Bernard Girard
Chronique du 16/10/07 (pour l’écouter)
Attali et le principe de précaution
Bonjour, nous allons ce matin parler du principe de précaution…
Oui. Vous avez vu la polémique qui s’est développée à la suite de la proposition de la commission Attali de retirer de la Constitution le principe de précaution
Qui y a été introduit il y a deux ans…
C’est effectivement tout récent. Les membres de cette commission veulent retirer ce principe au nom de la croissance. Le principe de précaution, disent-ils en substance, entrave l’innovation et freine donc la croissance. Ce qui a suscité les réactions très vives de Nathalie Kosciuko-Morizet, la secrétaire d’Etat à l’écologie qui a traité les auteurs de cette proposition de réactionnaires et développé, du même coup, une défense de l’industrie de l’écologie qui était un véritable couper-coller d’un argument que Ségolène Royal a mille fois développé pendant la campagne électorale. Mais en ces temps d’ouverture, ce n’est pas pour surprendre.
Revenons au principe de précaution. La proposition de Jacques Attali a d’autant plus surpris qu’on pensait que plus personne ne le contestait…
Son introduction dans la charte de l’environnement ne s’est pas faite sans résistances, mais vous avez raison, on a l’impression que ce principe est aujourd’hui accepté d’à peu près tous en Europe, ce qui n’est pas le cas ailleurs dans le monde.
Mais pour mieux comprendre tout à la fois la réaction qu’a suscitée la proposition de Jacques Attali, et la place qu’a prise ce principe dans notre espace politique, il faut, je crois, revenir sur son histoire.
Ce concept est apparu dans les années 70/80, il s’est développé sur la base de la critique de la technique engagée par des philosophes allemands dans les années 40 et 50. Je pense à un texte célèbre de Heidegger, La question de la technique, dans lequel celui-ci s’interroge sur l’essence de la technique. La manière dont il formule sa question est classique en philosophie, mais elle n’est pas innocente, puisqu’elle le conduit à négliger, à laisser de coté les usages de la technique, ce que nous en faisons, ce en quoi elle nous est utile, pour ne mettre l’accent que sur ses relations avec une nature qu’elle agresse. Dans un beau passage, il oppose le pont au dessus d’une rivière qui accompagne la nature sans la brutaliser et la centrale hydro-électrique qui la transforme violemment.
Heidegger ne parle pas de principe de précaution?
Non. Mais sa pensée s’inscrit dans tout un mouvement de critique de la technique et de l’industrialisation que l’on trouve chez d’autres contemporains, notamment chez les philosophes de l’école de Francfort, Adorno, Benjamin, qui s’inquiétaient, au travers de leurs analyse de la culture de masse, de l’impact de la technique, non pas seulement sur la nature, mais aussi sur la société. On trouve en France, ces deux courants réunis dans les travaux de Jacques Ellul, qui s’inquiétait : la technique devrait, disait-il, être au service de l’homme, or, on demande aujourd’hui à l’homme de s’adapter à la technique.
Le principe de précaution s’est donc développé dans un contexte de méfiance à l’égard de la technique.
Exactement. Il a été, pour la première fois, théorisé par un autre philosophe allemand, Hans Jonas, dans un livre dont le titre est tout un programme : Le principe de responsabilité. Sa thèse principale est que l’on doit s’interdire de poursuivre des recherches, des travaux scientifiques qui peuvent conduire à des modifications irréversibles de la nature humaine, transformations que nos capacités techniques rendent possibles. Et c’est de là qu’est né le principe de précaution selon lequel on doit s’interdire de développer des techniques qui ont des effets irréversibles sur l’homme ou la nature. Irréversible, cela veut dire que l’on ne pourra pas corriger, même avec de nouveaux progrès techniques. C’est en ce sens que l’on peut dire que le principe de précaution est étroitement lié à la critique de la technique.
Vous nous parlez de philosophie, mais les philosophes ont rarement un impact sur l’opinion, or le principe de précaution est accepté par à peu près tout le monde…
Ces thèses auraient pu effectivement rester dans les livres. C’est ce qui s’est passé aux Etats-Unis où on en parle très peu. Pour ne vous donner qu’une illustration, le principe de précaution n’a été cité, ces 25 dernières années que 41 fois dans des articles du New-York-Times alors qu’il a été cité plus de 500 fois dans le Monde. C’est une affaire européenne. Et on le voit à de nombreux signes. Il y a quelques semaines on a parlé à l’ONU du climat et qu’a dit Georges Bush : ne vous inquiétez pas, la technologie va tout résoudre.
