Bernard Girard
Chronique du  26/09/06
 Privatisations
 
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Bonjour,  vous avez choisi de nous parler ce matin des privatisations et, notamment, de celle annoncée de la Poste…
Oui. Parce qu’on entend parler depuis quelques mois de nouvelles privatisations, de celle d’EDF, de GDF, de la Poste et beaucoup ne savent plus très bien où l’on en est. Toutes ces entreprises n’ont, bien sûr, pas été privatisées, mais on en parle, les organisations syndicales s’en inquiètent et beaucoup ont le sentiment que tout cela se fait contre leur gré, sans qu’on leur ait demandé leur avis…
Beaucoup ont également le sentiment que cela est néfaste…
Tout à fait. Et ce sont ces mouvements autour de ces entreprises, les changements qui s’y dessinent que je voudrais éclairer, aider à comprendre.
On dit beaucoup que l’Europe a une responsabilité tout particulière  dans ces affaires…
L’opposition qu’elle rencontre aujourd’hui dans l’opinion vient pour beaucoup de cette impression qui n’est pas complètement fausse. La loi postale que le parlement a votée le 12 mai 2005, loi qui modifie le régime de la poste, applique pour partie des directives européennes de 1997 et 2002 qui visent à créer un marché européen des services postaux.
Tout le monde n’est pas familier avec ce texte…
Disons, pour simplifier, qu’il réduit l’espace du monopole de la poste sur le courrier, instaure une autorité de régulation ainsi que la filialisation de l’activité bancaire.
Vos disiez que cette loi applique pour partie seulement les directives européennes.
Je dis pour partie parce que les directives européennes n’imposaient pas la création d’une banque postale. Mais il est vrai que les évolutions actuelles s’inscrivent dans le droit fil de directives européennes.
Je crois, cependant, que s’en prendre à l’Europe, dénoncer l’Europe libérale, comme beaucoup le font, c’est se tromper de cible et c’est surtout, ce qui est plus grave, s’interdire de comprendre les mouvements actuels qui touchent les services publics un peu partout dans le monde. Et puisque nous allons parler ce matin de la Poste, je voudrais rappeler que les postes britanniques, allemandes, hollandaises, danoises, suédoises ont déjà été privatisées. C’est un mouvement de fond que l’on rencontre un peu partout dans le monde et pas seulement en Europe.  
Vous dites que ce n’est pas un projet libéral, mais ce sont bien des arguments de type libéral que l’on avance pour les justifier…
Pas vraiment… Lors des premières privatisations, notamment en Grande-Bretagne, on a beaucoup utilisé des arguments de type libéral. Il y avait toute une école qui insistait sur les vertus de la propriété privée des entreprises qui serait plus efficace que la propriété publique. C’est que les économistes appellent les théories de l’agence, des droits de propriété et des choix publics, toutes théories qui ont connu leur heure de gloire dans les années 70, qui ont nourri la révolution thatchérienne,, mais on en est revenu. On sait aujourd’hui que la propriété privée n’est pas la panacée. Il ne suffit pas de changer le mode de contrôle de l’entreprise par ses propriétaires pour que les performances et la qualité des services s’améliorent automatiquement.
Mais si ce n’est pas par idéologie, pourquoi continue-t-on?
Derrière le mot privatisation, il faut aujourd’hui surtout entendre : fin du monopole. On assiste en réalité, depuis quelques années, à la déconstruction progressive des monopoles nationaux. Dans le cas de la poste, on a eu en 2003, la fin du monopole sur les courriers de plus de 100 grammes et avec cette loi la fin du monopole sur les courriers de plus de 50 grammes. L’ouverture totale à la concurrence est prévue pour 2009.
Oui, mais pourquoi? Ces monopoles donnaient satisfaction!
Ces monopoles avaient certainement des avantages. Le premier étant tout simplement : la simplicité. Le consommateur n’a, dans un monopole, qu’un seul interlocuteur. Mais ils avaient aussi des inconvénients. Les services offerts par les monopoles locaux sont, dans beaucoup de pays, médiocres pour ne pas dire catastrophiques.  Nous avons, en France, des services publics qui fonctionnent de manière satisfaisante, mais ce n’est pas vrai partout. Il faut de dix à quinze jours pour qu’une lettre postée dans un quartier de Rome arrive à un destinataire installé dans un autre quartier. Ce qui explique que les Italiens ne s’inquiètent pas beaucoup des projets de privatisation de leur poste.
Dans les anciens pays socialistes, les projets de privatisation des services publics sont menés dans l’indifférence pour le même motif. Là où les services publics fonctionnent mal, la privatisation est associée à l’amélioration du service. Les consommateurs sont contents de voir les choses changer. La France est l’un des rares pays qui tienne vraiment à ses services publics, parce qu’ils fonctionnent correctement et parce qu’ils contribuent à la cohésion nationale.
