Bernard Girard

Chronique du16/09/08

Politique industrielle

 

Vous allez nous parler de politique industrielleÉ

Oui. LĠaudition de Bernard Tapie, la visite du Pape, lĠincendie du tunnel sous la Manche lĠont un peu occultŽ, mais on a beaucoup parlŽ la semaine dernire de lĠindustrie, de ses difficultŽs, mais aussi de politique industrielle. Il y a eu lĠannonce chez Renault de la suppression de 6000 emplois, puis celle, chez EADS, de la poursuite dĠune politique de dŽlocalisation. Politique qui ne va pas de soi comme lĠa montrŽ la condamnation, toujours cette semaine, dĠArena, une entreprise de lingerie fŽminine, qui avait fermŽ une usine franaise pour en ouvrir une autre en TunisieÉ

Et ˆ quoi cette entreprise a-t-elle ŽtŽ condamnŽe?

Ë indemniser les ouvrires quĠelle avait licenciŽes. Mais il y a aussi eu le discours de Nicolas Sarkozy ˆ Saint-Nazaire qui trace les lignes dĠune politique industrielle quĠil mne avec constance depuis maintenant plusieurs annŽes, puisquĠil nĠa pas attendu dĠtre Žlu ˆ la PrŽsidence pour sĠoccuper de ces questions. DŽjˆ quand il Žtait ministre de lĠintŽrieur, il sĠŽtait occupŽ du dossier Alstom et de lĠOPA de Sanofi sur Aventis. Depuis quĠil est PrŽsident, il est intervenu ˆ plusieurs reprises sur le sujet, au salon aŽronautique du Bourget, dans lĠaciŽrie de Gandrange, ˆ Saint-Nazaire. Il est intervenu directement dans le rapprochement entre GDF et Suez et on lui prte lĠambition de confier les rnes dĠAreva au groupe Bouygues. Au fil de ces discours et de ses interventions on voit se dessiner une politique qui, pour lĠessentiel, sĠinscrit dans une tradition ancienne, pompidolienneÉ avec quelques idŽes forces :

-  Les activitŽs industrielles sont importantes et il faut les dŽfendre,

-  Il faut construire des champions nationaux dans les activitŽs jugŽes stratŽgiques,

-  LĠEtat a toute lŽgitimitŽ pour intervenir dans le champ Žconomique. Il nĠa pas vocation ˆ tre opŽrateur de ces entreprises, mais rien ne sĠoppose ˆ ce quĠil entre dans leur capital sĠil appara”t que cĠest nŽcessaire.

En ce sens, Nicolas Sarkozy nĠest pas libŽral.

Il est beaucoup plus interventionniste que libŽral. Mais je nĠai pas fini. Aux trois idŽes force que je viens de citer, il ajoute une pointe de protectionnisme lorsquĠil parle de rŽciprocitŽ commerciale dans les Žchanges extŽrieurs, de communication politique avec ces dŽplacements dans des usines pour sŽduire et convaincre ce public ouvrier, quĠil craint de perdre.

Et quĠil risque de perdre si le pouvoir dĠachat nĠaugmente pasÉ

Oui, et cĠest lˆ que le b‰t blesse. Parce que le dernier point de cette politique vise ˆ obtenir une diminution du cožt du travail. Comme beaucoup ˆ droite, Nicolas Sarkozy pense que la France ne redeviendra compŽtitive que si le cožt du travail baisse.

Ce nĠest pas ce quĠil ditÉ

Non, ce serait politiquement suicidaire, mais cĠest tout le sens des dŽcisions prises sur les heures supplŽmentaires, sur la rŽforme de la participation et de lĠintŽressement qui permettront dĠajuster sur le court terme la masse salariale ˆ lĠactivitŽ et aux performances de lĠentreprise, et de rŽduire, ˆ moyen terme, la part des salaires dans les cožts de lĠentreprise.

