Bernard Girard
Chronique du 03/01/06
Que nous réserve 2006?
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Bonjour, vous avez choisi de nous parler de ce qui nous attend cette année…
C’est un exercice classique chaque début d’année de la presse économique et, plus généralement, de tous ceux qui s’intéressent à la conjoncture, on essaie de lire dans la boule de cristal et de voir ce qui nous attend. Est-ce que l’année sera bonne, meilleure que l’année qui vient de s’achever? moins bonne?
Et que vous dit votre boule de cristal?
Je parlerai moins de ma boule de cristal que de celles de ceux qui font profession de donner des prévisions : les économistes de la Communauté européenne, de l’OCDE, de l’INSEE, des grandes institutions privées ou publiques, qui sont, je vous le dis tout de suite, plutôt optimistes.
C’est vrai des instituts qui se sont penchés sur la croissance européenne et qui parient en général sur une croissance moyenne de l’ordre de 2%, ce qui devrait être à peu près celle de la France qui a bénéficié d’un dernier trimestre très actif. L’INSEE pense que la croissance pourrait légèrement dépasser ces 2%, alors même qu’elle a atteint 1,6% en 2005. Les perspectives sont donc plutôt positives, mais elles restent très loin des performances des économies qui vont le mieux, comme l’économie américaine ou l’économie chinoise.
On a beaucoup parlé ces derniers jours du recul du chômage. C’est sans doute l’un des points qui incitent à l’optimisme…
Vous avez raison de parler du recul du chômage, c’est l’une des raisons de cet optimisme tempéré dont je parle.
Vous savez que le nombre de demandeurs d’emploi a diminué régulièrement depuis 8 mois et que l’on dit aujourd’hui qu’il pourrait revenir à 9%. L’INSEE parle d’un taux de 9,2% pour le début du second semestre. Ce qui est évidemment encourageant. S’il y a moins de chômage, les ménages ont moins peur de l’avenir, ils consomment et empruntent plus, ce qui est bon pour l’activité et donc la croissance. La dernière note de conjoncture de l’INSEE insiste bien sur le rôle de la demande intérieure dans ce retour de la croissance. Les foules dans les magasins ces dernières semaines l’ont d’ailleurs montré, les Français consomment plus.
Oui, mais s’ils consomment des produits fabriqués à l’étranger, ce n’est pas forcément une bonne chose pour l’activité…
C’est effectivement un risque… Si la consommation se concentrait sur des produits fabriqués en Asie, le bénéfice de ce dynamisme serait faible. Mais la confiance des consommateurs ne se transforme pas seulement en achats de produits de consommation courante. Il se traduit également par des investissements plus lourds dans l’immobilier qui crée, lui, de l’activité en France. De ce point de vue il y a plusieurs paramètres favorables : il y a actuellement une demande de logements supérieure à l’offre, des taux à long terme historiquement bas et des conditions fiscales avantageuses pour les biens immobiliers destinés à l’investissement locatif. Si l’on regarde tout simplement les mises en chantier, on voit que l’investissement logement devrait rester soutenu en 2006. Mais vous aviez raison de le souligner, l’un des risques d’une croissance basée sur la demande dans un monde ouvert est qu’elle profite surtout aux producteurs étrangers. C’est l’une de nos faiblesses. Surtout lorsque l’on compare notre situation à celle de nos voisins allemands dont la situation économique s’est également éclaircie, mais d’une toute autre manière. Ce n’est pas la demande des ménages qui tire l’activité en Allemagne, ce sont les investissements industriels et les exportations, l’un allant d’ailleurs avec l’autre : c’est parce que les industriels allemands exportent qu’ils investissent et achètent de nouvelles machines.
Ce qui est mieux?
Dans la situation actuelle, certainement. Le retour de la croissance allemande se fait sur des bases beaucoup plus solides et saines. Les investissements industriels améliorent la productivité des entreprises, ils les rendent plus compétitives, d’autant plus compétitives que les salaires n’augmentent plus en Allemagne, ils ont même dans certains cas diminué, ce qui lui permet de profiter pleinement de la baisse de l’euro, d’augmenter ses ventes à l’extérieur et de créer des emplois dans l’industrie. En fait, l’Allemagne s’est mise en situation de tirer pleinement parti de la croissance mondiale. Elle a su mener une politique qui lui permet de profiter des progressions extrêmement rapide de l’activité en Chine ou aux Etats-Unis. Elle vend aux industriels de ces pays les machines dont ils ont besoin pour produire.
Ce qui n’est pas le cas en France…
Les résultats de notre commerce extérieur ne sont pas bons, les commandes étrangères ont reculé de plusieurs points en décembre, ce qui explique la morosité des industriels, la faiblesse de leurs investissements mais aussi de leurs recrutements.
