Bernard Girard

Chronique du 6/12/05

La nouvelle géographie des pétrodollars

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Bonjour, vous avez choisi ce matin de nous parler de la nouvelle géographie des pétrodollars, mais avant de parler de géographie peut-être pourriez nous dire ce qu’est un pétrodollar…

Un pétrodollar est tout simplement un dollar que les pays producteurs tirent de l’exploitation du pétrole ou, plutôt, de la rente pétrolière. Dans les périodes de très forte hausse du pétrole, comme celle que nous venons de connaître, les économistes se demandent toujours : que deviennent ces pétrodollars? où vont-ils s’investir?

J’ai envie de dire : sur les marchés internationaux et, d’abord, aux Etats-Unis…

Et c’est bien là qu’ils allaient effectivement traditionnellement. Ils s’investissaient aux Etats-Unis, ce qui allégeait le poids de leur endettement et, donc, la pression sur les taux d’intérêt, ce qui était favorable à la croissance.

Vous parlez à l’imparfait…

Oui. Et, parce que les choses semblent avoir changé cette fois-ci. Ces pétrodollars sont en train de s’investir dans les pays du Golfe, à Dubaï, à Doha… Et, si cette évolution se confirme, cela pourrait modifier profondément la géographie économique du monde.

Vous semblez assez prudent…

Oui, parce qu’il est encore très tôt pour affirmer que ces pétrodollars, qui représentent des sommes considérables, on parle de 300 milliards de dollars, ont commencé d’abandonner les Etat-Unis, mais c’est ce qui se dit dans les milieux financiers et c’est le sentiment d’experts de qualité et de renom comme Stephen Roach, l’économiste en chef de Morgan Stanley, une des grandes banques américaines, qui vient de publier un article sur le sujet dans une revue professionnelle 1 . Il faut d’autant plus prendre au sérieux ses analyses que Roach les a vérifiées auprès des acteurs qu’il a tout récemment rencontrés à l’occasion d’un voyage au Moyen-Orient et qui lui ont tous dit à peu près la même chose : nous investissons chez nous.

Et qu’est-ce qui les amenés à changer de politique?

Plusieurs motifs peuvent être avancés :

- il y a, d’abord, les opportunités d’investissement dans les pays du Golfe qui sont plus importantes qu’elles n’ont jamais été,

- il y a, ensuite, les obstacles que les américains ont mis depuis le 11 septembre aux investissements étrangers, notamment aux investissements en provenance de cette partie du monde,

- il y a également l’inquiétude devant la faiblesse du dollar : pourquoi investir dans une monnaie structurellement fragile?

- il y a, enfin, la situation financière de l’Arabie saoudite qui utilise la rente pétrolière pour réduire une dette publique qui représente 92% de son produit intérieur brut, ce qui justifie évidemment que les autorités monétaires s’en préoccupent.

Tout cela ne veut bien évidemment pas dire que les détenteurs de ces pétrodollars vont cesser d’investir aux Etats-Unis, mais qu’ils le feront moins que par le passé.

Vous dites qu’il y a des opportunités d’investir dans les pays du Golfe des sommes importantes. C’est nouveau…  

Ce l’est effectivement, mais c’est confirmé par toutes les données dont on dispose sur l’économie de ces pays. Leurs marchés boursiers sont aujourd’hui extrêmement dynamiques, tout comme leur marché du bâtiment.

Pour ne prendre que quelques exemples la bourse de Dubai a progressé de 166% en quelques mois, celle d’Arabie Saoudite de près de 100%, celle du Koweït  de plus de 80%, celles d’Abu-Dhabi et de Qatar de plus de 60%.

Cela ressemble à une bulle spéculative…

Il y a probablement de cela, mais cette bulle n’explose pas, ce qui veut dire que cet argent est investi dans des entreprises locales qui se développent et investissent. Cette région du monde est en train de devenir un pôle commercial important pour le Moyen-Orient, l’Iran, l’Afrique sub-saharienne, les Indes. En témoigne, d’ailleurs, le développement extrêmement rapide du port de Dubai dont on dit qu’il est devrait prochainement dépasser Hambourg pour ce qui est du transport par containers, on ne parle donc pas de pétrole, ce qui en ferait un des dix premiers ports mondiaux.