Ailleurs, dans de petits pays, notamment, la privatisation a été vue comme une manière de ne pas se faire écraser par plus gros. C’est une façon de pratiquer une politique de puissance. Je pense, par exemple, à la stratégie suivie aux Pays-Bas qui a fait de ses PTT, KPN, une entreprise compétitive sur un marché international en pleine croissance.  
Oui, mais pourquoi changer en France puisque nous ne sommes dans aucune de ces situations?
Tout simplement parce que les marchés de la poste ont changé de nature, se sont internationalisés rendant du coup caducs les monopoles territoriaux.  
Et cette internationalisation est une conséquence de la globalisation…
Du fait de la globalisation des marchés et de l’activité industrielle, les postes qui étaient en situation de monopole sur leurs marchés nationaux, se sont retrouvées en concurrence avec des opérateurs étrangers dans leurs activités les plus intéressantes parce que les plus rémunératrices et les plus dynamiques : les échanges internationaux de petits colis.
Lorsqu’une entreprise informatique doit commander en toute urgence une pièce aux Etats-Unis pour réparer l’ordinateur d’un de ses clients, il lui faut un prestataire habitué à ce type de prestation proche de son fournisseur. C’est ainsi que les grandes sociétés de messagerie internationales, comme UPS, DHL, Federal Expresss sont arrivées sur les marchés européens où elles ont progressivement pris des parts de marché aux postes nationales…  
Mais ces entreprises ont réagi. La Poste a créé Chronospost…
La Poste a, bien sûr, cherché à répondre à au défi. Elle l’a d’ailleurs fait assez tôt, puisque Chronopost a été créé en 1985, mais ce faisant, elle a changé d’univers. Elle a segmenté son offre : tous les colis ne sont pas transportés à la même vitesse, elle a créé une marque, a mis au point une politique commerciale, elle est partie à la recherche de clients. Elle s’est, en d’autres mots, comportée en entreprise privée et s’est, du coup, trouvée doublement prise au piège :
- d’un coté, ses concurrents n’ont pas manqué de protester contre les avantages que lui donne son statut de société publique qui reçoit des subventions,
- de l’autre, les collaborateurs chargés du développement de ces nouveaux marchés n’ont eu de cesse de se libérer de la tutelle d’une entreprise publique qu’ils trouvaient trop pesante.
Trop pesante pour devenir compétitive…
Exactement, d’où la création d’un groupe industriel avec des filiales organisées comme des entreprises privées. Nous parlions de Chronopost, mais ce n’est qu’une des filiales de la poste, il y a, par exemple, Coliposte qui se présente comme le leader en France et le deuxième opérateur européen de livraison de colis aux particuliers en 48h. Sur ces marchés, il n’y a bien sûr plus de monopole. Or, il se trouve que l’avenir de la poste comme entreprise est beaucoup plus sur ces marchés nouveaux que dans le courrier ordinaire que menacent les nouvelles technologies…
C’est sur ces marchés internationaux que sont ses marges de croissance et de développement, c’est là que sont les activités les plus rentables. Le chiffre d’affaires de DHL, qui est installé en Belgique et qui fait donc directement concurrence à la Poste française, progresse de 25% par an…
Vous voyez donc que, indépendamment de toute idéologie, plusieurs facteurs contribuent au démantèlement des monopoles historiques :
- le mécontentement des consommateurs dans beaucoup de pays,
- la montée en puissance des prestations qui échappent au monopole,
- et la volonté d’un certain nombre d’opérateurs historiques de sortir de leurs frontières.
Mais pourquoi cela condamnerait-il à la privatisation de ces entreprises?
Le mot condamné est trop fort. La privatisation n’est pas une fatalité. Les sénateurs japonais ont voté il y a quelques mois le rejet du projet de loi visant la privatisation de La Poste, répondant ainsi aux mécontentements de l’opinion publique et des Postiers. Ce projet visait à privatiser, d’ici 2017, La Poste japonaise, à la diviser en quatre entités (épargne postale, assurance vie, distribution du courrier et réseau) et à céder les divisions épargnes et assurance vie aux marchés privés entre 2007 et 2017.
