Les peintres sous le regard de l'économiste
De quoi voulez-vous nous parler aujourd'hui?
J'ai remarqué que depuis quelques mois vous parliez plus souvent de peinture, vous recevez les commissaires d'expositions. La semaine dernière, vous avez parlé d'une exposition sur les calendriers et la semaine d'avant, si je me souviens bien, d'une exposition du musée Carnavalet sur une collection de peintres contemporains de Proust. Vous aviez ce jour là invité l'un des conservateurs qui avaient organisé cette exposition et il nous avait dit que les pompiers qu'il exposait avaient depuis quelques années de belles cotes. Ce qui m'a amené à m'interroger sur le rôle du marché dans l'art, dans les réputations. Et en fouillant un peu, j'ai trouvé des textes assez originaux d'un jeune économiste qui s'est intéressé à la peinture et qui doit publier en janvier aux presses universitaires de Harvard un livre sur la peinture ou, plutôt, sur la manière dont les économistes peuvent, avec leurs outils rendre compte des phénomènes esthétiques.
Comment s'appelle-t-il?
David Galenson. Il travaille à la faculté d'économie de Chicago et s'est semble-t-il spécialisé dans l'application des méthodes quantitatives à l'art.
C'est un économiste connu?
Non. C'est un jeune universitaire au début de sa carrière. J'imagine qu'il a choisi l'art comme terrain d'exploration parce qu'il y avait peu de concurrence dans ce domaine. Mais peu importe, puisque cela lui permet de développer ses thèses.
Et ces thèses sont pertinentes?
J'en ai parlé à deux ou trois amis peintres qui les ont jugées plutôt sévèrement, disant de certaines qu'elles n'étaient que des platitudes et que, d'autres, au contraire, étaient tout simplement fausses. Mais je vous laisse juge.
Comme je vous le disais, son livre doit sortir en janvier prochain, on ne peut donc parler que des articles qu'il a écrits, mais il en a écrit plusieurs :
Mais comment peut-on dire que certains peintres produisent plus de chef-d'uvres que d'autres?
Comme vous le devinez, Galenson ne se lance pas dans de subtiles analyses esthétiques. Il se contente de compter le nombre de fois qu'une uvre est reproduite dans un échantillon de publications sur l'histoire de l'art. Pour cela il compare les uvres de 35 peintres français nés entre 1819 et 1900 et d'autant de peintres américains nés entre 1819 et 1940. Et il observe que les Demoiselles d'Avignon de Picasso sont reproduites dans plus de 90% des ouvrages examinés et que 11 peintures françaises apparaissent dans 45% des ouvrages, ce qui n'est vrai d'aucun peintre américain. Et pour s'assurer que ce n'est pas un effet du hasard, il a fait ces tests sur plusieurs séries d'ouvrages d'art avec toujours le même résultat.
Ce type de comparaison n'a pas tellement de sens
C'est, appliquée à la peinture, la technique que l'on utilise pour mesurer l'audience ou la qualité d'un article scientifique lorsqu'on le juge au nombre de fois qu'il est cité dans la littérature savante. Ce n'est donc pas totalement absurde, même si on peut imaginer de multiples biais : souci des éditeurs de plaire à leur public et de mettre dans leurs catalogues des uvres qu'il connaît déjà, droits d'auteur plus faibles sur certaines uvres que sur d'autres mais laissons ces objections de coté et revenons à Galenson. Partant de ces observations, il conclue que la peinture française a produit plus de chef-d'uvres que la peinture américaine et il se demande pourquoi.
Encore faut-il admettre que chef-d'uvre est synonyme de célébrité
Il est vrai que c'est une définition qui surprend un peu. On est loin de la théorie esthétique traditionnelle. Mais cette question lui permet de s'en poser une autre : comment se fait-il que la peinture française ait produit plus de chef-d'uvres que la peinture américaine?
Et comment répond-il à cette question?
Il commence par vérifier que les peintres français ne sont pas plus importants que les peintres américains, ce qui serait une explication naturelle. Puis il s'assure que cette présence n'est pas liée à la concentration sur une période très courte des innovations des peintres français qui aurait pu expliquer leur prééminence.
