Bernard Girard
chronique du  13/05/08
Hausse des prix du pétrole, conséquences nouvelles…
Â
Â
Bonjour,  vous souhaitez nous parler ce matin de l’envolée des prix du pétrole…
Oui.  On sait les raisons de cette envolée : la montée en puissance des pays émergents et, notamment de la Chine, qui ne fait rien pour freiner une consommation qui explose, les choix stratégiques des pays de l’OPEP qui n’augmentent pas leur production, les tensions sur des pays gros producteurs…
Comme l’Irak, l’Iran…
Bien sûr, mais aussi le Nigeria et la Russie dont la production tend à reculer… à quoi il faut ajouter les retards pris dans les investissements dans de nouveaux champs pétroliers et la spéculation, le transfert sur les produits pétroliers de fonds qui s’étaient placés sur l’immobilier. Je n’y reviendrai donc pas. Je voudrais plutôt analyser l’impact de cette explosion des prix du pétrole sur l’économie… qui n’est pas forcément comparable à ce qu’elle a pu être lors des précédentes crises pétrolières.
Il y a un point commun : l’inflation. Â
Oui, et l’on pense, d’abord, au prix de l’essence qui affecte le coût du transport, pour les particuliers mais aussi pour les industriels, mais il n’y a pas que cela, il y a également le prix du chauffage et celui d’un très grand nombre de produits à base de pétrole. Cela va des couches culottes des enfants aux différents emballages. Depuis la fin 2002, le prix des polyethylenes que l’on utilise dans les emballages a augmenté de 144% (d’après un article du Star Tribune de Minneapolis). Mais l’impact sur les prix des produits finaux est probablement limité.
Il y a dans la situation actuelle quelque chose de beaucoup plus inquiétant : l’augmentation des prix du pétrole accélère le transfert vers des carburants de substitution, notamment l’éthanol que l’on produit à partir de céréales, de maïs ou blé, ce qui contribue à l’augmentation des prix des produits alimentaires. Ces 12 derniers mois, du fait de l’augmentation de la demande d’éthanol, le prix du maïs a augmenté aux Etats-Unis de 75% (d’après le Financial Times). Et ce n’est pas fini, puisque l’industrie du fuel bio devrait consommer sur la saison 2008/2009 un tiers de la production américaine de maïs. Ces augmentations se répercutent évidemment sur les prix d’autres produits alimentaires, notamment la viande.
Ce qui est nouveau?
Traditionnellement, l’augmentation des prix du pétrole touchait surtout les produits industriels gros consommateurs d’énergie. C’est ce qui s’était produit lors des chocs pétroliers des années 70. Depuis les industriels ont mis au point des méthodes de fabrication plus économes en énergie ou se sont spécialisés dans des activités plus économes en produits énergétiques. D’où un impact plus faible de l’augmentation des produits pétroliers sur les produits industriels. On a calculé il y a quelques années qu’un doublement des prix du pétrole entraînait dans les années 70 une augmentation de l’inflation de 2,5 points (voir sur ce point, Valadkhani, Mitchell, Assessing the impact of change in petroleum prices on inflation and household expenditures in Australia, 2002). Dans les années 90, ce n’était plus que de 1,8 point. Or, aujourd’hui, c’est le secteur alimentaire qui avait été, plutôt protégé dans les années 70, qui est en première ligne.
Il y a un autre point commun entre les hausses des années 70 et celles d’aujourd’hui : on  n’a pas l’impression qu’elles modifient profondément les comportements des automobilistes… Â
C’est vrai, elles ne les modifient pas, sinon de manière marginale : de 2003 à 2007, le prix moyen des carburants automobiles a augmenté en France de 33 % alors que la consommation n'a reculé que de 2 % à 3 %. La consommation réagit très peu aux prix. D’où un poids de plus en plus lourd dans les budgets des ménages. Certains ménages pauvres, installés à la campagne consacrent 10% de leur budget aux carburants (d’après Le Monde du 28/04/08).
C’est vrai en France, est-ce la même chose ailleurs?
