La privatisation de la SNCF

L'actualité sociale est cette semaine très animée, c'est sans doute ce dont vous allez nous parler?

J'aurais pu effectivement vous parler du boycott qui se développe contre les produits Danone et qui marque l'entrée des consommateurs dans le domaine social, ce qui se fait, vous l'aurez sans doute remarqué, avec les réserves des organisations syndicales. J'y reviendrai une prochaine fois, parce que c'est un sujet important que les économistes ont peu étudié. Il n'existe quasiment pas de littérature sur ce sujet, ce qui est plutôt surprenant.

Mais j'ai plutôt envie de vous parler de la SNCF et de cette grève un peu brouillonne qui prend les voyageurs en otage au moment des départs en vacances.

Ce n'est pas la première fois que les agents de la SNCF se mettent en grève…

Non. On a parfois comparé cette grève à celle de 1995. Mais à tort. 1995 portait sur un sujet simple : les retraites. Celle-ci a combiné des revendications de natures très différentes : des revendications salariales, des revendications corporatistes de la part des conducteurs (la grève a été menée par des syndicats catégoriels) et des protestations sur l'organisation et les craintes de privatisation. D'où, d'ailleurs, l'éclatement du mouvement et les tensions apparues au sein de la SNCF entre les agents de conduite et le reste du personnel qui n'appréciait pas forcément que l'on bloque les trains dans une période de congés.

Il y a tout de même un sujet sur lequel tout le monde paraissait d'accord : le refus de la privatisation et de la réorganisation de l'entreprise…

C'est exact. Cette crainte est à première vue surprenante. Avec un ministre des transports communiste et un gouvernement socialiste le risque de privatisation de la SNCF paraît faible. Et, cependant, les salariés la craignent. On peut donner à cela deux interprétation que l'on peut d'ailleurs cumuler :

Ces craintes sont raisonnables ?

La privatisation des services publics est certainement dans l'air du temps. Nous en parlions il y a quelques semaines. On cite toujours l'exemple britannique, mais de nombreux pays ont procédé à la privatisation de leurs chemins de fer ces dernières années, souvent sous la pression des organisations internationales, mais pas exclusivement. Ce n'est pas la banque mondiale qui a forcé le Japon à privatiser sa société de chemin de fer.

Ceci dit, le risque paraît en France, dans la configuration politique actuelle, limité. Les grévistes ont beaucoup insisté sur les risques que fait courir au statut public de l'entreprise la réorganisation imaginée par la direction. Mais si le gouvernement voulait vraiment privatiser la SNCF, il n'aurait pas besoin d'une réorganisation. Ce qui me fait penser qu'il y a dans ce refus d'une réorganisation plus que la crainte de la privatisation, il y a également le refus d'une évolution qui met le client au centre des préoccupations de l'entreprise. Et de ce point de vue, que les conducteurs de train aient été en pointe dans ce conflit s'explique bien.

Pourquoi?

Parce que les conducteurs n'ont pas grand chose à gagner à ce que l'on mette les clients au centre de l'entreprise. Ils n'ont pas de contact avec. Ecouter les clients, c'est forcément introduire un peu plus de flexibilité dans l'organisation, leur imposer plus de rigueur dans leur travail quotidien, être plus strict sur les horaires… toutes choses qui auraient plutôt tendance à les gêner. Ce qui est un premier motif de résister.

Mais il en est un second qui mérite d'être cité. Dans les rapports de forces internes à la SNCF, les conducteurs ont aujourd'hui une position dominante et les commerciaux, qu'ils soient dans les trains, dans les guichets ou dans les services marketing, une position plutôt dominée. Or, en faisant la part belle aux clients, la réorganisation mettait tout cela à mal. Elle aurait conduit, elle conduira, je ne sais comment dire, à une modification du rapport de forces. Lorsque l'on se préoccupe des clients, on pense aux agents en contact avec les clients, on se soucie de leur opinion, on met en place des politiques salariales et des politiques de carrière qui leur sont favorables. Et cela, les conducteurs n'ont aucun motif de l'accepter.