George Bush est peut-être un cas particulier…
Pas dans ce cas. Je crois qu’il ne fait, en disant cela, qu’exprimer la formidable confiance de la société américaine dans le progrès et la technologie. Une confiance qui nous laisse parfois ébahi. Vous savez que les Etats-Unis ont aujourd’hui un grave problème avec l’obésité. Notre première réaction est de dire : s’ils sont obèses, c’est qu’ils mangent trop, toute la journée, n’importe quoi et n’importe comment. Mais ce n’est pas une opinion que tout le monde partage aux Etats-unis. Beaucoup pensent que la solution, ce n’est pas une meilleure hygiène alimentaire, mais l’invention de nouveaux médicaments. C’est la thèse que développe par exemple Ray Kurzweil, un homme très connu et très respecté dans les milieux de l’informatique, qui n’a aucun lien avec l’industrie agro-alimentaire, dans un livre, Humanité 2.0, qui vient d’être publié en français et qui est véritable ode à la technique et au progrès.
Il y a bien pourtant aux Etats-Unis des gens critiques à l’égard de la technique…
Bien sûr, mais ils ne peuvent pas s’appuyer sur les mêmes forces qu’en Europe. Je parlais à l’instant des philosophes européens si critiques à l’égard de la technique. Leurs collègues américains ont eu une position toute différente. Bien loin de critiquer les techniques, ils ont engagé un dialogue avec elle. Ils l’ont fait à l’occasion des travaux sur l’intelligence artificielle. Des gens comme Davidson, Putnam, Fodor se sont interrogés sur les relations entre l’esprit et le corps, ils ont renouvelé la vieille question cartésienne des relations du corps et de l’âme, ils se sont demandés si on pouvait imaginer un esprit sans corps, si une machine pouvait avoir une conscience. Pour ne donner qu’un exemple, Hilary Putnam a écrit un article intitulé : La vie mentale de certaines machines (1967). On est très très loin de Heidegger qui peut écrire un article sur la technique en n’en citant aucune, sinon cette centrale électrique dont je parlais tout à l’heure.
Mais que dit ce philosophe américain dans ces articles?
Dans l’un de ces articles, il se demande, par exemple, s’il faut donner des droits civils aux robots.
Et quelle est sa conclusion?
Il pense que c’est une question indécidable, on ne peut pas prouver qu’un robot est conscient, mais on ne peut pas non plus prouver le contraire. On est donc dans un cas de figure, dans lequel c’est à nous de choisir, de trancher, de décider.
Il n’y avait donc pas aux Etats-Unis ce terreau philosophique qui a permis au principe de précaution de se développer en Europe. Mais est-ce que cela suffit à expliquer cette différence?
Ces positions philosophiques ont trouvé en Europe un répondant dans la société civile, elles ont quitté les universités pour entrer dans le débat public, politique. Et ceci, grâce à la décomposition de la pensée de gauche dans les années 80 et, notamment, à l’effacement de la question sociale.
La gauche, son idéologie, ses alliances, notamment avec les syndicats, son programme étaient bâtis autour de la question sociale. Or, depuis une trentaine d’années, cette question n’est plus centrale dans la pensée de gauche, au point que l’on peut écrire aujourd’hui des livres sur ce que devrait être la gauche sans en parler, comme vient de le faire Bernard Henri Levy. Et la place ainsi libérée a été prise, d’abord en Allemagne puis en France et ailleurs en Europe, par la question écologique. Des militants orphelins d’un projet de changement de société se sont tournés vers la défense de l’environnement. Ce n’est pas un hasard si les mouvements écologistes sont un peu partout alliés à la gauche et formés de militants sociologiquement de gauche.
Il ne s’est passé rien de pareil aux Etats-Unis. Et du coup, les gens qui auraient pu soutenir ce principe, et ils existent, se sont trouvés isolés. Tout comme Jacques Attali peut l’être en France.
Revenons justement à la position de Jacques Attali. En quoi le principe de précaution peut-il être nuisible à la croissance?