Et une plate-forme incontournable dans la région…

C’est effectivement ce qu’il est devenu. Le port de Dubai a connu une croissance de plus de 20% par an ces trois dernières années, ce qui confirme la montée en puissance de cette région qui a  beaucoup investi dans les transports comme on l’a vu il y a quelques jours avec l’annonce du rachat par la société qui gère ce port de la compagnie maritime britannique P&O pour près de 6 milliards de dollars.

Ce dynamisme est conforté par la bonne tenue du marché de l’immobilier. Des experts compare de ce point de vue Dubai à Shangaï, ajoutant même que les bureaux et logements mis en construction ne restent pas vides, ce qui est semble-t-il le cas en Chine. On parle de 85 000 logements actuellement en construction ou en projet à Dubai. A titre de comparaison, on a mis en chantier 360 000 logements en France en 2004 et on parle de 400 000 mises en chantier cette année. Pour mettre les chiffres en perspective, il faut rappeler que Dubai représente, en surface, à peu près le tiers de l’Ile de France.

Ce qui est vrai de Dubai, l’est des autres pays du Golfe?

Dubai est le plus dynamique, mais c’est vrai également des autres émirats, du Qatar dont on parle un peu plus ici puisque, vous le savez peut-être, cet émirat a entrepris de créer une équipe de football et de construire un stade de niveau international.

A vous entendre, on parlera bientôt de cette région comme on parle des dragons du sud-est asiatique…

La comparaison avec le sud-est asiatique serait trompeuse puisque ces pays ont choisi un mode de développement différent, basé sur les services, la finance, les transports maritimes et aériens, les technologies de l’information (la chaîne Al Jezzira est installée au Qatar) et le tourisme, beaucoup plus que sur la production industrielle, mais i l y a effectivement dans cette région, dans ce qu e l’on appelle les Emirats Arabes Unis, ils sont 7, un dynamisme qu’on ne mesure pas encore vraiment, mais que l’on devrait bientôt découvrir.

Mais tout ce développement est bâti sur l’utilisation d’une main d’oeuvre étrangère…

C’est le point faible de ces états dont près de 80% de la population est d’origine étrangère et traitée de manière très… discutable. Mais ces pays sont en train de travailler sur ces questions et ils ont des projets qui méritent qu’on s’y attarde un instant. Dubai projette de doubler sa population d’ici à 2010. Ce qui indique bien cette volonté de se développer et de devenir une plaque tournante des échanges et des déplacements dans cette partie du monde.

Cette croissance démographique est possible?

Il y avait 200 000 habitant dans les Emirats Arabes Unis en 1962. Quarante ans plus tard, on y compte plus de 3 millions d’habitants. C’est donc possible. Rester à vérifier que les immigrés acceptent longtemps de vivre dans les conditions qui leur sont faites dans ces pays, mais c’est une autre question.

Revenons aux pétrodollars. Quelles peuvent être les conséquences de ce recentrage sur le Moyen-Orient pour les économies occidentales?

Une des conséquences de ce repli des pétrodollars sur le moyen-orient pourrait être une récession aux Etats-Unis. Vous savez que les Etats-Unis sont très endettés. Pour financer le déficit de leur balance des paiements, ils sont contraints d’importer chaque jour 2,6 milliards de dollars, soit à peu près 80% de l’épargne mondiale. Qu’une partie de cette épargne ne s’investisse plus chez eux, et c’est ce qui produirait si les pétrodollars s’investissent au Moyen-Orient, et la Banque Fédérale n’aura d’autre solution que d’augmenter ses taux d’intérêt, ce qui veut dire augmenter le coût du remboursement des dettes des ménages américains qui ont pris des emprunts à taux flexible.

Ce qui veut dire…

Des emprunts dont le taux de remboursement est indexé sur les taux d’intérêt. Cela représente à peu près 50% des emprunts aujourd’hui négociés aux Etats-Unis.