Revenons à la privatisation : les syndicats la craignent et vous dites qu'elle est dans l'air du temps. Est-elle raisonnable? Améliorerait-elle la qualité du service? Si les syndicats ont autant protesté contre la réorganisation, c'est que dans l'esprit de beaucoup, privatisation et priorité donnée au client vont de pair.

Je ne suis pas sûr que les clients des sociétés de chemin de fer privées américaines ou britanniques partagent votre avis. Le service que leur proposent les sociétés de chemin de fer privées n'est certainement pas excellent.

Cela veut-il dire que le service offert serait pire avec la privatisation ?

Après ce qui vient de se passer, on ne peut pas dire que le service public à la française ait des leçons à donne à quiconque. Ce qui amène à s'interroger sur l'intérêt pour la collectivité de la propriété publique de la société de chemin de fer. Que les agents de la SNCF aient intérêt à rester dans une entreprise nationalisée est une chose que tout le monde peut comprendre, mais les français ont-ils intérêt à ce que la société qui gère les chemins de fer soit publique est une autre affaire.

Et là dessus les économistes ont leur mot à dire…

Les économistes et les historiens. Il faut rappeler que la nationalisation des sociétés de chemin de fer est relativement récente. Que très longtemps les sociétés de chemin de fer ont été privées. On peut cependant trouver dans la littérature économique plusieurs arguments en faveur d'une nationalisation des sociétés de chemin de fer. J'en citerai trois :

Ce sont des arguments solides…

Solides, ces arguments l'ont été. Mais ils ont perdu beaucoup de leur force depuis qu'on a trouvé des moyens de les contourner.

La théorie du monopole naturel a perdu beaucoup de force depuis que l'on a séparé le réseau, les infrastructures du transporteur. Il y a bien monopole naturel sur le réseau mais plusieurs transporteurs peuvent l'emprunter. Les externalités positives peuvent être financées par la subvention, il n'est pas nécessaire d'avoir une société nationale. Quant aux investissements, on a mille exemples à l'étranger de sociétés de chemin de fer privées qui trouvent des ressources pour les financer.

Que les arguments longtemps utilisés pour justifier la nationalisation des chemins de fer aient perdu beaucoup de leur force ne veut pas forcément dire qu'il faille privatiser.

Certainement pas. La privatisation n'aurait de sens que si elle permettait d'améliorer le service ou de réduire les coûts pour la collectivité. Or, tout cela reste à démontrer. Il n'est pas évident que la privatisation améliore la qualité du service. Comme je l'ai indiqué à l'instant, les expériences étrangères ne sont pas sur ce point concluantes. Les arguments sur les coûts sont sans doute plus solides. Les partisans des privatisations des services publics mettent en avant plusieurs facteurs qui contribuent à une baisse des coûts :

Ce sont des éléments qui méritent d'être regardés de près même si les bénéfices ne sont probablement pas aussi importants qu'on le dit souvent.

L'autre famille d'arguments est plus originale. Elle met en avant la plus grande liberté d'action des sociétés privées qui facilite leur croissance, surtout à l'étranger. Dès que l'on passe les frontières, le fait d'être une société nationale est un handicap. C'est un argument souvent utilisé à propos d'EDF, mais il vaut également pour la SNCF qui pourrait développer un réseau de TGV hors de France.

Si je vous entends bien ces arguments ne sont donc pas à négliger…

Ces arguments sont assez forts pour que l'on prenne au sérieux les menaces de privatisation. Les syndicats ont raison sur ce point : la SNCF n'est pas à l'abri d'une privatisation. Est-ce un inconvénient? pour ses agents sans doute. Mais pour les Français et les voyageurs? C'est moins sûr. Tout dépend de la manière dont cette privatisation sera faite. Si c'est à la manière anglaise, ce sera une catastrophe, mais il n'y a pas que la manière anglaise… les japonais ont réussi des privatisations de leur chemin de fer qui n'ont, semble-t-il, pas eu les conséquences catastrophiques que l'on a connues en Grande-Bretagne.

Tout dépend de la manière…

Exactement, tout dépend de la manière et il me semble que les syndicats devraient se poser la question : si demain, la SNCF devait être privatisée, comment cette privatisation devrait-elle être menée pour protéger les intérêts bien compris des voyageurs et des salariés.

Ce n'est pas une question facile!

C'est le moins qu'on puisse dire…


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