Le sujet que vous avez retenu cette semaine est beaucoup moins drôle
que celui de la semaine dernièreÖ
Cíest certain. Mais cíest un sujet díactualité, ce qui justifie
mon choix.
Vous savez que depuis quelques mois, depuis que le chômage
a commencé de baisser de manière significative, les chefs
díentreprise se plaignent de difficultés pour recruter. " Nous ne
trouvons pas, disent-ils en substance, les gens dont nous avons besoin.
"
Cíest vrai ? Il y a quand même encore beaucoup de chômeurs
qui cherchent un emploi et qui níen trouvent pas.
Cíest là tout le paradoxe. Díun coté, on a des chefs
díentreprise qui ne trouvent pas de candidats pour remplir les postes quíils
créent, de líautre, des chômeurs ne trouvent pas díemploi.
Comme chaque fois quíil y a un paradoxe, il faut essayer de trouver
une solution. On peut en imaginer plusieurs :
Et les économistes ont une explication de ce phénomène
?
Bien sûr. Ils expliquent quíun certain nombre de salariés
préfèrent le loisir au travail ou, plutôt, que les
allocations chômage, les aides sociales, le RMI incitent des gens
à rester au chômage. Leur raisonnement est tout à fait
simple : lorsque líécart entre le salaire du travail et les revenus
de líassistance est trop faible, on nía pas intérêt à
travailler. Cíest ce que disait Alain Minc dans une chronique publiée
dans le Monde il y a bientôt un an. Je le cite : " Chacun sait quíil
existe des chômeurs par choix rationnel, cíest-à-dire des
individus qui, compte tenu des systèmes díaide et des effets de
seuil au moment du retour sur le marché du travail, préfèrent
síinscrire à líANPE, quitte à exercer une activité
partielle au noir. " (Le Monde du 28/12/99)
Cette thèse est à líorigine de tous les projets qui visent
à sanctionner les chômeurs qui ne recherchent activement un
emploi ou ne prennent pas les emplois quíon leur propose. Cíest líidée
que líon trouve derrière le Pare, ce projet du Medef qui a suscité
tant díopposition de la part du gouvernement mais qui est aujourdíhui sur
le point díêtre accepté dans une version légèrement
remaniée.
Ce níest pas une idée nouvelle. Dans les années 30, des
gens comme Jacques Rueff expliquaient que les allocations chômage
étaient source de chômage, le chômeur níayant pas de
motif de chercher un emploi puisquíil touchait un revenu. Il ne síagit
plus aujourdíhui de remettre en cause les allocations chômage, mais
de concevoir des systèmes qui incitent les chômeurs, surtout
ceux de longue durée, à chercher un emploi. Une solution
pourrait être díaugmenter fortement les salaires, le SMIC, par exemple,
mais ce níest pas dans cette direction que líon va, on pense plutôt
à soumettre líattribution des aides à des conditions de plus
en plus sévères.
Quand on regarde aujourdíhui dans le détail les dispositifs
díaide aux sans emplois en Europe, on rencontre beaucoup de mesures qui
relèvent de cette logique. Je pense notamment à toutes ces
sanctions dont on menace les chômeurs qui refusent un emploi.
Et cíest efficace ?
Cíest difficile à dire. Dans les pays dans lesquels on
applique de manière rigoureuse ces sanctions ou dans lesquels on
a réduit les allocations, le chômage a effectivement diminué.
Cíest le cas en Grande-Bretagne. Mais est-ce que cela veut dire que tous
ces chômeurs qui ont disparu des statistiques ont retrouvé
un emploi ? Ce níest pas certain. On peut réduire les chiffres du
chômage de deux manières :
- en donnant du travail aux gens qui níen ont pas,
- en écartant les gens qui níont pas de travail du marché
: ils ne sont plus chômeurs puisquíils ne touchent plus díallocations
chômage.
Vous pensez que cíest ce qui se produit ?
Líaugmentation rapide du nombre de gens qui vivent en dessous du seuil
de pauvreté en Grande-Bretagne invite à se poser la question.
On connaît pourtant tous des gens qui ne font pas beaucoup
díefforts pour chercher un emploi.
Sans doute, mais est-ce que les 800 000 chômeurs de longue durée
sont dans ce cas ? Je ne crois pas.
Tout le raisonnement des économistes que je viens de citer fait
porter la responsabilité du chômage sur les épaules
des chômeurs. Ce sont, nous dit-on, des chômeurs volontaires
qui ne trouvent pas díemploi parce quíils níen cherchent pas. Or, il y
a une autre hypothèse : ces gens ne trouvent pas díemploi parce
que les entreprises níen veulent pas.
Mais pourquoi les entreprises níen voudraient-elles pas alors quíelles
cherchent du personnel ?cíest un peu absurde.
Cela peut paraître absurde, mais ces mêmes entreprises
qui se plaignent de ne pas trouver de salariés ont des programmes
de préretraites qui leur permettent de se séparer de leurs
collaborateurs les plus âgés. Plus de 70 000 personnes ont
adhéré en 1999 à un dispositif de préretraite.
Ce níest pas négligeable.
Ce ne sont peut-être pas les mêmes entreprisesÖ
Vous avez peut-être raison, ce serait à vérifier,
mais il est vrai que les entreprises hésitent à recruter
les chômeurs de longue durée. On sait, par exemple, que les
entreprises qui cherchent un collaborateur préfèrent toujours
les gens qui ont un emploi et quíil faut débaucher aux candidats
au chômage. Alors même que cela prend plus de temps et coûte
souvent plus cher.
Mais quand on ne trouve pas de candidat, les choses sont différentesÖ
Le sont-elles vraiment ? On disait tout à líheure quíun chômeur
rationnel pouvait préférer líassistance au travail. De la
même manière, on pourrait soutenir quíune entreprise rationnelle
a de bons motifs de préférer le sous-effectif au recrutement
de chômeurs de longue durée.
Et quíest-ce qui pourrait les inciter à se comporter de cette
manière ?
Il suffit quíelles considèrent le chômage de longue durée
comme un signal, une information sur la qualité du candidat :
- par définition, un chômeur de longue durée nía
pas travaillé depuis longtemps et ses compétences risquent
de síêtre détériorées,
- cíest quelquíun qui a perdu líhabitude de travailler en équipe,
de respecter des règles, díobéir à une hiérarchie,
- cíest quelquíun, enfin, qui a passé de nombreux entretiens
díembauche et qui a été souvent rejeté : on peut donc
penser quíil a un défautÖ
Mais quand les entreprises ne trouvent pas de candidats pour les
postes quíelles créent, elles devraient passer outreÖ
Cíest ce que certaines feront sans doute, mais pas toutes et pas tout
de suite. Beaucoup díentreprises peuvent hésiter à recruter
des gens dont elles se méfient surtout si elles ne sont pas sûres
de leur avenir.
Cela veut dire que líon restera longtemps encore avec beaucoup de chômeurs
?
Cela veut effectivement dire que líon continuera díavoir des chômeurs
de longue durée. Cela veut aussi dire que ce níest pas en les sanctionnant
que líon aidera ces chômeurs à trouver des emplois que les
entreprises ne veulent pas leur donner.
Que faudrait-il donc faire ?
Il faudrait faire tomber les préventions des entreprises.
Et pour cela, il faudrait mettre ces chômeurs dans des situations
de travail qui leur permettent díentretenir leurs compétences et
de développer les comportements que recherchent les entreprises.
Vous le voyez, on est assez loin du Pare.