus longtemps que cela. Comment expliquer que sa croissance n’ait d’impact sur les prix qu’aujourd’hui?
La croissance de la consommation chinoise a longtemps été masquée par le recul de la consommation de produits pétroliers dans l’ancien Empire soviétique. Ce n’est plus vrai depuis que la Russie a repris sa croissance, d’où cette explosion de la consommation en 2004 et la montée des prix.
Il faut ajouter qu’il n y’ a pas que la Chine. La consommation de pétrole augmente dans bien d’autres pays et, notamment, dans les pays producteurs. La consommation de produits pétroliers par habitant augmente actuellement de 11% par an en Arabie Saoudite.
C’est un pays qui a une croissance rapide?
C’est un pays qui a eu l’année dernière une croissance de l’ordre de 6%, comme la Russie, le Vénézuela, le Koweit…
Mais de 6 à 11% il y a un écart…
C’est vrai et c’est une question déterminante pour l’avenir. Dans certains pays, la consommation de pétrole progresse plus vite que l’économie, dans d’autres, elle progresse à peu près au même rythme…
À quoi est-ce que cela tient?
Aux usages que l’on en fait. La consommation progresse plus vite là où l’on utilise pour produire de l’électricité et là où il y a une industrie pétrochimique importante qui fabrique des produits pour l’exportation. Elle progresse plus lentement dans les pays qui utilisent surtout les produits pétroliers comme carburants. Les Chinois ont beaucoup de charbon. S’ils l’utilisent massivement pour la production d’électricité, ce qui n’est pas souhaitable du point de vue de l’environnement, leur consommation de pétrole, qui a aujourd’hui une croissance très rapide, devrait se ralentir et progresser au même rythme que leur économie. Ce qui allégerait la pression sur la demande de produits pétroliers.
Vous parliez d’autres facteurs qui expliquent les augmentations de prix…
Il y a effectivement d’autres facteurs qui pèsent sur les cours à long terme.
Le premier est la faible marge de manoeuvre du coté des économies d’énergie qui en réduisant la consommation devrait alléger la demande et favoriser la baisse des prix. Ces économies ont largement contribué à la baisse de la consommation après le premier choc pétrolier, mais on ne peut plus en attendre grand chose, au moins en Europe. Les gaspillages n’ont pas disparu, loin s’en faut, mais les équipements qui consommaient le plus de pétrole ont été modernisés et remplacés par des équipements plus économes, on a abandonné le pétrole là où il était assez facile de le faire notamment dans la production d’électricité. En 1978, 15% de la consommation mondiale de pétrole servait à produire de l’électricité, contre seulement 8% en 2003.
Grâce au parc nucléaire français…
Entre autres, mais du coup, les produits pétroliers sont, pour l’essentiel consommés dans des usages pour lesquels il n’y a pas, pour l’instant, de substitut, comme les transports qui représentent aujourd’hui à peu près la moitié de la consommation mondiale, contre 40% en 1978. Les marges de manoeuvre sont donc beaucoup plus faibles, d’autant que les transports sont peu sensibles au coût des carburants. On ne réduit pas vraiment transports et déplacements parce que l’essence coûte trop cher.
Pourtant les voitures consomment moins…
Oui, mais nous faisons plus de kilomètres. Et, surtout, les transports commerciaux ont explosé. Cela tient aux difficultés des autres modes de transport des marchandises, comme le rail, à l’évolution du tissu économique, les marchés se sont étendus, nous consommons des fraises d’Espagne, du raisin belge… qu’il faut transporter, les entreprises se sont spécialisées et font de plus en plus appel à des sous-traitants, ce qui suppose que l’on transporte les composants d’une usine à l’autre. Pensez aux Airbus dont les composants sont fabriqués dans des usines aux quatre coins de l’Europe. Entre 1978 et 1983, les transports commerciaux ont progressé trois fois plus vite que les transports individuels.
Le gouvernement parle beaucoup de carburants de substitution, de l’essence produite avec des produits agricoles…
À terme, on verra sans doute émerger des alternatives à l’essence, des moteurs à l’éthanol et de moteurs hybrides, électriques… mais aucun expert ne prend aujourd’hui au sérieux les projets du gouvernement. Toutes ses déclarations sur les énergies alternatives sont destinées à rassurer les cultivateurs qui savent la politique agricole commune qu’ils ont connue et qui a fait leur richesse appelée à évoluer dans un sens qui ne leur est pas favorable. Nous sommes à la veille d’une élection présidentielle et le vote paysan compte…
Il n’y a donc pas grand chose à en attendre.