Il l’est de deux manières :
- il entretient, d’abord, une méfiance généralisée à l’égard de la technologie vue comme une menace là où on pourrait la voir comme une opportunité,
- il peut, ensuite, retarder la mise sur le marché des produits nouveaux dés lors qu’il revient, en définitive, à demander aux industriels de vérifier que leurs innovations ne vont pas avoir de conséquences néfastes…
Mais c’est une bonne chose d’empêcher les industriels de mettre sur le marché des produits dangereux!
Oui, à condition que cela se limite aux produits dont on certain qu’ils sont dangereux. Or, la pratique montre que ce principe favorise les dérives.
La première de ces dérives est la confusion que l’on fait entre les produits qui présentent des risques avérés et ceux qui présentent simplement des risques potentiels.
Vous pouvez illustrer cela d’un exemple?
Regardez le tabac et le téléphone portable. La consommation de tabac crée un risque avéré de cancer. Risque avéré puisque l’on a pu établir une relation de cause à effet entre le tabac et le cancer et que l’on sait mesurer la probabilité qu’a un fumeur de tomber malade. La situation du téléphone portable est toute différente : on dit que son usage créée un risque de tumeur au cerveau, mais personne ne l’a prouvé, aucune étude sérieuse n’a pu établir de relation de cause à effet entre son usage et le développement des tumeurs. C’est possible mais on n’en sait rien, et c’est en ce sens que c’est un risque potentiel, mais ce n’est que cela.
Or, on confond trop souvent risque avéré et risque potentiel. Autant il est légitime de prendre des précautions lorsque le risque est avéré, autant il est contestable d’en prendre lorsque celui-ci n’est que potentiel…
Et pourquoi?
Mais tout simplement parce que la notion de risque potentiel est extensible à l’infini. On peut dire tout et n’importe quoi, que l’eau gazeuse, le thé, les bananes sont cancérigènes. On trouvera toujours des études pour établir une corrélation entre la consommation de l’un ou l’autre de ces produits et le développement de cancers, de maladies cardio-vasculaires… cela ne veut évidemment pas dire qu’il y a un lien de causalité. Mais cela peut amener des groupes à exercer une pression sur les pouvoirs publics et l’opinion qui rend plus difficile la croissance des activités économiques concernées.
Cette confusion menace d’autant plus que la défiance à l’égard de la science est progressivement devenue défiance des experts. On ne leur fait plus confiance, on les soupçonne de partialité, de compromission, de conflits d’intérêt. Et l’on voit voit se développer une revendication de contrôle citoyen sur la science qui permettrait, par exemple, à des gens tirés au sort de participer aux commissions ou groupes de travail chargés d’évaluer le risque. Mais comment alors éviter la confusion?
Pour qu’un risque soit avéré, il faut qu’il ait fait l’objet d’analyses scientifiques respectant des protocoles rigoureux, contrôlés par des experts qualifiés et reconnus comme tels par la communauté scientifique. Les risques potentiels échappent à tous ces contrôles. Il suffit d’un soupçon et ce soupçon peut être émis par n’importe qui.
J’ai l’impression que la proposition de Jacques Attali ne vous choque pas…
Non, et j’ajouterai même, au risque de vous agacer, que je la crois utile. Surtout si elle amène à s’interroger sur ce principe de précaution, si elle nous force à préciser ce que l’on entend par là, si elle nous permet de lutter contre les dérives auxquelles il donne lieu.
Vous croyez vraiment que supprimer le principe de précaution de la constitution peut aider à la croissance?
Directement, non. Mais la proposition de Jacques Attali est un signal fort. On ne peut pas avoir de croissance durable dans le monde moderne si l’on n’a pas confiance dans la technique. Cela ne veut pas dire que l’on peut faire tout et n’importe quoi, mais la croissance est toujours dans les métiers nouveaux, dans les entreprises qui innovent, dans les industries qui changent notre vie. Et à trop s’en méfier, on ne peut évidemment que brider la croissance.
Pour poursuivre la réflexion :
Notes de lecture
Comme chaque semaine, vous allez nous proposer quelques notes de lecture…
Je voudrais d’abord préciser que l’on trouvera sur mon site des liens vers plusieurs papiers qui traitent du principe de précaution et qui développent des thèses différentes des miennes, je pense notamment à deux papiers d’Olivier Godard qui enseigne à l’école Polytechnique et qui a une vision très intéressante du principe de précaution dont il est un défenseur.
