Bernard Girard
chronique du  29/04/08
Pouvoir d’achat, encore, toujours…
 
 
Bonjour,  vous souhaitez revenir ce matin sur le pouvoir d’achat…
Oui. Puisque c’est tout à la fois une des préoccupations majeures des Français, surtout en ces temps d’inflation, et l’un des points sur lesquels Nicolas Sarkozy s’était le plus avancé, avait le plus promis et déçoit aujourd’hui le plus.
Il semble que ce soit l’un de ceux sur lesquels sa prestation télévisée ait le moins convaincu…
Et pour cause. Son volontarisme, “je serai le Président du pouvoir d’achat”, “j’irai chercher la croissance avec les dents” a fait place au réalisme et au principe de réalité. Il a découvert, mais un peu tard, que ce n’est pas en haussant le menton que l’on fait bouger les agents économiques. Comme beaucoup d’autres avant lui, Nicolas Sarkozy a cru qu’il suffisait de parler avec un peu de force, de faire voter quelques lois pour que tout change. C’était, au mieux naïf. Mais il se trouve, du coup pris à son propre piège. Découvrant, comme Jospin que l’Etat ne peut pas tout, il se retrouve dans la position du matamore pris en flagrant délit de vantardise qui déçoit les mieux disposés à son égard.
Il était d’autant plus mal à l’aise pour parler de pouvoir d’achat que nous avons vu se multiplier ces derniers jours les annonces de mesures qui allaient exactement en sens opposé : déremboursement des lunettes et soins dentaires, affaire de la carte famille nombreuse, nouveau mode de calcul des allocations familiales… auxquelles il faut ajouter ce transfert d’une partie de la prime pour l’emploi vers le RSA qui réduira les revenus et donc le pouvoir d’achat d’un certain nombre de Français.
On ne peut pourtant pas dire que le gouvernement n’ait pas tenté quelque chose. Les mesures prises pour favoriser le développement des heures supplémentaires étaient bien conçues pour améliorer le pouvoir d’achat…
Le pouvoir d’achat de ceux qui ont la chance de pouvoir faire des heures supplémentaires, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Les employés, les cadres n’ont pas la possibilité de faire des heures supplémentaires. Quant aux ouvriers, ils ne peuvent en faire que si leur entreprise en a besoin. Telle que la mesure est présentée, on a le sentiment que ce sont les salariés qui décident. C’est tout juste si on ne nous explique pas que ceux qui n’en font pas n’ont qu’à se prendre qu’à eux-mêmes. C’est, évidemment, absurde. Ce sont les employeurs qui décident des heures supplémentaires et ils n’en demandent à leurs salariés que lorsque leur charge de travail l’exige. C’est-à-dire lorsqu’il y a une croissance vive. Ce  qui n’est pas aujourd’hui vraiment le cas.
Le gouvernement donne pourtant des chiffres qui paraissent montrer que la mesure a été efficace…
Vous savez que ces chiffres sont contestés. Que d’autres études ont montré que ces mesures n’avaient pas été efficaces. En fait, cette mesure se heurte à trois difficultés :
- il n’y a d’heures supplémentaires que lorsqu’il y a croissance,
- beaucoup d’heures supplémentaires ne sont pas comptabilisées et donc pas réglées, surtout dans les petites entreprises,
- la mesure ne serait efficace que si elle incitait les entreprises à faire plus d’heures supplémentaires qu’elles n’en auraient fait autrement. Or, ce n’est pas le cas.
Les enquêtes menées auprès des entreprises confirment d’ailleurs cet échec. Je pense, notamment, à une enquête publiée ces dernières semaines par le cabinet cabinet d'avocats Fidal, enquête réalisée auprès d’un peu plus de 2000 chefs d’entreprises d’où il ressort que 79% ne souhaitent pas augmenter le volume des heures supplémentaires  et 41% de ceux qui se disent prêts à le faire ne précisent pas dans quelle proportion, ce qui n’est pas très encourageant.
