Bernard Girard

Chronique du 15/03/05

Le pouvoir d’achat

Bonjour, vous souhaitez revenir sur le succès des grèves et manifestations de la semaine dernière qui ont montré que les Français ne sont pas satisfaits de leur pouvoir d’achat.

Oui. C’est ce que tous les observateurs ont dit et à juste titre. On pourrait ajouter que le gouvernement qui est aujourd’hui très embarrassé de ces manifestations n’a un peu que ce qu’il mérite puisqu’il a basé tout son argumentaire contre les 35 heures sur le pouvoir d’achat, disant en substance : votre pouvoir d’achat est trop faible, vous allez pouvoir l’augmenter en travaillant plus. Ce qui était une manière de mettre en évidence que le pouvoir d’achat n’a pas progressé de manière satisfaisante ces dernières années…

Certains disent même qu’il a reculé…

C’est ce qu’affirme l’INSEE dans une étude toute récente : le pouvoir d’achat des salariés du privé aurait diminué de 0,3%. Mais ce n’est pas surprenant : si vous n’avez pas d’augmentation de salaire alors qu’il y a de l’inflation, que les impôt locaux, la CSG, les prix des services publics augmentent, votre pouvoir d’achat diminue… Et c’est, je crois, ce que vivent beaucoup de gens au quotidien et ce qui explique le succès de ces grèves et manifestations.  Reste à savoir si les salaires ont des chances d’augmenter…

Dominique Strauss-Khan a proposé un Grenelle des salaires comme en 1968, ce pourrait être une solution pour forcer les entreprises à augmenter les salaires…

Cette proposition est politiquement habile, mais je ne suis pas sûr qu’elle soit appelée à un grand avenir, même si le gouvernement parle aujourd’hui d’inciter les branches professionnelles à négocier.  La seule chose dont les partenaires sociaux et le gouvernement pourraient discuter est l’augmentation du Smic. Mais que se passerait-il s’il augmentait de manière significative? On verrait d’abord augmenter le nombre de gens qui ne touchent pas plus, mais aussi le nombre déjà très important de ceux qui gagnent moins.

Mais comment est-ce possible?

Les entreprises qui souhaitent contenir leur masse salariale peuvent le faire très simplement : il suffit de diminuer le nombre d’heures travaillées par chacun, de faire appel à l’intérim, à la sous-traitance… On aura augmenté le Smic sans augmenter le pouvoir d’achat des salariés. Lorsque l’on parle de Grenelle des salaires on pense à 1968. A l’époque, l’augmentation du salaire minimum a eu un effet d’entraînement sur les salaires plus élevés, elle a poussé vers le haut l’ensemble des rémunérations. Ce n’est probablement pas ce qui se passerait aujourd’hui du fait, tout simplement, des possibilités qu’ont les entreprises d’échapper à cette pression, possibilité qu’elles n’avaient pas dans les années 60. Notre environnement réglementaire, social, contractuel a beaucoup évolué et donné aux entreprises des libertés qu’elles n’avaient pas il y a quarante ans.

Et pourtant, quand on voit les résultats des grandes entreprises, elles pourraient augmenter les salaires…

Elles le font au travers de l’intéressement, de la participation, de l’épargne salariale… mais vous remarquerez trois choses :

- il s’agit d’abord de mécanismes qui concernent essentiellement les grandes entreprises cotées. Or, la majorité des salariés travaille dans des entreprises de petite taille qui n’utilisent pas ces outils ;

- il s’agit, ensuite, de mécanismes qui permettent de partager une partie de leurs bénéfices sans insulter l’avenir : si les résultats des entreprises diminuent se dégradent demain, ces revenus complémentaires diminueront, ce qui ne serait pas le cas des salaires. Les rapports de force au sein des entreprises sont si peu en faveur des salariés que même les entreprises qui en ont les moyens et qui distribuent une partie de leurs revenus à leurs salariés le font de manière à ne pas s’engager sur l’avenir. On va doucement vers un modèle à la coréenne où le salaire fixe est une partie de moins en moins importante du revenu ;

- il s’agit, enfin, de mécanismes qui creusent les inégalités entre salariés selon les entreprises dans lesquelles ils travaillent et, au sein même des entreprises, entre cadres supérieurs qui bénéficient pleinement de ces avantages et le reste du personnel qui en profite moins et qui, surtout, a beaucoup plus de mal à les conserver dans les périodes difficiles.