Globalement, oui. La presse américaine est actuellement remplie d’articles montrant des automobilistes abandonnant leur automobile pour les transports en commun dont la fréquentation explose semble-t-il un peu partout ou d’autres expliquant que les consommateurs se tournent vers des véhicules plus économes. Mais est-ce que cela se traduit par une baisse de la consommation? On devine une légère inflexion à la baisse dans la consommation d’essence outre-Atlantique ces dernières semaines, mais rien ne dit que ne sera pas un feu de paille.
On a pourtant l’impression que l’on est beaucoup plus sensible au prix de l’essence aux Etats-Unis qu’en France.
C’est effectivement l’impression que l’on a à la lecture de la presse. Vous savez que John McCain et Hillary Clinton ont proposé de supprimer pendant l’été la taxe sur les carburants. Ce qui a suscité immédiatement un tollé chez les économistes.
Barack Obama ne leur a pas emboîté le pas?
Non. Il a expliqué que cette mesure n’enrichirait pas les américains mais remplirait les poches des compagnies pétrolières. Ce qui est le bon sens.
Cette sensibilité des Américains aux prix de l’essence est un peu paradoxale sachant qu’ils la paient beaucoup moins cher que nous.
Cela tient à la structure de ces prix. Les taxes sur les carburants sont beaucoup plus faibles aux Etats-Unis que chez nous et, du coup, les prix à la pompe sont beaucoup plus sensibles aux évolutions des prix du brut. Alors que chez nous ces hausses dramatiques des prix du baril sont largement étouffées par le poids des impôts, de la TIPP. Pour ne vous donner qu’un exemple, sur les six premiers mois de l’année 2007, les prix du brut ont augmenté de 33%, ceux à la pompe de 7% seulement. Â
Mais il ne faut pas attendre de cette augmentation une modification profonde et durable des comportements. On a calculé au Canada qu’un augmentation de 10% des prix des produits pétroliers pouvait entraîner une baisse de 2% de la consommation, alors même qu’une hausse comparable sur la plupart des autres produits de consommation courante entraîne une baisse de leur consommation de l’ordre de 14%. (Hausse du prix des hydrocarbures, Finances Québec, 2005). C’est mieux qu’en France, puisqu’on a vu qu’il avait fallu une augmentation de 33% pour obtenir cette baisse de 2%, mais cela reste très faible.
Du moins, les consommateurs européens et américains sont-ils sensibles aux hausses de prix  et susceptibles de modifier quelques uns de leurs comportements. Ce n’est pas le cas en Chine.
Qui est en train de devenir un gros consommateur de produits pétroliers…
Qui est déjà un très gros consommateur et le sera plus encore demain. Les Chinois seront en 2010 les premiers consommateurs de pétrole, devant les Etats-Unis. Or le gouvernement chinois fait actuellement tout pour que les consommateurs, les automobilistes n’aient pas à souffrir des hausses des prix du brut : il réduit les taxes à l’importation sur les produits bruts et raffinés, il gèle les prix à la pompe, il bloque les marges des compagnies pétrolières…
Et pourquoi cette politique?
Le motif principal est la lutte contre l’inflation. La Chine connaît actuellement une forte inflation, de l’ordre de 8, 9% qui progresse rapidement, elle était l’année dernière de l’ordre de 5%. Or, cette inflation touche directement les plus pauvres. Les prix des aliments ont augmenté de 21% au premier trimestre. Les salaires augmentent également, et souvent de manière significative, mais ces hausses de prix peuvent devenir synonyme de remous sociaux, ce que le gouvernement chinois veut à tout prix éviter. D’où toutes les mesures prises pour éviter les hausses des carburants. Mesures dont la conséquence directe est que les automobilistes chinois ne se sentent aucune obligation de freiner leur consommation d’essence. Ce qui est vrai de la Chine l’est, de manière plus générale, de tous les pays émergents confrontés à une inflation rapide, l’Inde, l’Indonésie. Leurs gouvernements ne peuvent pas se permettre, pour des motifs sociaux, de laisser les produits pétroliers augmenter autant qu’ils devraient.