Dans plusieurs des pays, ce qu’on appelle privatisation a, en fait, conduit à la vente d’une partie du capital, comme au Danemark, à la création de sociétés anonymes à capitaux d’Etat, comme en Grande-Bretagne… ce ne sont pas forcément des privatisations au sens propre, mais cela y ressemble. Il faut dire que la tentation d’aller dans cette direction est très forte dans des entreprises qui ont changé de nature et sont devenues des entreprises commerciales qui se battent sur le marché concurrentiel. Et cette tentation est confortée par les institutions européennes…
On y revient donc…
Oui, bien sûr. Les institutions européennes sont gardiennes du libre jeu de la concurrence. Dés lors que l’ancien monopole se comporte comme une entreprise privée, qu’il investit à l’étranger comme a fait Chronopost en rachetant des entreprises en Grande-Bretagne, en Pologne et en Irlande, il faut que les règles soient claires, que la concurrence soit équitable. Et cela suppose donc que les activités de service public ne servent pas à financer des activités commerciales.
Et pourquoi le feraient-elles?
Les entreprises publiques sont subventionnées pour leurs activités de service public, ce qui est tout à fait légitime. Les difficultés apparaissent lorsqu’elles utilisent l’argent de ces subventions pour développer leurs activités commerciales, ce qui fausse la concurrence. C’est ce que ses concurrents ont notamment reproché à la Deutsche Post qui, vous le savez peut-être, a racheté il y a quelques années plusieurs transporteurs, dont Ducros et Danzas que nous connaissons bien en France.
Je ne vois pas bien le bénéfice si cela doit se traduire par une dégradation des services. Et c’est ce que l’on peut craindre…
L’un des risques est effectivement que ces entreprises délaissent leurs activités traditionnelles pour concentrer l’essentiel de leurs ressources sur les activités les plus rémunératrices. Ce faisant, elles ne feraient, d’ailleurs, qu’appliquer les principes du management, mais les usagers ordinaires en seraient les premières victimes.
Et cela ne peut, bien sûr, se faire qu’aux dépens des missions du service public.
Et c’est bien un peu ce qui s’est produit dans plusieurs pays. Le cas britannique est, de ce point de vue, caractéristique. Royal Mail a changé de statut en 2001 et, depuis, on ne parle de cette entreprise dans la presse que pour annoncer des fermetures de bureaux ou de services, de dégradation des prestations, d’augmentation des prix et de licenciements.
Et j’imagine de bénéfices pour les actionnaires…
Oui, mais pas toujours. Royal Mail a perdu de l’argent pendant plusieurs années. Elle en a gagné un peu ces dernières années, mais pas suffisamment pour moderniser ses installations autant qu’il faudrait. La fin des monopoles, l’ouverture à la concurrence sont tragiques pour les entreprises restées des années sans se moderniser. D’autant qu’elles se trouvent souvent dans l’obligation de consacrer des sommes importantes au financement des retraites, sommes qu’elles ne peuvent pas consacrer à leur modernisation. On a parlé à propos de Royal Mail comme tout récemment d’ailleurs à propos de la SNCF, et pour les mêmes motifs, de faillite potentielle.
Vous parliez de licenciements. C’est à craindre…
Les privatisations s’accompagnent en général d’un formidable effort de rationalisation qui consiste tout à la fois à revoir les activités les moins rentables, à trouver de nouveaux financements pour les activités de service public et à améliorer la productivité. Certains de ces changements ont peu d’impact pour les usagers, comme lorsque la poste signe des partenariats avec des communes pour créer des agences postales, qui consiste en fait à confier l’activité du bureau à des agents municipaux ou à des commerçants. Sinon que cela peut se traduire par une augmentation des impôts locaux. Mais dans d’autres cas, cela peut effectivement se traduire par une dégradation du service. L’exemple de Royal Mail est, de ce point de vue, à méditer. En 2002, cette entreprise aurait perdu ou acheminé avec des délais inacceptables 280 000 lettres chaque semaine. Cette même année, Royal mail s’est séparé de 15% de ses effectifs, elle a licencié 30 000 de ses 200 000 salariés. Il y a certainement un lien de cause à effet…
Vous nous disiez au début de cette chronique que ces privatisations étaient au fond dans l’ordre des choses et vous nous dites maintenant qu’elles sont synonymes de dégradation des performances et de pertes d’emploi… C’est un peu désespérant…
Je n’ai pas dit que la dégradation des services était une fatalité. Bien au contraire. Il faut se battre pour l’éviter et cela passe notamment par l’action d’actions de consommateurs qui contrôle de près l’activité des postes et qui signalent toute diminution des engagements et toute diminution de la qualité.
Le changement de statut d’un service comme la poste est probablement inévitable dans un monde ouvert où  les entreprises ne peuvent plus compter sur les position de monopole, mais la privatisation n’est pas la panacée qui résoudra d’un coup de baguette magique tous les problèmes que rencontrent aujourd’hui ces entreprises. Loin s’en faut. Et c’est au consommateur d’être vigilant.
  
 
 
 
 
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