Vous voulez dire que les salaires ne vont pas augmenterÉ

Les revenus des salariŽs pourront augmenter sĠils font plus dĠheures supplŽmentaires mais leur salaire de base ne bougera pas, ce qui Žquivaut ˆ sa diminution du fait de lĠinflation. Tout le discours sur la valeur travail quĠon nous assne actuellement ne vise quĠˆ masquer ce que les salariŽs observent dores et dŽjˆ. Lorsque 50% des cadres disent quĠils ont perdu en pouvoir dĠachat, ils veulent tout simplement dire que leurs salaires nĠont pas augmentŽ ces derniers mois alors que les prix, eux, montent.

Mais est-ce que cette politique industrielle peut tre efficace?

Il faut dĠabord dire que lĠidŽe mme dĠune politique industrielle est une bonne idŽe et que plusieurs des points que dŽfend Nicolas Sarkozy sont raisonnables, pertinents. Il est, je crois, juste de dŽfendre les activitŽs industrielles mme si cela doit passer par des prises de participation de lĠEtat. Des Žconomies entirement basŽes sur les services, comme celle de la Grande-Bretagne, sont fragiles. LĠindustrie nĠemploie plus aujourdĠhui que 14% des effectifs salariŽs. Elle en employait 25% il y a trente ans (donnŽes INSEE). Il ne serait pas sain de laisser lĠactivitŽ industrielle continuer de dŽcliner.

Il est Žgalement juste de dŽfendre la prŽsence de grandes entreprises basŽes en France. On a vu, avec lĠaffaire PŽchiney (rachetŽ par Alcan ˆ son tour rachetŽ par Rio Tinto) comment la reprise par un groupe Žtranger pouvait faire du tort ˆ lĠentreprise, ˆ ses salariŽs. Ceci dit, la construction de champions nationaux dans des activitŽs jugŽes stratŽgiques qui est au coeur de cette politique pose de vrais problmes.

Et lesquels?

On a, dĠabord, du mal ˆ dŽfinir ce quĠest une activitŽ stratŽgique. Peut-on dire que la construction de paquebots de luxe, spŽcialitŽ des ateliers de Saint-Nazaire quĠa visitŽs la semaine dernire Nicolas Sarkozy, est une activitŽ stratŽgique? Et en quel sens? Ce ne sont certainement pas les produits qui le sont? Est-ce que ce sont les compŽtences dŽveloppŽes dans leur production? Il ne semble pas que ce soit le cas. Reste la dŽfense des emploisÉ

Dire que les emplois sont stratŽgiques nĠest pas forcŽment absurde.

Sans doute, mais tous les emplois ne sont pas Žquivalents. Il y en a qui font appel ˆ des compŽtences rares qui permettent de construire des positions fortes sur les marchŽs internationaux et dĠautres qui nĠont aucune chance de rŽsister dans la compŽtition internationale. Faut-il tous les dŽfendre? Ce qui revient ˆ se demander si une politique industrielle doit tre plut™t offensive et prŽparer lĠavenir ou plut™t dŽfensive. On touche lˆ une des faiblesses de la politique industrielle de Nicolas Sarkozy : il ne semble pas quĠil ait dŽfini ce qui rendait stratŽgique une activitŽ. Est-ce son importance pour lĠindŽpendance nationale? Son potentiel de crŽation dĠemplois? Ses parts de marchŽ mondial? Sa ma”trise de compŽtences ou de savoir-faire utiles raresÉ 

DŽfinir ce qui est stratŽgique serait pourtant nŽcessaire. Si lĠon dit que sont stratŽgiques les activitŽs sur lesquelles nous avons des parts de marchŽ mondial significatives, il faut intŽgrer dans ce pŽrimtre lĠindustrie agro-alimentaire, le luxeÉ toutes activitŽs que lĠon ne retrouvera pas si lĠon entend par stratŽgique activitŽs qui contribuent ˆ lĠindŽpendance nationale. Cette absence de dŽfinition du concept de stratŽgie est une des faiblesses de la politique actuelle qui introduit une certaine incertitude et vous savez que lĠincertitude est ce que les agents Žconomiques aiment le moins.

Vous dites une des faiblesses, cĠest quĠil y en a dĠautres?