Le gouvernement propose aujourd’hui de nouvelles mesures, comme celles sur la grande distribution…
Dont il attend des baisses de prix qui amélioreraient le pouvoir d’achat de chacun, la concurrence incitant les entreprises à baisser leurs prix. Mais est-ce bien ce qui se passera? Cela mériterait au moins vérification. Ce qui ne devrait pas être très difficile à faire puisque on a, à la périphérie des grandes villes, des zones commerciales dans lesquelles on trouve en concurrence plusieurs grandes enseignes. Les prix sont-ils plus faibles dans ces zones commerciales immenses que dans les villes plus petites dans lesquelles une enseigne dispose d’un monopole. Ce n’est pas certain.
On peut également comparer les prix dans les pays voisins. Est-ce que les produits alimentaires sont plus chers en France que dans les pays comparables dans lesquels la distribution est moins concentrée? Si j’en juge par les statistiques européennes, ce n’est pas le cas.
J’ajouterai que la grande distribution a, au moins dans les petites villes, une tendance naturelle au monopole. Vous ne pouvez pas avoir deux hypermarchés dans une zone dans laquelle il n’y a de chiffres d’affaire potentiel que pour un seul. On imagine mal deux grandes enseignes qui se feraient concurrence dans une ville de 10 000 habitants. L’une des deux serait rapidement condamnée à disparaître.
Vous voulez dire qu’on ne peut faire baisser les prix?
L’essentiel des baisses de prix peuvent venir des industriels. Si les mesures que le gouvernement compte mettre en place dans le cadre de ce qu’on appelle la loi de modernisation de l’économie (LME) les force à serrer leurs prix et si les distributeurs répercutent leurs efforts, il y aura des baisses. Mais je ne vois pas bien en quoi la multiplication des enseignes dans une même zone de chalandise peut inciter les industriels à baisser leurs prix. La suppression des marges arrières sera certainement utile, mais elle peut avoir pour conséquence, dans un univers de concurrence renforcée, de fragiliser les acteurs les plus petits, je pense aux PME, et de favoriser de nouvelles concentrations.  
Mais alors que faudrait-il faire pour améliorer le pouvoir d’achat? Augmenter le SMIC?
C’est ce que proposait hier, dans Libération Pierre-Alain Muet, qui est aujourd’hui député mais qui a longtemps été économiste. Dans cette interview, il suggère deux mesures : un coup de pouce au Smic et l’augmentation de la prime pour l’emploi.
Des mesures efficaces?
Il faut, je crois, distinguer les deux. L’impact d’une augmentation du Smic sur le pouvoir d’achat est probablement limité. Tout simplement parce que les entreprises gèrent d’abord leur masse salariale. Leur souci est d’éviter qu’elle ne dérive. Si l’une des composantes augmente, comme la rémunération des salariés payés au Smic, elles n’ont de cesse de corriger cette augmentation, ce qu’elles peuvent faire de plusieurs manière :
- en retardant, d’abord, les augmentations des salariés qui ne sont pas au Smic,
- mais aussi en jouant avec le contrat de travail, en remplaçant des temps pleins par des temps partiels, des CDI par des CDD ou des intérimaires, en sous-traitant ce que l’on fabrique…
L’augmentation du Smic ne vous parait donc pas une bonne manière d’augmenter le pouvoir d’achat?
Cela augmente le pouvoir d’achat de quelques uns mais cela reste limité et est rapidement récupéré sur tous les autres. Une augmentation de la prime pour l’emploi serait moins parlant, moins symbolique mais beaucoup plus efficace. D’abord parce qu’elle touche beaucoup plus de monde : la prime pour l’emploi touche 9 millions de français alors que le Smic ne concerne que 2,5 millions de personnes. Ensuite, parce qu’elle représente des sommes importantes puisque les foyers fiscaux qui la perçoivent reçoivent en moyenne 380€ et qu’elle représente pour les plus démunis jusqu’à 943€, soit l’équivalent d’un treizième mois.