Pas dans un avenir proche en tout cas. Si le gouvernement avait été sérieux, il aurait réservé son programme aux flottes captives, aux transports en commun, aux grandes sociétés logistiques… et lancé en parallèle un programme de recherche sur les batteries. Mais nous n’avons jusqu’à présent parlé que de la demande de produits pétroliers. Il faut aussi regarder du coté de l’offre…
Du coté de la production…
Oui. Après la grande crise des années 70, les pays consommateurs ont fait des économies, sont entrés en récession, les consommations ont diminué, les prix ont baissé et, plutôt que d’investir dans l’exploration, les compagnies pétrolières ont racheté des réserves. Elles ont fusionné, réduit leurs coûts et mené des politiques relativement prudentes. Du coup, elles ont peu investi dans l’exploration et les réserves n’ont pas augmenté.
Ce qui veut dire que l’on pourrait manquer de pétrole?
Non. Pour satisfaire la demande, elles ont amélioré leurs techniques de production qui permettent de tirer plus de pétrole des puits existants, mais cela pèse naturellement sur les prix à la production.
Les prix élevés devraient cependant inciter les pétroliers à investir dans l’exploration.
Bien sûr, et c’est ce qu’ils ont commencé de faire, mais… les coûts de l’exploration sont plus élevés aujourd’hui. Pour ne vous donner qu’une illustration trois compagnies américaines ont annoncé il y a quelques semaines la découverte d’un gisement important dans le Golfe du Mexique, en eau profonde, à 2000 mètres sous l’eau, et 7000 mètres sous terre.
C’est un exploit technique…
Mais un exploit qui coûte cher. Si les compagnies investissent dans des forages de ce type c’est parce qu’on a trouvé ce qui était le plus facile et qu’il faut aujourd’hui chercher dans des zones plus difficiles, en mer profonde… mais aussi politiquement plus sûres. Il n’y a jamais eu tant d’instabilité dans les régions productrices. L’Irak est à feu et à sang, l’Iran est en conflit avec le monde entier et les Etats qui paraissaient hier les plus surs, comme l’Arabie Saoudite sont aujourd’hui menacés. Plutôt que d’investir dans ces pays qui regorgent de pétrole, les compagnies vont là cela coûte plus cher, mais est plus sûr.
Tout cela explique la montée sur le long terme des prix du pétrole, mais nous disiez tout à l’heure qu’ils ont fortement reculé depuis l’été…
C’est un peu le paradoxe mais que plusieurs facteurs expliquent. Il y a, d’abord, la situation géopolitique, les prix ont atteint leurs sommets au moment de la guerre libanaise, de l’affrontement entre Israël et le Hezbollah, la situation s’est, sur ce front, calmée. On peut, par ailleurs, penser que les professionnels anticipent le ralentissement de la croissance mondiale dont les économistes parlent de plus en plus. On peut enfin penser que la découverte en eau profonde dans le Golfe du Mexique dont je parlais à l’instant a rassuré ceux qui s’inquiétaient pour des approvisionnements futurs. On trouve encore du pétrole! Et en quantité puisque Chevron, le leader du pool de compagnies qui a fait cette découverte, a indiqué que ce gisements contenait entre 3 et 15 milliards de barils, alors que les réserves totales des Etats-Unis sont estimées à 30 milliards de barils.
Mais vous croyez que cela explique une baisse si importante, de 73 à 59$ le baril?
Sans doute pas complètement. Les spécialistes insistent beaucoup sur le rôle de la spéculation, de fonds financiers, qu’on appelle hedge funds, qui se sont, ces dernières années, précipités sur l’énergie. Il y en aurait actuellement 200 qui interviennent sur ces seuls marchés…
Il faut peut-être expliquer qui sont ces fonds.
Ce sont des fonds financiers spécialisés dans les options, ces produits financiers qui donnent le droit d’acheter ou de vendre une quantité donnée d’un actif, des actions, des devises, des matières premières, dans le cas qui nous intéresse du pétrole ou du gaz, à un prix précisé à l’avance à une date donnée ou avant une date donnée. Vous achetez, par exemple, des options pour acheter le 20 novembre du pétrole à 65$ le baril. Si le pétrole se vend ce jour 70 dollars, vous gagnez la différence sur chaque baril acheté.
Et s’il vaut moins?