On en revient donc au chômage…
Des industriels prudents n’investissent pas et ne recrutent pas. Ce qui explique que beaucoup d’experts restent aussi prudents. Les chiffres du chômage reculent bien, mais les créations d’emplois n’augmentent pas dans les mêmes proportions. Ce qui veut tout simplement dire que l’on détruit des chômeurs plus que l’on ne crée des emplois. On détruit des chômeurs en les radiant des listes de l’ANPE, en les envoyant en formation, en décourageant les inscriptions au chômage. Les syndicats donnent des chiffres qui vont tous dans ce sens. Le taux de radiation des chômeurs qui ne se sont pas présentés aux contrôles a augmenté d’un peu plus de 15% au cours du dernier trimestre. On dit également que beaucoup de chômeurs ne s’inscrivent plus à l’ANPE parce qu’ils se disent : à quoi bon, si c’est pour ne rien toucher. Ce serait notamment le cas de beaucoup de gens qui ont de temps à autre une petite mission d’intérim. Il faut ajouter à cela tous ceux qui glissent vers le RMI dont le nombre d’allocataires a augmenté de plus de 5% en un an.
On ne peut cependant pas dire que le recul du chômage qu’affichent les statistiques sont complètement en trompe-l’oeil…
Non, mais le chômage recule beaucoup plus vite que ne se créent des emplois. Le Monde citait, il y a quelques jours, Marc Touati, un économiste qui travaille chez Natexis. Il disait “ Depuis mars, on dénombre environ 150 000 demandeurs d'emploi en moins, mais pas plus de 50 000 créations d'emplois nettes, c'est le grand écart entre une baisse massive du chômage et une faiblesse durable des créations d'emploi. Il faut, ajoutait-il, s'y faire : les deux tiers de la baisse du chômage s'expliquent par des évolutions extra-économiques, en l'occurrence le papy boom, le traitement social du chômage, sans oublier les ajustements statistiques du nombre de chômeurs. ”
Mais alors, ce recul du chômage, bon ou mauvais pour la croissance?
Tout dépend de la manière dont les Français vont le comprendre. S’ils ont le sentiment que ce recul du chômage réduit les risques de perdre leur emploi, c’est bon pour la consommation et donc pour la croissance. S’ils sont plus sceptiques, il en ira autrement. Mais le recul du chômage n’est pas le seul facteur qui incite les économistes à un certain optimisme. Il y a également le redressement du pouvoir d’achat des ménages.
Quand on parle de pouvoir d’achat, je suis toujours un peu sceptique. J’ai l’impression qu’il s’est surtout dégradé ces dernières années…
Je sais, mais si l’on en croit les économistes de l’INSEE qui sont, là encore, très prudents, il serait aujourd’hui en train de se redresser sous l’effet de plusieurs facteurs. D’abord une faible inflation malgré l’augmentation des prix des produits pétroliers en partie gommée par la baisse de l’euro. Cette faible inflation tient à la retenue des prix des produits alimentaires et à la baisse des prix de beaucoup de produits industriels que l’on importe de l’étranger et, notamment, de Chine. Ce qui est, après tout, logique. Si les producteurs ont tout à perdre à la délocalisation en Chine, les consommateurs que nous sommes également ont à y gagner. A cette faible inflation, il convient d’ajouter la progression de la masse salariale grâce aux créations d’emploi qui, même si elles sont faibles, ne sont pas inexistantes, et les baisses d’impôts qui même faibles ne sont pas sans impact sur le pouvoir d’achat.
Mais cela ne représente pas grand chose…
Non, mais cela suffit à faire bouger les chiffres. D’après l’INSEE le pouvoir d’achat a augmenté de 1,9% en 2005 et il devrait continuer de progresser en 2006. Ce qui est, évidemment, favorable à la croissance. Mais tout cela reste fragile.
La consommation profite actuellement des taux d’intérêt très faible. On l’a vu pendant les fêtes, on peut obtenir des crédits à la consommation à des prix très avantageux. Mais ces taux d’intérêt très faibles ne sont pas inscrits dans le marbre. Il suffirait que la BCE, la Banque centrale européenne remonte ses taux pour que les emprunts coûtent plus cher et que la consommation dérape.