Il faudrait des syndicats plus puissants…

La faiblesse du syndicalisme dans le secteur privé n’aide certainement pas les salariés, mais il n’y a pas que cela : il y aussi et surtout le chômage. On l’oublie trop souvent, mais c’est la plaie de nos sociétés. Les 10% de chômeurs n’incitent pas les entreprises à augmenter les salaires ou à améliorer les conditions de travail de salariés que la globalisation met, par ailleurs, en concurrence avec des gens moins bien payés ailleurs. Le chômage massif qui dure depuis si longtemps est pour beaucoup responsable de ces baisses de pouvoir d’achat. Les pouvoirs publics ont multiplié les mesures destinées à baisser le coût du travail : baisses des cotisations sociales, préretraites qui permettent de remplacer des salariés âgés donc bien payés par des salariés plus jeunes et donc moins bien payés, contrats aidés qui mettent à la charge de la collectivité une partie du salaire, multiplication des stages pour les jeunes travailleurs, allongement des périodes d’essai, etc. Tout a été fait pour réduire le coût du travail et l’on s’étonne que le pouvoir d’achat stagne!

On va, dans les semaines qui viennent, nous parler d’augmentations des salaires des fonctionnaires, il paraît que l’Elysée a donné pour consigne de lâcher du lest. Mais tant que l’on ne luttera pas contre le chômage, tant que les employeurs ne seront pas forcés d’augmenter les salaires pour attirer des travailleurs, tant que le rapport de force ne se déplacera pas en faveur des salariés, il y a peu de chance que le pouvoir d’achat augmente de manière significative.

Vous parlez peu de la globalisation. On a l’impression qu’elle a une forte responsabilité dans la situation actuelle…

C’est ce que disent le Medef et les pouvoirs publics qui font une analyse très pessimiste de la situation : ils ont le sentiment que nous sommes pris dans une souricière. D’un coté, on ne peut pas, nous dit-on, augmenter les salaires parce que cela conduirait à des délocalisations. De l’autre, les entreprises qui travaillent à l’étranger et qui font des bénéfices ne les réinvestissent pas chez nous mais en Asie, en Europe de l’Est, là où seront leurs revenus de demain… Cette analyse n’est pas neuve. C’était à peu de choses près celle que faisait le gouvernement Jospin, à cette différence près qu’il a tenté de sortir de cette impasse en créant des emplois…

En réduisant le temps de travail…

C’est l’un des outils qu’il a utilisés, ce n’est pas le seul. Il n’y a pas eu d’augmentation de salaires, mais le nombre de gens avec un travail ayant progressé de manière massive (plus de 2 millions de créations d’emplois), le pouvoir d’achat global a augmenté, ce qui a permis à la France d’avoir une croissance plus rapide que le reste de l’Europe.

Le gouvernement Raffarin a changé de cap, il a laissé courir le chômage dont on ne parle pratiquement plus dans les discours politiques. Il a tenté d’augmenter le pouvoir d’achat en forçant les distributeurs à baisser leurs prix et en donnant aux Français la possibilité de dépenser un peu plus leur épargne, notamment en libérant l’épargne salariale.

Les manifestations de la semaine dernière font penser que cela n’a pas marché…

L’action sur les prix ne pouvait pas vraiment donner de bons résultats tout simplement parce que les distributeurs reportent les baisses sur les producteurs, soit en les forçant à baisser leurs prix, soit, plus simplement, en en changeant, en allant se fournir chez des producteurs étrangers meilleur marché. Dans ce cas, ce ne sont pas les usines qui se délocalisent, mais les achats. Le résultat est à peu près le même en terme d’emploi et donc de pouvoir d’achat global. Cette politique avait d’autant moins de chances de réussir que le gouvernement a, dans le même temps, financé ses baisses d’impôts sur le revenu en transférant une partie de ses dépenses sur les régions qui ont naturellement augmenté leurs impôts…