Oui, et je pense notamment ˆ la notion de champion national ou, plut™t, ˆ lĠusage qui peut en tre fait. CĠest une bonne chose quĠil y ait de grandes entreprises dont les centres de dŽcision sont basŽs en France. Cela peut, entre autres avantages, Žviter certaines dŽlocalisationsÉ mais la volontŽ de construire des champions nationaux prte au mŽcano industriel. Et cĠest un peu ce ˆ quoi on assiste actuellement. LĠElysŽe intervient, avec tout le poids de lĠEtat, avec Žventuellement, ses moyens financiers dans les dŽcisions des entreprises. Cela a ŽtŽ le cas avec Alsthom, et cela sĠest plut™t bien passŽ puisque lĠEtat a revendu au groupe Bouygues, avec une plus-value substantielle, sa participation dans cette entreprise.

Ce lĠest aujourdĠhui avec les chantiers de Saint-Nazaire et la DCNS (Direction des Constructions Navales qui fabrique les navires militaires) que Nicolas Sarkozy veut rapprocher, dans un contexte diffŽrent, plus contestable, que Elie Cohen a trs vivement critiquŽe avec des arguments convaincants dans un papier rŽcent.

Ce le sera demain avec Areva et Bouygues, si la privatisation de la premire permet au second, comme on le suggre, dĠen devenir lĠactionnaire de rŽfŽrence. Ce dernier exemple est intŽressant parce quĠil montre bien les risques du mŽlange des genres. Si cette affaire se fait, si Bouygues finance le rachat dĠAreva avec le fruit de la vente de TF1, selon un scŽnario dont on parle beaucoup, on pourra lŽgitimement sĠinterroger sur les raisons qui ont amenŽ Sarkozy ˆ bouleverser lĠaudiovisuel. On pourra, par exemple, se demander sĠil nĠa pas annoncŽ la fin de la publicitŽ sur les cha”nes publiques pour faciliter cette opŽration et permettre ˆ Bouygues de vendre TF1 dans de bonnes conditions? Auquel cas, il aurait sacrifiŽ les intŽrts de France TŽlŽvision pour aider une entreprise dĠun autre secteur qui nĠa rien ˆ voir avec le nuclŽaire. On aura beau jeu de rappeler les liens de Martin Bouygues et Nicolas Sarkozy et de critiquer la politique des copains.

Rien nĠest sžr dans ce scŽnario, ce sont au mieux des souponsÉ

Bien sžr, mais si lĠaffaire se fait, je serais bien surpris quĠon ne dŽveloppe pas cet argument que lĠon entend dŽjˆ un peu partout, alors mme que rien nĠest encore fait. Et au travers de cet exemple virtuel, on voit bien le risque de collusion du pouvoir politique et du pouvoir Žconomique avec tout ce que cela suppose de dŽrives et de dŽrapagesÉ

Mais est-ce que ce nĠest pas un risque que court toute politique industrielle?

Ce nĠest un risque que si la politique industrielle revient ˆ donner au gouvernement ou comme, aujourdĠhui, ˆ un homme, Nicolas Sarkozy la possibilitŽ de jouer au mŽcano avec des entreprises qui nĠont pas besoin de cela. Ce ne lĠest pas si la politique industrielle revient ˆ agir sur la structure de notre Žconomie pour la rendre plus efficace, et compŽtitiveÉ

Et comment peut-on faire cela?

De multiples manires. Tout dŽpend de lĠanalyse que lĠon fait de la situation. Prenez, par exemple, le commerce extŽrieur. On sait quĠil va mal. Ce que lĠon peut expliquer de plusieurs manires, par le cožt du travail, le cours de lĠeuro, une mauvaise spŽcialisation de lĠindustrie, une structure industrielle dŽficiente. Si lĠon prend cette dernire hypothse, qui est, ˆ mon sens, lĠune des plus convaincantes, notre commerce extŽrieur souffre de que nous manquons dĠentreprises de taille moyenne, dĠentreprises qui emploient de 500 ˆ 5000 salariŽs, qui ont les moyens humains dĠaller ˆ lĠexportation, de sĠimposer face ˆ la concurrence. Nous en avons ˆ peu prs 4000 en France, les Allemands en ont trois fois plus. Si lĠon retient donc cette analyse, la politique industrielle doit viser ˆ multiplier ces entreprises en agissant sur ce qui freine leur dŽveloppement. Si lĠon explique les difficultŽs de notre commerce extŽrieur par le cožt du travail, ce qui est vrai dans certains secteurs, ce sont dĠautres politiques quĠil faut mettre en oeuvre. On peut penser ˆ une rŽduction des cotisations sociales m‰tinŽe de protectionnismeÉ Lˆ encore, on ne conna”t pas exactement lĠanalyse que Nicolas Sarkozy a fait de la situation.