Elle ne le fera que si l’inflation redémarre…
Mais si elle le fait, nos perspectives de croissance pour 2006 risquent de pâlir, voire de s’évanouir, ce qui ne serait pas le cas de la croissance allemande qui repose sur l’investissement industriel beaucoup moins sensible que la consommation aux taux d’intérêt. Or, les menaces d’inflation existent…
Vous pensez au conflit entre l’Ukraine et la Russie sur le gaz…
Ces tensions politiques risquent effectivement d’avoir un impact sur les prix de l’énergie. On nous dit qu’il n’y a rien à craindre, mais c’est ce que l’on dit toujours dans ces cas là. Mais, la Russie fournit 21% du gaz que nous consommons. Il parait que les accords que nous avons avec les Russes nous mettent à l’abri : les Russes n’ont, en effet, coupé que les livraisons de gaz à destination de l’Ukraine, ils n’ont pas interrompu les livraisons à destinations de leurs autres clients dont la France. Mais si la situation ne trouve pas rapidement de solution, les Ukrainiens pourraient être tentés de se servir au passage, de détourner une partie du gaz qui nous est destinée pour leur propre consommation. Si c’est le cas, et il semble si l’on en croit les informations les plus récentes qu’il y a de fortes chances que ce le soit, si l’hiver est rigoureux, Gaz de France sera condamné à acheter son gaz sur ce que l’on appelle le marché spot, c’est-à-dire au jour le jour à des prix infiniment plus élevés que ceux payés dans les contrats à long terme. D’où effectivement des tensions sur l’indice des prix.
Mais ce n’est pas le seul risque. On nous dit aujourd’hui qu’il y a peu d’inflation. C’est vrai quand on regarde les statistiques que produisent les instituts spécialisés, mais ce n’est pas vrai de tous les biens que l’on achète.
Jamais les appartements n’ont été plus chers…
Exactement. Si l’immobilier se porte si bien c’est que, d’un coté, on manque de logements, et que, de l’autre, les taux d’intérêt sont faibles, ce qui permet d’emprunter facilement. Mais la conséquence de tout cela est l’augmentation des prix des logements, mais également des loyers.
On a donc, d’un coté, très peu d’inflation sur les produits de consommation courante, sur les produits industriels qu’on achète en Asie, sur les produits alimentaires et, de l’autre, une inflation forte sur les produits de consommation longue : l’immobilier, mais aussi un certain nombre de services, comme la santé. Ce qui n’est pas une situation très saine.
Et pourquoi?
Pour deux motifs :
- l’absence d’inflation sur les produits de consommation courante veut tout simplement que ceux qui mettent ces produits à notre disposition exercent une pression très forte sur les producteurs. En pratique, ils se fournissent chez les industriels qui leur proposent les meilleures conditions, c’est-à-dire en Asie. Cette absence d’inflation sur les produits de consommation courante est, pour une part au moins, liée aux délocalisations, c’est-à-dire à des destructions d’emplois chez nous ;
- l’augmentation des prix des logements crée, par ailleurs, une situation qui peut-être à terme dangereuse. D’une part, cela détourne de l’argent qui pourrait être mieux utilisé ailleurs, soit en consommation, soit en investissement industriels. De l’autre, cela crée des situation de risque. Imaginez que les prix qui sont montés très haut dégringolent et beaucoup de gens qui ont investi dans l’immobilier pourraient se trouver dans la situation de continuer de rembourser un bien qui vaut moins que ce qu’ils ont payé.
Mais vous croyez que les prix de l’immobilier peuvent s’effondrer?
Mais cela n’a rien d’impossible. Les experts commencent à en parler. Ceux qui suivent de très près les évolutions du marché nous disent que les prix n’ont pas baissé mais que le nombre de transactions a diminué, ce qui veut dire que les produits restent plus longtemps sur le marché, ce qui est annonciateur de baisse des prix. Ce ne serait pas la première fois que cela se produirait et ces baisses peuvent être significatives. Il y a 15 ans, les prix de l’immobilier ont chuté sur 5 ans de 30 à 40%. Ce qui explique que l’on puisse se retrouver dans l’obligation de rembourser qui ne vaut plus ce qu’on l’a acheté. Prenez un couple qui a acheté un appartement avec un emprunt long, sur 25 ans. Il divorce et décide de le vendre. Il continuera de rembourser pendant des années plus qu’il n’a touché de la vente de son bien.
Nous arrivons au terme de cette chronique. Si je vous entends bien, les 2% qu’on nous annonce sont fragiles.
Exactement. On peut, je crois, tabler sur une certaine reprise de la croissance en 2006, mais une croissance menacée, fragile, plus menacée et fragile chez nous que dans d’autres pays, je pense notamment à l’Allemagne qui a su brancher sa croissance sur celle de l’économie mondiale, ce qui lui permet de créer des emplois industriels quand nous nous contentons, pour l’essentiel, de “détruire” des chômeurs. Cette croissance de 2% dont on nous parle est une bonne nouvelle, mais il faut avoir conscience qu’elle est particulièrement fragile.
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