Les contradictions de la politique gouvernementale

 

Bernard Girard, bonjour. Vous voulez nous parler ce matin des contradictions de la politique gouvernementale…

Oui, je crois que le gouvernement est aujourd’hui pris dans un tissu de contradictions qui l’amène à prendre des mesures qui vont à l’encontre de ses clientèles traditionnelles et qui pourraient compromettre à terme ses succès électoraux.

Vous pensez aux augmentations de tabac qui ont suscité les protestations des buralistes ?

C’est effectivement un bon exemple. Pour lutter contre un déficit budgétaire que ses baisses d’impôts ont creusé, le gouvernement est à la recherche de nouvelles recettes. Il avait, il y a quelques mois, imaginé de créer une taxe sur le vin qui s’est immédiatement heurtée à l’opposition des élus des régions vinicoles, et, d’abord, d’Alain Juppé. Et il a récidivé, il y a quelques semaines, avec ces augmentations très fortes des prix du tabac qui menacent directement les buralistes qui sont, pour l’essentiel, des électeurs de droite. Sauf qu’il n’a pas, cette fois-ci, cédé au groupe de pression. Il s’est mis tout seul dans le piège : en annonçant qu’il prenait cette mesure pour des raisons de santé publique, il s’interdisait de revenir en arrière, au risque de mécontenter une partie de son électorat.

Mais cette mesure a bien été prise pour des raisons de santé publique !

Si la santé publique avait été le seul souci du gouvernement, il ne s’y serait pas pris de cette manière. Tout simplement parce que la hausse du prix des cigarettes n’a pas autant d’effet sur la consommation qu’on veut bien le dire.

Ce n’est pas ce que disent les médecins spécialistes de ces questions…

Mais ces médecins sont médecins, pas économistes. Si vous regardez la consommation du tabac, vous observerez qu’elle a fortement diminué chez les plus riches, qu’elle s’est maintenue dans les classes populaires et qu’elle a augmenté chez les jeunes. Si le prix jouait le rôle qu’on lui prêt, est-ce que ce seraient les plus riches qui seraient le plus sensibles aux augmentations ? Non, bien sûr que non. Si la consommation de tabac est relativement indépendante du prix, c’est que le tabac est une drogue qui crée de l’accoutumance. On fait des économies sur d’autres postes de dépenses pour financer sa consommation de tabac. Si la santé publique avait été le seul souci du gouvernement, il aurait mis en place d’autres mesures. L’interdiction de fumer dans les lieux publics, dans le métro, dans les restaurants… est autrement efficace. C’est parce que son objectif était d’abord financier qu’il a choisi cette solution qui le met en porte-à-faux avec les buralistes.

Mais si, comme vous le dites, l’augmentation des prix du tabac n’a pas d’effet sur la consommation, les buralistes ne devraient pas se plaindre…

S’ils se plaignent, c’est qu’ils craignent, à juste titre, le développement d’une concurrence sauvage, de la contrebande qui met les cigarettes à des prix beaucoup plus avantageux. Et ce n’est pas difficile. Dans les régions frontalières, il suffit de traverser la frontière pour se fournir à meilleur prix. Ailleurs, il suffit d’avoir des amis qui vont régulièrement à l’étranger d’avoir accès à Internet ou, encore, de s’adresser à des revendeurs à la sauvette. On m’a parlé de paquets de cigarettes, de Malboro, vendues 2,50¤ à Paris, alors que le prix officiel est de 4, 60¤. Vous comprenez pourquoi ils se font du souci.

Mais, ce conflit avec les buralistes n’est qu’un exemple des contradictions dans lequel se trouve pris le gouvernement. La suppression du Lundi de Pentecôte en donne un autre bon exemple.

Vous croyez qu’en prenant cette mesure, le gouvernement va se brouiller avec une partie de son électorat ?

Mais bien sûr. Voilà des gens qui nous disent, depuis des années, que dis-je, des décennies, qu’il faut réduire les cotisations sociales, et qui ne trouvent rien de mieux que de les augmenter pour financer son programme vieillesse.

Le gouvernement demande aux salariés de travailler un jour de plus, ce n’est pas la même chose !

Mais comment voulez-vous que le gouvernement collecte l’argent dont il a besoin pour financer son programme vieillesse ? il va créer une nouvelle cotisation sociale dont le montant devrait être de 0,20 ou 0,25% des salaires. C’est ce qui a été annoncé. Et l’on ne voit pas comment il pourrait en être autrement.

Mais les entreprises devraient s’y retrouver avec une journée de travail supplémentaire.

Une journée qu’elles ne paieront pas à leurs salariés ! Cela veut dire que le salaire horaire de ceux-ci va diminuer puisqu’ils vont travailler plus longtemps pour le même salaire annuel. Mais, vu du côté des entreprises, l’essentiel est ailleurs. Il est de savoir si ce jour de travail supplémentaire leur permettra d’augmenter leur chiffre d’affaires. Or, rien n’est moins sûr. Ce n’est pas parce qu’une entreprise travaillera un jour de plus qu’elle vendra plus de produits ou de services. Il est évidemment difficile de généraliser, mais on risque de se trouver devant plusieurs cas de figure :

Pour beaucoup d’entreprises, cette mesure risque donc de se traduire par une augmentation des cotisations sociales, soit exactement le contraire de ce que ce gouvernement nous dit vouloir faire. Vous imaginez la déception de ces chefs d’entreprises qui votent depuis toujours pour la droite ! 