Et cĠest, au fond, ce que vous reprochez ˆ cette politique industrielle?

CĠest certainement la grande faiblesse dĠune politique qui, ˆ dŽfaut dĠune dŽfinition de ce qui est stratŽgique et dĠune analyse approfondie des manques de lĠŽconomie franaise se contente de jouer au mŽcano avec tous les risques que cela comporte.

 

 

 

 

 


Note de lecture

 

Comme chaque semaine, vous souhaitez nous faire part de vos lectureÉ

Je voudrais vous parler cette semaine dĠun article de Dani Rodrik, un éŽconomiste de Harvard, qui analyse les consŽquences de la crise financire et de lĠentrŽe en rŽcession de plusieurs pays industriels, sur le modle de dŽveloppement de ces pays quĠon appelle aujourdĠhui Žmergents, Chine, dragons asiatiques, Mexique, BrŽsilÉ

Ces pays ont construit leur croissance trs rapide sur des exportations vers lĠEurope et les Etats-Unis. Or ces deux continents risquent de ne plus tre dĠaussi bons clientsÉ

Ë cause de la rŽcessionÉ

Ë cause de la rŽcession qui les menace ou les frappe dŽjˆ, ˆ cause Žgalement des tentations protectionnistes que lĠon observe chez les uns et les autres, leurs importations en provenance des pays Žmergents devrait diminuer, ce qui devrait inciter ceux-ci ˆ se tourner vers dĠautres sources de croissance.

Il y en a?

On peut, dĠabord, penser aux autres pays en dŽveloppement. Vous savez que la Chine sĠintŽresse beaucoup ˆ lĠAfrique. Ce nĠest pas un hasard. Elle a intŽrt au dŽveloppement Žconomique de cette rŽgion qui peut lui apporter de nouveaux marchŽs. Mais ces pays en voie de dŽveloppement sont beaucoup plus protectionnistes que lĠEurope ou les Etats-Unis, ils nĠont pas aboli les droits de douane sur la plupart des produits et services comme nous lĠavons fait. Et il est donc peu probable quĠils offrent ˆ la Chine, au BrŽsilÉ des marchŽs de substitution.

Il y a les marchŽs intŽrieurs de ces diffŽrents pays!

Exactement. Tous ces pays et, dĠabord, la Chine ont beaucoup ˆ faire dans de nombreux domaines : infrastructures, Žducation, santŽÉ ceux qui ont des excŽdents, comme la Chine, pourrait les consacrer ˆ cela. Ce qui conduirait, dĠailleurs, ˆ une diminution de lĠŽcart de cožts entre la main-dĠoeuvre de ces pays et la notre.

Mais il nĠest pas sžr que cela suffise.

Et pourquoi?

Mais tout simplement parce quĠun marchŽ intŽrieur est toujours moins important quĠun marchŽ international. DĠo cette double prŽdiction de Dani Rodrik :

-  Une fin de la mondialisation telle que nous lĠavons connue et un recentrage de la plupart de ces pays vers leur marchŽ intŽrieur,

-  Et un ralentissement sur le long terme de la croissance dans les pays les plus dynamiques, ce qui nĠest pas exactement une bonne nouvelle.

Les prŽdictions des Žconomistes ne sont pas toujours fiablesÉ

Et celle-ci ne lĠest pas plus que beaucoup dĠautres. Dani Rodrik le reconna”t volontiers, mais peu importe : elle nous dessine un avenir diffŽrent de celui que lĠon peut anticiper en sĠappuyant sur la poursuite des tendances de ces dernires annŽes. Cela suffit ˆ la rendre intŽressante.

 

Retour ˆ la page principale