On a le sentiment, à vous entendre, que la situation est bloquée…

Elle le serait si l’analyse qui fait de la globalisation la cause principale de nos soucis est juste, mais ce n’est pas certain. On peut avoir d’autres analyses. On peut, par exemple, dire que le problème est moins la globalisation que les difficultés que nous éprouvons à trouver notre place dans la nouvelle division internationale du travail qui se met en place. Le plus grave, ce n’est pas que le pouvoir d’achat des gens qui ont un emploi stagne, c’est que l’on ne voit pas d’investissements qui préparent l’avenir, qui annoncent des créations d’emplois et donc des augmentations de salaires. Plutôt que de demander à l’Etat de baisser les impôts, nous devrions lui demander de financer de grands programmes de travaux qui tirent l’activité et créent des emplois. Les Jeux Olympiques nous donnent un bon exemple de ce qu’il faudrait faire. Si Paris est retenu, des sommes importantes seront injectées dans l’économie qui créeront des dizaines de milliers d’emplois, on parle de 60 000 emplois pérennes, et donc du pouvoir d’achat.

Cela ne suffira pas à résoudre le problème…

Non, mais cela montre que la situation n’est pas forcément bloquée. Nous avons des espaces de croissance, dans les services, notamment, qu’il faudrait développer. Regardez la Grande-Bretagne ou les Etats-Unis. Ces pays sont également menacés par la globalisation, ils ont réussi à se faire une place dans la nouvelle division internationale du travail. C’est ce que nous devons nous aussi réussir, en investissant dans la recherche, dans les nouvelles technologies, dans les services. Nous parlions la semaine dernière de la directive Bolkestein qui ouvre le marché intérieur des services. Plutôt que de se battre contre, il faut défendre ce texte qui pourrait se révéler un formidable outil de modernisation des services, de création d’emplois dans des secteurs aujourd’hui malthusiens, clos sur eux-mêmes.

Ce n’est pas la direction que l’on emprunte puisque, si j’ai bien compris, tout le monde, tant à gauche qu’à droite, est hostile à cette directive… Mais revenons au pouvoir d’achat. A défaut d’augmenter les salaires, que peut donc faire le gouvernement?

Il pourrait, d’abord, inciter les Français qui ont un taux d’épargne élevé à consommer cette épargne. Il a commencé de le faire, mais il faudrait aller plus loin, inciter les plus âgés à donner leur argent aux plus jeunes, ce qui suppose des mesures fiscales, des dispositifs qui favorisent la circulation des richesses entre générations,

Il pourrait également nous inciter à nous endetter : nous le sommes relativement peu comparés à d’autres. La croissance des années 60 est pour beaucoup liée à l’invention du crédit à la consommation, à l’arrivée sur le marché de sociétés comme Cetelem qui ont favorisé l’équipement des ménages…

Oui, mais encore faut-il éviter le surendettement…

Tous ceux qui s’intéressent à ces questions soulignent cette inquiétude nouvelle des Français : on craint le surendettement, ce qui est un signe de plus de l’inquiétude de nos concitoyens. Il y a évidemment des situations dramatiques, mais ce n’est qu’un aspect des choses. Les Français sont relativement peu endettés, nous sommes très loin des taux d’endettement américains, mais également européens. Les marges de progression sont importantes. Le crédit à la consommation représente 8% du PNB en France, il en représente 14% en Grande-Bretagne et 17% aux Etats-Unis. Mais ces chiffres sont peut-être un peu abstraits, en voici d’autres peut-être plus parlants : le crédit à la consommation représente un peu plus de 12% du revenu disponible des Français, il représente plus de 20% du revenu disponible des britanniques et prés de 23% de celui des Suédois. Vous voyez qu’il y a donc un gisement que le gouvernement pourrait explorer. Toute la question est de savoir si c’est possible sans augmentation des salaires. Je n’en suis pas certain : les Français n’accepteront de s’endetter un peu plus et de puiser dans leur épargne que s’ils ont confiance dans l’avenir. Et pour cela, il n’y a vraiment que deux solutions : la baisse significative du chômage et l’augmentation des salaires. Ce qui nous ramène au début de notre conversation.

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