Mais j’ai effectivement lu cette semaine d’autres papiers dont je voudrais vous dire un mot. Vous savez que je m’intéresse aux questions du droit d’auteur et à ses évolutions possibles du fait du développement de la gratuité sur internet; cela m’a amené un article tout à fait passionnant publié dans une revue juridique, Droit social, qui traite des contrats que les compagnies de disque passent avec leurs articles (Kerbouc’h, Vincent, Jusqu’où les contrats de production et d’édition conclus par des artistes de la musique peuvent-ils restreindre leur liberté de travailler?). C’est un article extrêmement critique qui montre comment ces contrats restreignent les droits des musiciens et favorisent les grands groupes. Développer les analyses de ses deux auteurs serait un peu long, mais ils montrent comment ces entreprises utilisent le droit du travail pour construire leur monopole. La lecture est plus qu’inquiétante : on y apprend, pour ne donner qu’un exemple, que des interprètes de musique classique qui ont enregistré une intégrale d’un compositeur pour une maison et qui n’ont plus le droit de l’enregistrer pour un autre, voire même de la donner en concert pendant une très longue période, ce qui revient à leur interdire de travailler, d’exercer leur profession.
Il m’est difficile de développer plus, mais j’en recommande la lecture à tous ceux qui s’intéresse à ces questions et je me contenterai donc de vous lire leur conclusion qui confirment ce que beaucoup soupçonnaient : “Ces clauses restrictives de la liberté du travail (…) s’opposent au développement économique de l’édition phonographique en concentrant les activités de production entre les mains des entreprises les plus puissantes et en leur conférant un quasi-monopole que rien ne semble justifier. En jouant de leurs différentes qualités (producteur, éditeur, diffuseur) ces entreprises contribuent à éliminer les petits producteurs de phonogrammes spécialisés dans des marchés de «niche», et qui peinent à survivre.”
Vous avez lu d’autres articles?
Oui, dans le cadre des débats actuels sur la retraite, j’ai lu un papier d’économistes autrichiens qui ont tenté d’évaluer l’impact du recul de l’âge de la retraite sur le chômage des seniors (To old to work, to old to retire?). Ils se sont posés une question que l’on se pose tous : l’allongement de la durée des période cotisation n’est-il pas un leurre s’il n’y a pas de travail pour les seniors. Ils ont regardé sur les données autrichiennes, intéressantes puisque ce pays a déjà reculé de plusieurs mois l’âge de départ en pré-retraite. Et leurs conclusions sont tout à la rassurantes et inquiétantes…
Rassurantes parce qu’elles montrent qu’il n’y a pas augmentation du chômage des plus âgés?
C’est bien cela. Mais inquiétantes parce qu’elles montrent que ce résultat n’est obtenu que parce que les salariés âgés qui perdent leur travail prennent des emplois moins bien rémunérés. Ce qui s’explique assez bien : les travailleurs les plus âgés qui perdent leur emploi travaillaient souvent dans des secteurs anciens qui ne recrutent plus, leurs compétences ont vieilli, ont moins de valeur. Lorsqu’ils en retrouvent un, il est souvent moins qualifié, surtout lorsqu’ils doivent repartir à zéro, comme lorsqu’ils passent de l’industrie aux services.
Ce n’est pas très encourageant…
Non, et ce l’est d’autant moins que ce sont des considérations qu’on néglige lorsque l’on parle de l’allongement des durées de cotisations. Et puisque l’on parle des seniors, je voudrais pour conclure attirer votre attention sur un dossier très intéressant publié au début du mois par Entreprise & Carrières et sur un article très court publié dans Metis, une publication sur le droit de travail que l’on trouve sur le net. C’est plus une note qu’un article, mais on y apprend que le contrat à durée déterminée destiné aux seniors de plus de 57 ans sans emploi depuis au moins 3 mois, ce que l’on appelé le CDD senior dont on avait à l’époque beaucoup parlé dans la presse, c’était un bon exemple de dialogue social réussi, a bénéficié, à moins de 20 personnes alors même que 350.000 personnes de plus de 50 ans sont demandeurs d’emploi. Autant dire qu’il s’agit d’un échec retentissant. On y apprend également que le patronat danois a proposé au gouvernement de réduire l’impôt des seniors de 64 à 66 ans de 100 000 couronnes par an soit 14500 euros ! C’est une idée que l’on pourrait proposer à nos politiques qui veulent réhabiliter le travail.