Vous perdez la différence. Sauf si vous les avez revendus à quelqu’un d’autre parce qu’en fait les financiers ne voient jamais le produit, ils se contentent d’échanger les options sur un marché spécialisé.
Mais quel est l’intérêt?
Cela permet d’étaler les risques, de se couvrir. Imaginez que vous soyez producteur d’électricité. Vous ne savez pas à quel prix sera vendu le pétrole dont vous aurez besoin dans un mois. Il suffit de très peu de choses, d’un ouragan, de la déclaration d’un dirigeant politique, d’une prévision météorologique pour que les prix explosent et pour que tous les bénéfices que vous attendez de votre production soient réduits à néant… Se mettre sur ce marché va vous permettre de vous couvrir, d’échapper aux fluctuations de prix.
Mais ces spéculateurs existent depuis longtemps?
Les professionnels de l’énergie ont de tous temps pratiqué ce genre de jeu pour étaler leurs risques. La nouveauté est l’apparition de purs financiers sur ces marchés. Ils sont venus parce qu’il y a de l’argent disponible et des opportunités de gagner mais aussi parce qu’il y avait une demande. Du fait des tendances lourdes à la hausse des prix dont je parlais tout à l’heure, la volatilité des prix du pétrole et du gaz s’est fortement accrue, or ces spéculateurs sont utiles là où la volatilité des prix et donc les risques sont élevés.
Vous les présentez comme utiles alors que ce sont, vous le dites, des spéculateurs…
Ces spéculateurs ont très mauvaise presse, mais ils prennent sur eux le risque que la volatilité des cours fait prendre aux industriels. Ils jouent un peu le rôle d’assurances et c’est en ce sens qu’ils sont utiles.
J’imagine qu’ils gagnent beaucoup d’argent. Ils en perdent parfois?
Mais bien sûr. Ils gagnent beaucoup d’argent, mais ils en perdent aussi beaucoup. Il y a quelques semaines, un de ces hedge funds s’est effondré, perdant 6 milliards de dollars. Un autre s’était volatilisé quelques semaines plus tôt. C’est un métier dangereux pour ceux qui le pratiquent. Mais dans le même temps d’autres ont gagné.
Et ces spéculateurs auraient un impact sur les prix?
Ils ont investi beaucoup d’argent sur les marchés de l’énergie. On parle de 60 milliards de dollars. Et, ce faisant, ils ont certainement contribué à la montée rapide des prix du pétrole. C’est en tout cas ce qu’affirme la commission du sénat américain qui s’est penchée en juin dernier sur cette question. Le raisonnement est le suivant : si un très grand nombre d’acteurs prennent des options sur un prix du pétrole plus élevée que ce qu’il est aujourd’hui, la demande parait plus importante qu’elle n’est effectivement, les acheteurs auxquels on promet des hausses de prix anticipent leurs commandes tandis que les vendeurs attendent pour vendre, ce qui a pour effet de limiter l’offre, d’où l’augmentation des prix. On est dans le cadre d’une prédiction auto-réalisatrice.
Le rapport du sénat cite, sans les nommer, des experts qui auraient calculé que ces hedge funds auraient contribué à faire montrer les prix du pétrole de plus de 20$. Mais cela fonctionne dans les deux sens. Lorsque l’on découvre que les stocks sont pleins, que l’on pourra satisfaire la demande, les cours basculent et ces mêmes investisseurs qui pariaient en masse sur des hausses parient sur des baisses et les prix dégringolent.
Peut-être faudrait-il interdire ou, du moins, réglementer cette activité?
C’est ce que demandait le sénat américain. Ces hedge funds ont bien sûr beaucoup d’ennemis, mais c’est un jeu à somme nulle, qui peut choquer mais qui ne fait perdre de l’argent qu’à des investisseurs qui en ont beaucoup et qui savent ce qu’ils font. Ces financiers poseraient un problème s’ils modifiaient durablement le prix du produit, mais ce n’est pas le cas, ils en augmentent seulement la volatilité. On peut d’ailleurs penser que le rôle diminuera lorsque les actuels investissements des pétroliers dans l’exploration auront réduit l’incertitude sur les approvisionnements.
Pendant ce temps là, on voit les prix de l’essence monter à la pompe mais jamais vraiment redescendre.
Vue la composition des prix à la pompe, cela relève de la responsabilité des gouvernements qui ont la possibilité de lisser ces fluctuation en jouant sur les taxes. C’était tout l’intérêt de la TIPP flottante que le gouvernement a supprimé. Mais c’est un autre débat.