Une fois éliminées ces deux hypothèses, il se penche sur le fonctionnement du marché de l'art. Et c'est là que son analyse devient intéressante. Il montre que le monde de la peinture était en France, au moins jusqu'à la première guerre mondiale, dominé par les salons. Les peintres faisaient chaque année une uvre pour le Salon. C'était le grand événement culturel de l'année qui attirait beaucoup de monde. Pour ne donner qu'un chiffre le salon de 1876 a eu 500 000 entrées. Il y avait plus de 50 000 entrées certains dimanche dans cette manifestation qui s'est installée, après 1900, au Grand-Palais là où on a longtemps vu la Fiac. Un événement qui était suivi par toute la presse qui critiquait les tableaux, les reproduisait, en faisait des caricatures.
Les artistes qui souhaitaient être connus travaillaient énormément leur envoi au salon. C'était l'affaire de l'année. Il fallait que la toile présentée se distingue des autres pour être vue, reconnue, remarquée. Les artistes multipliaient les esquisses, les travaux de préparation, ce que l'on voit d'ailleurs lorsque l'on fréquente les expositions. Autant dire qu'ils travaillaient beaucoup.
Oui, mais le salon, c'est vite devenu ringard. Souvenez-vous des impressionnistes
Quand dans les années 1880, le salon a perdu de son importance, il a été remplacé par des expositions de groupe qui en ont maintenu l'esprit pendant de longues années. Galenson montre comment Matisse, Picasso, Duchamp même qui a exposé dans sa jeunesse au salon des indépendants et au salon d'automne. Il rappelle que le nu descendant un escalier a été refusé par le salon des indépendants. Plus tard les surréalistes se sont inscrits dans cette tradition.
A propos de Duchamp, Galenson souligne qu'il se méfiait des galeries et des marchands qu'il méprisait et assurait qu'il n'y avait dans l'uvre de tout artiste que quatre ou cinq uvres qui comptaient, ce qui est bien dans l'esprit du salon. Pour devenir célèbre un artiste devait produire quelques grandes uvres qui se détacheraient de celles présentées dans des expositions collectives par des collègues, des concurrents.
Les artistes américains se trouvèrent dans une situation toute différente. A défaut d'expositions collectives, ils ne pouvaient, nous dit Galenson, se faire connaître qu'à l'occasion d'expositions personnelles dans de galeries dans lesquelles ils pratiquaient ce que Clement Greenberg, un des grands critiques américains d'après-guerre appelait des "one man show."
Et en quoi était-ce différent?
Dans une exposition individuelle, on se préoccupe beaucoup plus du style de l'artiste, de sa manière, de sa technique. Il lui faut créer beaucoup d'uvres pour pouvoir faire une exposition. Plutôt que de longuement préparer une uvre au travers de mille esquisses, il en fabrique plusieurs pour remplir les murs de la galerie. D'où ce sentiment de répétition que l'on éprouve parfois dans certaines galeries où l'on voit des uvres qui se ressemblent beaucoup. C'est que le peintre nous montre tout ce qu'il a produit autour d'une idée, d'une technique. L'objectif, nous dit Galenson, a changé. Il ne s'agit plus de créer une uvre exceptionnelle, mais de créer un spectacle, une exposition, un show, un style, un environnement il s'agit de créer une marque que chacun puisse reconnaître, une signature. D'où ces expositions où l'on voit des uvres qui toutes appliquent la même technique, mais qui en même temps se distinguent du style des collègues. C'est ce qui est très frappant dans l'abstraction lyrique américaine : on ne sait pas forcément reconnaître une toile de Pollock d'une autre, mais on reconnaît sans hésiter un Pollock d'un Franz Kline
Cette explication vois séduit?
Je la trouve effectivement assez convaincante. Je crois qu'elle éclaire un phénomène que nous avons tous observé. Et elle a le mérite de réintroduire dans la réflexion sur la peinture des éléments matériels liés au marché dont chacun qu'ils jouent un rôle déterminant dans les décisions des artistes.
Mais en quoi s'agit-il d'économie? Ce pourrait être de la sociologie
Que répondre à cela? Galenson enseigne dans une faculté d'économie. il s'intéresse à la manière dont le marché incite, oriente les acteurs, les peintres dans leur travail. Il réintroduit l'art dans son contexte économique, social. Ce n'est pas négligeable. C'est en tout cas ce qui m'a donné envie de vous en parler ce matin.