Son augmentation serait donc beaucoup plus efficace. Elle ne présenterait pas, par ailleurs, les inconvénients que je soulignais pour le Smic puisqu’il s’agit d’un impôt négatif. Ce ne sont pas les entreprises qui paient. Elles n’ont donc aucun intérêt à essayer de contourner son augmentation. Le seul inconvénient est que l’on demande à la collectivité de substituer, au travers de cet impôt négatif, aux entreprises qui versent les salaires.  
Ce serait plutôt aux entreprises de faire des efforts…
Bien sûr et la période s’y prête puisque l’on a, d’un coté, un recul du chômage et, d’autre part, des entreprises qui se plaignent de ne pas trouver de collaborateurs.
Les entreprises peuvent faire deux types d’efforts :
- elles peuvent augmenter les salaires, ce que commencent à faire celles qui sont confrontées à des grèves. Trois jours de grève ont permis aux salariés de Coca-Cola à Clamart d’obtenir une augmentation de 4,5% dont l’essentiel (3,2%) se présente sous forme d’augmentation générale. L’inflation va donner aux organisations syndicales qui en manquaient depuis quelques années du grain à moudre ;
- elles peuvent également réduire la précarité. Et c’est l’un des grands chantiers sur lesquels les pouvoirs publics devraient agir.
Pour améliorer le pouvoir d’achat…
3 millions de salariés, soit à peu près 14% ont des emplois précaires. Il y en a beaucoup moins en Grande-Bretagne ce qui veut dire que ce n’est pas une nécessité économique. Les entreprises peuvent très bien fonctionner avec des salariés en CDI. A quoi il convient d’ajouter les 17% de salariés, le plus souvent des femmes, qui sont à temps partiel et qui aimeraient pouvoir travailler à temps plein. Là encore, le temps partiel concerne en priorité les salariés les moins bien rémunérés.
Une bonne manière d’améliorer le pouvoir d’achat serait de lutter contre la précarité, d’inciter les entreprises à mettre le plus grand nombre de salariés en CDI. Une autre piste serait de lutter contre le temps partiel.
Oui, mais comment?
Beaucoup d’emplois à temps partiel ont été créés dans les années 90 pour bénéficier des allégements de cotisations sociales qui avaient alors été mis en place. 500 000 entreprises en ont profité qui ont créé 2 millions d’emplois.
Cela n’a donc pas été inefficace…
Non, mais on pourrait aujourd’hui revenir dessus. Rien ne justifie, d’un point de vue économique, que 28% des salariés des entreprises de moins de 10 salariés soient à temps partiel. Vous remarquerez que ce sont souvent les mêmes qui emploient du personnel à temps partiel et qui se plaignent de ne pas trouver de collaborateurs.
On pourrait encore réserver les aides à l’emplois, les exonérations de charges aux seuls contrats à plein temps et en CDI… ce qui permettrait :
- d’une part, de réduire le volume des aides à l’emploi inventées lorsqu’il y avait du chômage et qui ont moins de sens aujourd’hui qu’il recule, ce qui serait bienvenu dans notre situation budgétaire,
- et d’inciter les entreprises qui souhaitent en bénéficier à offrir des contrats qui garantissent à leurs salariés de meilleures rémunérations sans pour autant augmenter leur masse salariale.
Il y a tout un champ aujourd’hui négligé que l’on devrait d’autant plus exploiter que nous sommes entrés dans une période de recul du chômage, recul qui se fera plus ou moins rapidement, mais se fera parce qu’il repose sur des motifs démographiques.
D’autant que, si j’ai bien compris, ces aides à l’emploi coûtent cher…
Ces aides pour l’emploi qui se présentent sous forme d’exonération des cotisations sociales coûtent à peu près 23 milliards d’euros, somme qui ne s’évapore pas, qui ne sont pas versées aux organismes sociaux et qu’il faut financer d’une autre manière, ce que l’on fait avec les franchises médicales, l’impôt, l’allongement de la durée de cotisations… qui ont un impact direct sur le pouvoir d’achat.