On dit souvent que des cotisations sociales trop élevées freinent les recrutements. Vous croyez que cette nouvelle cotisation peut augmenter le chômage ?

Des études ont été faites pour en évaluer l’impact sur l’emploi, notamment par l’OFCE. Elles ne sont pas très concluantes. Pour ma part, je ne crois pas que cette augmentation aura des effets significatifs sur l’emploi au moins directement. J’imagine mal un chef d’entreprise licencier des salariés ou abandonner des projets de recrutement à cause de cette nouvelle cotisation. Je crois, par contre, qu’elle va avoir un impact sur la consommation. Par le biais du tourisme qui sera touché de plein fouet, comme je le disais à l’instant, mais aussi par le biais des revenus des salariés qui travaillaient le lundi de Pentecôte et qui vont perdre une partie de leur rémunération ce jour-là. Je pense aux employés de la grande distribution, à tous ceux qui travaillent dans les services… On ne peut pas, non plus, exclure qu’un certain nombre d’entreprises fassent payer cette cotisation à leurs salariés en retardant, diminuant ou supprimant des augmentations salariales.

Cet effet pourrait se conjuguer avec les hausses du tabac pour réduire le pouvoir d’achat des plus modestes. On pourrait donc se trouver dans cette situation où les baisses d’impôts conçues pour relancer la consommation la réduisent indirectement :

Mais au delà de ces considérations économiques, ce qui me paraît dans tout cela passionnant, c’est de voir comment on peut faire l’exact contraire de ce que l’on avait annoncé, de ce que l’on croit bon, et ceci de toute bonne foi.

Mais pourquoi, à votre avis, le gouvernement s’est-il mis dans ce qui est, à vous entendre, une impasse ?

Je crois le gouvernement victime de son idéologie et de ses choix politiques. Dès lors qu’il décidait de réduire l’impôt sur le revenu, il lui était impossible de l’augmenter ou d’augmenter la CSG. Il lui fallait donc trouver des palliatifs. La suppression d’une journée de congé lui a paru une bonne idée en phase avec tout son discours sur la responsabilité personnelle et la valeur du travail. Souvenez-vous de ce qu’on nous a expliqué cet été : s’il y a eu 15 000 morts pendant la canicule, ce n’est pas parce qu’il y a eu dysfonctionnement des institutions mais parce que nous ne nous occupons pas assez de nos vieux. Il fallait donc nous responsabiliser, c’est-à-dire nous punir. Et comme par ailleurs, le gouvernement a choisi d’attribuer toutes ses difficultés aux 35 heures et à la supposée paresse des français, la meilleure manière de nous punir était de nous faire travailler plus longtemps.

Un peu comme une mère de famille impose à son fils de faire des révisions pendant l’été parce qu’il n’a pas eu d’assez bonnes notes pendant l’année ?

Il y a un peu de cela. Sinon on aurait pensé à d’autres mesures, comme au retour de la vignette automobile qui avait d’autres inconvénients, mais l’avantage de ne pas pénaliser les entreprises et de faire payer plus les plus riches qui ont de plus belles voitures.

Je crois vraiment que ce sont des considérations idéologiques de ce type qui ont conduit à ce choix. Comme il est très vite apparu qu’il serait très difficile de toucher aux 35 heures, on a cherché un substitut. La suppression d’un jour férié a fait l’affaire. Restait à trouver le bon jour. D’un point de vue économique, il aurait été plus sage de prendre un jour flottant, le 8 mai ou le 11 novembre, mais on se serait aussitôt heurté à l’opposition de puissants groupes de pression proches du pouvoir. L’idée de supprimer le 1er mai a sans doute effleuré quelques bons esprits, mais ce n’est probablement jamais allé au-delà de la plaisanterie entre initiés. Restaient les fêtes religieuses. Supprimer le 1er novembre, jour des morts, aurait relevé de la blague macabre. Le 15 août est trop mal placé. Toucher au lundi de Pâques ou à l’ascension aurait été déclarer la guerre à l’Eglise. Que restait-il ? le Lundi de Pentecôte. L’Eglise a aussitôt fait savoir que ce jour n’était pas vraiment une fête religieuse. On l’a donc retenu.

Les arguments économiques n’ont donc pas été examinés ?

Ceux qui ont, dans la majorité, examiné les arguments économiques se sont immédiatement opposés à cette mesure. Vous savez que l’on accuse aujourd’hui Fillon d’avoir vendu la mèche à des journalistes pour faire capoter cette mesure. C’est peut-être qu’il avait, lui, réfléchi un peu plus que d’autres à son impact réel.


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