D’un coté, les Chinois qui augmentent leur consommation, de l’autre, les Européens et les Américains qui ne modifient pas leurs comportements… Vous nous tracez une situation peu encourageante…
C’est un peu vrai. Même si les industriels font des efforts. Je pense à ceux de l’automobile qui ont, ces trente dernières années, beaucoup amélioré les performances énergétiques de leurs véhicules. Les voitures d’aujourd’hui consomment moins que celles d’il y a quinze ou vingt ans. Et ils vont continuer dans cette direction.
C’est un bon point!
Oui, et cela montre que la hausse des prix des produits pétroliers a un impact sur le moyen terme. Nous ne restons pas les bras croisés, même si nous ne modifions pas nos comportements d’automobiliste. Â
Ceci dit, il faut rester prudent. L’amélioration des performances énergétiques des moteurs serait un bon point si nous utilisions des voitures de même puissance. Or, nous avons tendance à acheter des voitures de plus en plus puissantes, qui consomment plus. Si bien qu’en réalité, ces gains de performance énergétique des moteurs ne se traduisent pas par une baisse des consommations d’essence.
Mais nous avons beaucoup parlé des automobilistes. L’augmentation des prix des produits pétroliers a d’autres effets. Notamment sur le dollar.
Les hausses des prix du pétrole et le cours du dollar sont corrélés?
Oui, vous savez que toutes les transactions pétrolières se font en dollar. Longtemps, jusqu’au début des années 2000, jusqu’en 2004, les hausses des prix du pétrole entraînaient une appréciation du dollar. En moyenne une hausse de 10% des prix du pétrole correspondait à une appréciation d’un peu plus de 4% du dollar. Ce qui s’expliquait tout simplement par le comportement des producteurs de pétrole que les hausses enrichissaient et qui les réinvestissaient en zone dollar, d’où une appréciation de cette monnaie…
Ce n’est plus vrai!
 C’est effectivement une nouveauté, une originalité de situation actuelle. Jamais le pétrole n’a été plus haut et le dollar si faible…
Et comment l’explique-t-on?
Devinez…
Par le rôle accru de la Chine dans l’économie mondiale?
C’est la thèse que développent trois chercheurs français (A.Bénassy-Quéré & alii, China and the relationship between the oil price and the dollar, CEPII, 2005). Leur raisonnement est assez simple : la Chine est devenue un opérateur majeur sur les marchés des changes et sur celui du pétrole. Lorsque le dollar baisse, ses ventes en direction des pays en zone dollar et, notamment les Etats-Unis, augmentent et qui dit augmentation de la production dit plus grande consommation de produits pétroliers dont les prix tendent du coup à monter.
Si l’on veut comprendre l’impact des hausses des prix du pétrole sur l’économie, il ne suffit donc plus de se reporter à ce qui s’est passé les dernières fois que nous avons connu des hausses des prix des produits pétroliers…
Il y a des choses communes comme la résistance des automobilistes qui ne modifient pas leurs comportements, mais il y a aussi des changements comme :
- la pression de l’augmentation des prix des produits pétroliers sur les prix alimentaires quand autrefois, la pression se faisait plutôt sur les produits industriels,
-  et l’impact sur le cours du dollar.
Moralité : les solutions d’hier ne sont pas forcément les mieux adaptées à la situation actuelle…
Exactement!
Notes de lecture
Â
Â
Â
Comme chaque semaine, vous souhaitez nous signaler quelques unes de vos lectures…
Oui, cela va être aujourd’hui très rapide. Je voudrais simplement signaler un colloque qui s’est tenu il y a quelques jours à Harvard sur le modèle social nordique. Conférence qui a donné l’occasion à plusieurs économistes, notamment Jean-Paul Fitoussi, de revenir sur le modèle français : The nordic model : solutions for continental Europe’s problems? Tous les textes des conférences prononcés lors de ce colloque sont disponibles sur le net.
Â
Â
Â
Â