Si l’on veut améliorer rapidement le pouvoir d’achat, il faut donc agir sur la prime pour l’emploi…
À court terme, c’est certainement la meilleure solution, mais si l’on veut agir à plus long terme sur le pouvoir d’achat, et c’est nécessaire, il faudrait adapter notre dispositif d’aide aux entreprises à un environnement plus favorable à l’emploi. Toutes les mesures prises ces quinze dernières années pour lutter contre le chômage doivent être revues, revisitées, redéfinies de manière à favoriser l’emploi durable et à temps plein qui sont les seules garanties d’un pouvoir d’achat correct.
 
 
Notes de lecture
 
 
 Comme chaque semaine, vous souhaitez nous faire part d’une de vos lectures…
Oui et je voudrais vous parler d’une étude que viennent de publier deux chercheurs du CEE, le Centre d’Etude de l’Emploi, sur le CNE. Vous vous souvenez sans doute de ce contrat que le gouvernement Villepin avait imaginé, qui permettait de licencier sans donner de motif et qui prévoyait une période d’essai de deux ans…
Ce contrat a du être abandonné…
Oui, il a été critiqué par le Conseil Constitutionnel, le Conseil d’Etat, le BIT… Reste qu’un million de salariés ont été recrutés par des entreprises de moins de 20 personnes sous ce contrat. Essentiellement des commerçants, des artisans de l’hotellerie-restauration, du bâtiment, du petit commerce. Et les chercheurs du CEE ont réalisé une enquête auprès de ces salariés au bout d’une année d’exercice.
Et leurs conclusions sont… édifiantes?
Leurs résultats confirment que les syndicats et les salariés avaient raison de s’en méfier. Il apparaît, d’abord, que le contrat était complètement déséquilibré, que nombre de salariés n’ont jamais vu payer leurs heures supplémentaires, s’ils les réclamaient ils étaient menacés de licenciement, que les indemnités prévues par la loi en cas de rupture de contrat n’étaient pratiquement jamais versées et que, par ailleurs, à l’inverse de ce qui était annoncé, les salariés au chômage n’était pas mieux pris en charge par l’ANPE que les autres. Cette étude est remplie d’extraits d’entretiens, en voici un qui illustre ce que je viens de dire :
Entretien n°11, H 38 ans, ravaleur de façade : travaillait soixante-dix neuf heures par semaine : «je travaillais, jusqu’à 22h, il n’y avait rien, il n’y avait pas la vie. Tu rentres à 22h, tu te couches, tu te réveilles à 5h, du lundi au samedi ». En plus, faiblesse de la rémunération (heures supplémentaires pas payées) et chantiers éloignés du domicile (aucune prise en charge de la carte orange). « À chaque fois, quand j’essayais de discuter avec lui, parce que les heures de travail, ce n’était pas pareil que ce qu’on avait signé et ce que je faisais. Il ne voulait pas savoir : “si ça ne vous plaît pas, vous pouvez vous en aller”. » Il explique : « J’aurais pu rester, mais c’est le com- portement de l’employeur qui n’allait pas du tout. »
Ce n’est encourageant…
D’autant que ce type de contrat qui met le salarié sous la menace permanente du licenciement le soumet à une pression très forte, infiniment plus forte que celle à laquelle sont soumis les salariés en CDI ou en CDD, ce qui ne surprendra, bien sûr, que ceux qui n’ont jamais connu le travail dans des petites entreprises où le patron est en permanence sur votre dos.
Dernier élément, tous les salariés en CNE ont observé que la fragilité du contrat rendait très difficile  de trouver un logement, d’obtenir un prêt dans une banque… tout le monde se méfiait au point que la majorité n’envisageait pas de reprendre un travail avec ce type de contrat.
Ce n’était donc pas une bonne solution…
Cela avait été annoncé par beaucoup de gens qui connaissent la réalité du monde du travail dans les petites entreprises. Il faut espérer que cette étude soit assez diffusée pour que l’on ne commette pas de nouveau des erreurs comparables.
 
 
 
 
 
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