Si cela ne concernait que quelques dizaines de milliers de ménage ce ne serait pas très grave, mais vous savez que les ménages américains sont très endettés. D’où le risque d’une récession que dénoncent depuis quelques temps des économistes et, notamment, des gens comme Stephen Roach que je citais un peu plus haut. Le scénario est très simple : les ménages et les entreprises ne peuvent pas rembourser leurs dettes. Ils réduisent leur consommation, vendent leurs biens pour rembourser leurs  emprunts, leurs maisons, le marché de l’immobilier s’effondre, leurs actions, les bourses dérapent…

Si je vous entends bien, les Américains risquent d’être prochainement confrontés à un véritable problème…  

Problème que pourrait compliquer le projet des iraniens, autre grand producteur de pétrole, de créer un marché des produits pétroliers basé sur l’euro.

C’est un projet réaliste?

On parle depuis longtemps de créer un pétroeuro. Saddam Hussein y a pensé tout comme les Vénézuéliens. Pour les Iraniens, ce serait justifié du point de vue économique : la zone euro est leur principal client et leur premier fournisseur et le cours de l’euro étant plus élevé que celui du dollar, ils gagneraient à vendre leur pétrole en euros. Reste à vérifier que le coût politique d’une telle mesure ne serait pas largement supérieur à ses avantages économiques.

Vous pensez à une riposte violente des américains?

C’est une hypothèse qu’on évoque parfois. Certains disent que les autorités américaines s’inquiètent en réalité plus de ces projets d’ouverture d’un marché du pétrole en euro qui pourrait avoir lieu en mars prochain que du nucléaire iranien… Il est vrai que cela porterait un coup sévère à leur suprématie et rééquilibrerait les relations avec l’Europe. Encore faudrait-il que ce marché puisse fonctionner, ce qui n’est pas assuré 2 .

Revenons aux pétrodollars. Les autorités américaines ont-elles le moyen d’éviter que leur départ ne crée une récession chez eux?

Le plus simple serait, sans doute, de laisser filer l’inflation, ce qui diminuerait la valeur en termes réels de la dette des ménages. Une inflation de 7% par an réduit de moitié la valeur réelle d’une dette en dix ans.  

C’est une hypothèse plausible?

La manière dont les autorités monétaires américaines ont laissé filer le dollar l’année dernière montre qu’ils ont envisagé l’hypothèse. Le Président de la Banque Fédérale va changer en février prochain.  Alan Greenspan devrait être remplacé par Bern Bernanke, un économiste qui n’a pas la réputation d’être un intégriste de la lutte contre l’inflation. Il est d’ailleurs critiqué pour cela aux Etats-Unis. On lui reproche notamment d’avoir dit en 2002, dans un discours important sur la lutte contre la déflation, que l’Etat disposait d’une technologie qui lui permettait d’intervenir dans l’économie : la planche à billet.  

Nous n’avons parlé que des Etats-Unis. Qu’est-ce que cela annonce pour nous?

Si l’inflation redémarre aux Etats-Unis, cela devrait créer des tensions fortes en Europe entre des politiques qui aimeraient bien suivre le même exemple pour favoriser la croissance et une Banque centrale arc-boutée dans sa lutte contre qui augmentera les taux d’intérêt pour éviter que nous importions cette inflation. C’est tout l’édifice bâti autour de l’euro qui pourrait se retrouver mis en cause. Mais tout dépend des politiques suivies par Bernanke à la tête de la Banque Fédérale, s’il est confirmé par le Sénat, ce qui n’est pas encore fait. Il est donc beaucoup trop tôt pour faire des pronostics.

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1  Stepphen Roach, The case for the missing petrodollar , Global Economic Forum, 28/11/05

2  On peut sur cette question consulter l’opinion d’Emilie Rutledge, Iran, a threat to the petrollar , sur le site d’Aljazeera,  publié le 3/11/2005. Les difficultés de créer un marché du pétrole du dollar tiennent à ce que l’essentiel des acteurs concernés travaillent aujourd’hui à Londres et New-York et on les voit mal transférer à Téhéran leur activité, mais d’autres que l’Iran travaillent actuellement à déplacer ces marchés. C’est le cas de Dubai qui va créer en mars prochain un marché des options sur les produits pétroliers.